ISI

Canal synthétique de la IIème Internationale Situationniste Immédiatiste.

samedi 14 janvier 2012

ISI : Sur les liens familiaux .

(Austin Osman Spare - Strange Attractor)


Les « débats de société » empoisonnent la pensée bien plutôt qu'ils ne l'occupent . Les « débats de société », sous le masque de l'irruption de la Liberté et de la Tolérance venus dans les Ténèbres des sociétés paternalistes et intolérantes du passé, ne sont pas essentiellement différents des débats sur les « nécessaires réformes de structure » qui ne cessent d'écraser les salariés face au Capital dans le Grand retour en arrière, initié par le renouveau de l'idéologie libérale, et permis par la chute du mur de Berlin – événement ambigu qui marque la fin des peurs du Rouge dans la bourgeoisie .

La novlangue de ces « débats de société » est issue directement du champ de l'idéologie racine cultivé dans les pays dit « développés » de culture anglo-saxonne, où l'Université est dominée de manière écrasante par des tenants de l'idéologie racine, qui y prend figure d'idéologie officielle . La liberté intellectuelle dans les Universités des États - Unis est toute relative, pour ne pas parler de la liberté des mœurs . J'invite à lire Disgrâce, de Coetzee, pour comparer cette atmosphère universitaire avec le Procès de Kafka . L'ensemble des positions les plus communes produites par le champ de la pensée « universitaire » des anglo-saxons modernes domine le champ français et européen, en particulier le champ de l'éthique, de la justice politique, des Genres, de la diversité, et j'en passe .

Ces modèles théoriques sont liés à la forme de domination libérale que les États - Unis imposent au monde . Le modèle marxiste qui pose, de manière schématique, une détermination (je dirais une souveraineté) de la structure matérielle (l'exploitation capitaliste, qui passe par l'appropriation du Capital – je ne vous fais pas de dessin sur l'actualité de l'histoire de la « dette publique ») sur la superstructure intellectuelle (l'idéologie racine qui sert de matrice combinatoire à la mise en œuvre des « problèmes de société »), ce modèle marxiste est d'une vérité frappante pour décrire la domination actuelle des productions idéologiques américaines, ou des satellites des États Unis . Sans aller plus loin, la bibliographie est abondante, je dirais simplement que le financement des producteurs et diffuseurs idéologiques en question n'est assuré que par les puissances matérielles du Capital américain . Il est peu probable que ces puissances ne financent de la production idéologique subversive - Engels, industiel finançant Marx a été un écart de l'histoire . Sans oublier que la subversion du Système ne peut pas devenir un produit industriel sur le marché idéologique sans être neutralisée dans son principe même de subversion, selon le modèle visible à tous de l'art contemporain .

Parenthèse : Je précise que je suis lecteur de penseurs et d'écrivains anglo-saxons de tout premier plan ; je ne fais pas de mise en cause globale, et je ne pose sûrement pas un « génie de la langue », qui condamnerait toute les cultures de langue anglaise . L'anglais est aussi une langue essentielle de la dissidence et de la subversion du Système . La lecture marxiste exclut par essence la perspective communautariste sur la culture . Ces deux modes d'analyse sont en fait valables dans des temps différenciés – les vérités historiques sont des vérités cycliques . La forme de la langue elle-même, cependant, peut refléter des formes de domination, puisque le langage est le lieu de la construction idéologique des dominations . La construction symbolique de la domination, tel est la fonction des « débats de société » dans le Système .

Les « débats de société » sont à placer dans la perspective de la dynamique du Capitalisme . Pour maintenir sa capacité à extraire du profit du travail des hommes, celui-ci doit sans cesse élargir sa sphère de domination, c'est à dire ordonnancer les mondes humains toujours plus loin de ses foyers d'origine – c'est l'impérialisme, qui n' a rien de nouveau – ce que je nomme l'extensification ; et également ordonnancer toujours plus en profondeur la vie humaine – ce que je nomme l'intensification . Le Système fait des entreprises qui recherchent sans cesse de « nouveaux marchés » ; et ces nouveaux marchés peuvent se trouver dans les « pays émergents » comme dans les « pays développés », le premier temps étant l'extensification de l'exploitation, le deuxième temps étant l'intensification, la recherche de nouveau moyens de profit dans une société capitaliste .

Ainsi sont investis par le Capital tous les besoins des hommes dans un pays développé : l'eau, la lumière, l'air, l'abri, l'alimentation, et l'enfance, l'âge adulte, la vieillesse – mais aussi la vie intime et les liens sociaux . Et bien sûr, l'art, la musique, la pensée, et la spiritualité . De ce fait, la puissance du Capital crée les formes d'expression de l'art moderne, à tel point que ce qui est nommé art contemporain est de plus un plus un produit du marché de l'art, et non d'une démarche de création autonome, ou d'une esthétique . Et de même, la relation entre les sexes est également investie – c'est l'extension du domaine de la lutte . Ceci posé, de manière schématique mais pas moins globalement exacte, il est aisé de comprendre que le Système investit tellement en profondeur la vie humaine – vie que la théorie économique banale voit comme la base biologique que la production de richesses sert à préserver et à améliorer, alors que de plus en plus c'est la forme de l'économie qui met la vie humaine à son service - qu'il est inévitable, et c'est déjà le cas, qu'une forme de dérive totalitaire apparaisse . Vaclav Havel notait, dans la force des faibles, que la tyrannie à laquelle s'opposaient alors les dissidents de l'Est n'était plus la tyrannie stalinienne, mais une forme de la société de consommation .

Cette dérive totalitaire est celle d'un nouveau totalitarisme, beaucoup plus difficile à caractériser de manière incontestable que les modèles schématiques de l'histoire officielle, le Nazisme et le Stalinisme . En effet, il n'y existe pas de lois aussi violentes explicitement, ni de pratiques aussi violentes dans le Spectacle ; dans la forme actuelle du Système, comme dans le Capitalisme anglais étudié par Marx, une part considérable du travail de police est dissoute dans toutes les fibres de la société, par la surveillance de tous par tous et la peur de la désocialisation, du « chômage », de l'exclusion . Le Système n'a pas besoin de conformer par la violence la totalité des comportements : il lui suffit de s'assurer d'une domination statistique, par les masses . Il lui suffit de conserver le monopole de la violence légitime, y compris symbolique – voyez, à la suite de Marcella Iacub, la violence de la désignation juridique et médiatique de DSK par les apôtres de la tolérance, ou encore la qualification de « terrorisme » appliquée à toute forme de résistance armée, même dans un pays militairement occupé – le monopole des formes d'organisation humaine, le monopole de la satisfaction des besoins primaires ( voyez l'interdiction incroyable de vendre des semences, ou de vendre des légumes sur le marché issu de semences non référencées )et par le remplacement en cours des modes de communications non-contrôlables ( la parole humaine) par des modes contrôlables (réseaux sociaux et téléphone), remplacement qui élimine les formes non-contrôlables par sa puissance de diffusion spatiale bien supérieure . Ajoutons que le Système s'assure aussi le monopole de la légitimation et de la diffusion de masse de l'idéologie, le Spectacle .

Au sujet des réseaux sociaux, qui sont une forme d'intensification appliquée au marché des liens, il est certain qu'assurer le respect du droit individuel par les États et les Entreprises géantes du secteur est un champ de problématique qui n'est pas encore abordé de manière courante . Bien au contraire, la puissance des réseaux leur permet de faire peser un champ de menaces vague sur la liberté de tous, par la possibilité de surveiller et garder indéfiniment en mémoire .

Résumons : les « débats de société » sont le lieu de la production idéologique de la domination et de l'intensification de la mise en forme de l'humain par le Système . Les « gens de gauche » du Spectacle sont aussi fonctionnels que « les gens de droite » ; les catholiques intégristes par exemple jouent le rôle d'idiots utiles depuis des décennies, en présentant un repoussoir caricatural des thèses des « bons » . Les intégristes en général sont les Dark Vador du Spectacle . Plus ils crient, plus ils sont féroces, plus le Spectacle les aime . Regardez comme un intellectuel musulman rigoureux, policé et organisé comme Tariq Ramadan est facilement désigné comme illégitime . Si Ben Laden n'avait pas existé, les États Unis et le Spectacle auraient pu l'inventer . Sans parler de ceux à qui on ne donne jamais la parole .

Toute mon enfance et mon adolescence, j'ai regardé à la télévision et entendu à la radio des « débats de société » ; je n'ai jamais entendu sur les sujets comme l'avortement ou la peine de mort, comme opposants à la doxa médiatique, que des gros menaçants, en sueur, avec une bandeau sur l'œil, ou des maigres, glacials, à lunettes . Je n'ai pas soupçonné, en près de vingt ans, que la démarcation entre les bons et les méchants était si douteuse . Je n'ai pas appris par exemple que sur la modernité, il existait des positions variées, comme par exemple celle de Guénon . Je n'ai pas appris la diversité, mais j'ai adhéré à la mise en scène du bien progressiste luttant contre le mal archaïque, et j'ai aussi assisté au glissement, à l'usage de plus en plus répandu de cette mise en scène par la droite pour délégitimer les syndicats « archaïques » et présenter comme un progrès tous les tours de vis du Système .

Le terrorisme et la terreur d'État sont les deux faces d'une même mâchoire, écrit Manchette dans Nada, au nom d'un terroriste que le désespoir rend lucide . Les pôles des débats de société dans le Spectacle sont les deux pôles d'une même mâchoire . Si les gens qui aspirent à transformer cette société comprenaient cela : les « débats de société » ont besoin d'être regardés non avec bienveillance, mais avec la même méfiance critique que les débats sur les « nécessaires réformes de structure » qui doivent adapter la France, l'Europe, le Monde, à une économie moderne, c'est à dire à la domination sans partage et décomplexée du Système sur les civilisations humaines . Les « débats de société » œuvrent à la mise au pas des droits familiaux ou de la sexualité humaine à la société de marché, là où la destruction du droit du travail, ou la dissolution des Droits de l'Homme, ou encore la destruction des systèmes collectifs de sante ou de retraite des salariés œuvrent à la mise au pas de la vie publique au Système .

Les « débats de société » sont produits par les mêmes groupes sociaux qui pensent la gestion des ressources humaines du Capital . Ils visent à créer le marché du travail libre des individus atomisés, mobiles, sans liens, caractérisés uniquement par leur employabilité qui est l'utopie interne du Système dans son application sociale .

La société des individus et de la diversité est la société capitaliste, et il revient à la dissidence de produire une contre-culture, et de faire des propositions concrètes en dehors des cadres étroits de l'idéologie officielle .


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L'enjeu de ces « débats de société » n'est pas d'arriver à une position juste commune, mais de s'approprier la place des bons dans le Spectacle, de posséder la position juste . C'est à dire, de dominer . Pour les universitaires, d'avoir des postes et des crédits . Regardez comme se construisent comme victimes dans le Spectacle les groupes qui revendiquent l'universel, et aspirent à la domination . Marcela Iacub note que les "féministes punitives" veulent permettre de considérer comme un viol tout rapport sexuel selon l'avis de la femme qui y a participé . Ainsi victimes par nature, ces féministes dominent de leur hauteur morale tous les êtres humains . Se construire comme victime dans le Spectacle est un signe d'aspiration à la domination : car les positions dans le Spectacle sont exactement inverses de celles de la réalité matérielle . La présidente du MEDEF peut se poser en membre d'une classe sociale sexuelle opprimée grâce aux Gender Studies, et opprimée par exemple par les ploucs ruraux chasseurs qui survivent en vendant leur force de travail à vil prix . Je n'ai pas pitié d'eux, mais ils ne sont pas les dominants de la société réelle, ni en France, ni aux États Unis .

Bourdieu a lui-même insisté sur le fait que la formulation d'un universel aboutissait à créer un groupe particulier propriétaire de l'universel, et qui pouvait humilier ou dominer symboliquement les autres . Ainsi les instituteurs républicains francophones vis à vis des paysans bretons celtophones . Devenu des provinciaux, les bretons se définissaient désormais par leur position marginale et inférieure par rapport à une capitale .

Bourdieu oubliait une chose : ce phénomène est intrinsèque non à l'universel en général, comme par exemple l'universel des anciens Empires, fondé sur la reconnaissance de l'absence de norme supérieure valable pour tous les peuples – sinon la puissance impériale commune à reconnaître . Ce phénomène de domination d'un groupe particulier par la revendication d'un monopole de l'universel, cette double contrainte formant les tenailles d'une mâchoire unique détruisant les cultures symboliques traditionnelles, c'est la signature de l'idéologie moderne . L'idéologie moderne est cette culture qui prétend à des valeurs sur-culturelles légitimes pour toutes les cultures, et qu'elle prétend imposer par la force matérielle .

Elle produit de ce fait la délégitimation de toutes les cultures symboliques : elle condamne le voile des femmes dans certaines sociétés, la corrida dans d'autres, les rites ou les sacrifices, les formes d'appariement sexuel, et absolument tout ce qu'elle ne comprend pas . Les hommes produits en série par cette culture de la supériorité morale ne peuvent pas s'empêcher de juger sommairement, sur une image, un texte, une courte vidéo, sur de la désinformation la plupart du temps, des usages extrêmement anciens et liés systémiquement à l'ensemble de la culture et de l'écosystème des groupes humains : le meurtre horrible des phoques par les esquimaux, des chiens par les coréens, des singes par les indonésiens, la coutume indécente de prêter les femmes, les sacrifices d'animaux, les parures de plumes, les paroles immorales de la Marseillaise, la sexualité débridée d'un tel...Cette émotivité à la moraline, absolument coloniale dans son principe, n'est pour ainsi dire jamais condamné dans son arbitraire grotesque . Combien de morts en Europe, de morts d'homme par le fait de guerres occidentales, d'armes occidentales ? Je ne pourrais jamais comprendre que des êtres humains militent contre la corrida, et restent passifs devant des guerres d'appropriation, ou devant la misère des hommes humiliés sous leur yeux .

Ce que veulent tous ces hommes de la supériorité morale, ce sont des lois, ou des campagnes d'éducation – bref, davantage de contrôle et de répression . Marcela Iacub dit exactement cela sur le cas DSK : Il a été instrumentalisé par un féminisme d'État, un féminisme punitif qui voudrait élargir les définitions du viol en y incluant des actes consentis et affaiblir les garanties de l'accusé . Un féminisme pour qui le seul remède à la domination masculine est la prison . C'est à dire un "féminisme" aspirant à la domination violente de la société par son idéologie et ses prêtres . Face à cette surenchère morale, certains hommes demandent que l'on se contente d'un minimum de normes . Mais cette manière de poser le problème est simplement la confirmation de la société libérale morcelée à la puissance maximale de l'atomisation, en prenant l'individu comme repère . Et je le dis et le répète : cette position, l'individualisme méthodologique explicite ou implicite, est absurde, est la négation de la réalité fonctionnelle du monde social, où la communauté n'est pas un tas d'individus sans autres liens que des liens stochastiques, et surtout du fait que l'individu est le reflet et le produit du groupe où il est né et où il a grandi . Car l'homme n'est pas une bête, mais un être qui grandit dans une culture comme dans un milieu nourricier, une langue, des histoires, des mondes, des chants, des modes de relations aux autres .

L'unité de la différence humaine n'est pas l'individu, mais la communauté . Poser l'individu comme unité de base de cette différence, c'est nier tous les processus anthropologiques de différenciation culturelle – c'est poser la société du Système comme norme unique des sociétés pensables et possibles en termes éthiques . C'est à dire, c'est confirmer la fonction de monopole des normes par l'idéologie racine .

Il est des normes dans une communauté ; mais entre les communautés, les normes « communes » ne marquent que la domination d'une communauté sur une autre . Le Grévisse, le bon usage du Français, est un outil de domination de ceux qui ont l'accent, ou les formes de langage « incorrectes » . Je ne veux pas un minimum de normes entre les communautés, sinon en ce qui concerne les normes de relations entre communautés, basées sur le respect et le laisser être, la suspension du jugement ; je ne veux poser aucune autre norme . L'idée d'un minimum est une idée rationaliste, un piège . Le jugement n'en sera que plus assuré, de s'être réduit à un minimum illusoire . Et la base de la diversité des normes n'est pas dans la variété des activités commerciales d'une culture, comme les normes de la prostitution opposées aux normes des prêtres – ou encore dans la division des genres, mais dans la diversité combien plus profonde des cultures humaines .

Pour donner un exemple marquant, j'ai lu dans le journal de Sud-Éducation (gauche militante) un article au sujet de l'Afghanistan déplorant, comme une marque regrettable d'obscurantisme machiste, que les écoles mixtes des missionnaires protestants libéraux américains dans les villages afghans soient victimes d'attentats . Mais comment, dans un contexte d'occupation militaire, voir ces écoles autrement que comme des facteurs de colonisation ? L'armée française n'en a t-elle pas fait autant pour le même but en Algérie ? Je ne me réjouis jamais d'attentats, mais que diraient des militants de gauche sur des évangélistes américains créaient des écoles dans les villages de France, pour nous apprendre l'anglais ? Ou plus clairement encore, des talibans créaient des madrasas non mixtes dans ces mêmes villages, avec l'appui d'armées musulmanes d'occupation ?

Il est très rare, chez les gens qui se veulent tolérants, d'accepter de telles expériences de pensée . Normal, ils considèrent leur position comme essentiellement supérieure . Alors que la seule supériorité incontestable en acte de la civilisation européenne est la supériorité de puissance matérielle, et plus encore celle acquise par la violence et l'oppression .


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La tolérance authentique est l'abstention du jugement, et l'abstention de l'interférence .

Dans le monde moderne, le fameux monde du pluralisme des pseudo-sociologues, une simple différence de vêtements ou de mœurs peut suffire, dans un petit groupe humain, à faire enfler l'hostilité et les commentaires . Je mange de la viande crue : c'est insupportable . Je préfère lire seul que de manger avec les autres : c'est bizarre . Je prends un goûter, toujours le même, qui ne leur paraît pas bien – il ne peuvent s'empêcher, même après des années, de s'offusquer . Je suis favorable à l'autorisation de la corrida, je dois accepter de me faire reprendre moralement par des idiots, voire insulter . Alors quelqu'un qui a une vie comme ci ou comme ça, je ne vous dis pas . Quelqu'un qui construit une maison différente des autres, ou qui pratique une agriculture sans engrais chimique . Il se trouve des cas, en Europe, à ce jour, de véritable harcèlement, de mise à mort symbolique .

Il est un mouvement culturel de la contre-culture qui est parti en dehors de ces mentalités modernes sans regrets, mentalités aussi ancrées chez les gauchistes, les libéraux que chez les gens de la droite « traditionnelle », qui est traditionnelle comme une maison en parpaings est une maison « traditionnelle » : c'est le mouvement hippie . Il est devenu courant, à l'amorce des années 70, de se moquer du mouvement hippie, de sa naïveté et de sa crasse . Pourtant, à distance, c'est le seul mouvement contre-culturel qui a atteint une masse critique . Le seul qui a développé des pratiques de vie non matérialistes . Des beatniks jusqu'aux communautés rurales, on y a écrit des livres valables, tenu des journaux, inventé des esthétiques et des musiques . On y a soutenu la cause des noirs, ou lutté contre la guerre du Vietnam . On y a usé de drogues pour regarder Dieu en face, on y a découvert d'autres pays, appris des langues, voyagé . Cat Stevens est devenu musulman, et c'est tout aussi logique que d'autres qui sont devenus hindouistes, ou bouddhistes . Les rares témoins sincères de cette époque sont convaincus de la valeur et de la sincérité de toutes ces quêtes anarchiques, qui ont été tellement moquées, récupérées, déformées .

Chez les hommes issus du mouvement hippie, il était de règle de ne se formaliser d'aucune façon de vivre qui ne vous créait de gêne . Voir un homme fumer, ou se préparer un fix ne supposait aucune question, approbation ou désapprobation . Le principe était de poser la confiance, l'absence de peur, comme mode du premier contact . C'était une attitude non pas tendre, mais dure, concentrée . On parlait à un homme nu couvert de tatouages comme à un cadre en costume . On pouvait lire Marx sur un canapé au milieu d'une partouze . Nietzsche devant une cheminée où d'autres dansaient en extase, ou au lever du soleil sur la montagne, aux côtés d'un maître en arts martiaux faisant siffler ses gestes, ou encore aux côtés d'un homme en méditation . On pouvait parler de poésie comme la chose la plus importante du monde . On pouvait ne respecter les gens qu'à la mesure de la folie dont ils étaient capables . On pouvait mépriser le froid, la faim, la douleur physique ou la menace de la violence . On pouvait sculpter des pierres en forme de cœur en écoutant Bonnie and Clyde de Gainsbourg ou Magma . On pouvait aller chercher quelqu'un à la gare pour l'empêcher de partir, pas pour le laisser partir . On pouvait réveiller un inconnu avec un pétard, et se lover contre lui . C'était cool . Ce n'était pas de l'indifférence, mais du respect du principe de refus du jugement d'autrui . C'est une attitude morale, et comme toutes les attitudes morales, elle suppose parfois un effort . C'est une attitude d'accueil du voyageur, d'hospitalité . Ce n'était pas sans problème, mais aussi sans récompense .

Je retrouve cette attitude parfois, encore vivante, dans les communautés libertines, par l'accueil fait à toute manifestation déviante de la sexualité comme une chose intéressante, curieuse, excitante, et non pas effrayante ou condamnable . Voir arriver une maîtresse tenant un homme en laisse, encagoulé, et tenant une cravache de velours noir à une soirée, en marchant ainsi dans la rue, peut être une expérience de ses limites . Accepter de voir partout des êtres humains aux physiques difficiles, harnachés de vêtements étranges, de scarifications et de piercings est au fond dire oui à tout ce que l'humanité a de souffrant, de désirant, de fol, comme inséparable de ses beautés et de ses mystères .

On y a aussi expérimenté l'amour et l'éducation communautaires . Cette expérience a été dure, parfois amère . L'amour communautaire crée des souffrances et des conflits en même temps qu'il en apaise d'autres . Mais ces expériences se sont faites dans de petites communautés marginales stigmatisées, sans aucune reconnaissance légale . Voyez Easy Rider . Échouer à vivre à l'écart du Système, c'est être humain, ne pas résister à son ressac permanent .

Si vous allez vivre dans un lieu désert, par définition aux terres pauvres et au climat rigoureux, que les paysans ont quitté, il est normal de souffrir à produire sa nourriture . Si vous voulez vivre en dehors des circuits économiques, il est prévisible que les artisans locaux ne vous aideront pas automatiquement à réparer votre toit après une tempête hivernale . Si vous semblez indifférent aux pouvoirs locaux, les populations restées sur place parfois vous soutiendront avec humanité, mais parfois s'amuseront de vos échecs .

Il convient de considérer tout ces facteurs quand on parle de l'échec global du mouvement hippie . Il y entre une part de la médiocrité des mouvements de masse, mais aussi une part de la répression masquée des autres mondes qui peuvent naître, dans un Système monolithique, et alors prospère, donc attrayant . Accepter un salaire, pour l'homme d'une communauté, paraît sans conséquences . Mais c'est accepter peut être un jour un meilleur emploi à la ville, accepter d'acheter une maison, se normaliser . Cela ne peut être condamné par ceux qui restent .

Toute la contre-culture ne fut pas au service de la CIA . Je me souviens du livre d'un californien hippie qui qualifiait Nixon et Hoover de Créatures de la Nuit . Et les hommes lucides ne manquèrent pas . La mémoire des expériences et des réussites de la contre-culture ne doivent pas être perdues .

J'illustre ces propos par un exemple typique, qui est celle de la forme des liens familiaux .


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Un grand nombre de « problèmes de société » formalisés par le Spectacle ou les « comités d'éthique » ne prennent sens que dans le cadre global où ils sont posés . Ils se présentent comme des questions fermées que les gens affligés d'une mentalité de gauche hyper-socialisé au sens de Kaczinski fixent le long d'un axe séparant rigoureusement le bien du mal . Par exemple : «êtes vous pour ou contre le mariage et la filiation homosexuelle, l'homoparentalité ? » « êtes vous pour ou contre l'euthanasie ? » « êtes vous pour ou contre l'avortement ? » « pour ou contre la peine de mort ? » . Ces questions distinguent les hommes modernes en deux États . Si vous répondez « pour » en général, vous êtes « de gauche », et « contre » en général, « de droite » . Bien sûr, à Sciences Po, on rajoute des critères pour qualifier votre gauche ou votre droite en espèces, droite légitimiste, orléaniste, gauche X ou Y . Facile . Pas de reste, pas de tiers État . Eh bien, le Tiers État veut une fois de plus être quelque chose . Les classificateurs sont, dans l'ordre idéologique, l'analogue des agences de notation financière comme voix officielle du système .

Soulignons à quel point ces questions sont étrangères aux modes véritables de domination dans le monde où ces questions classificatoires sont posées, modes véritables basés sur l'argent et l'idéologie . J'ai choqué avec joie un questionneur hyper-socialisé en refusant de répondre à la question de l'homoparentalité, ce terme démagogique du politiquement correct : la question ne se pose pas au sens biologique, car il n'existe pas d'homoparentalité biologique chez l'homme . Pourquoi poser des questions sur des choix qui n'existent en rien, sinon pour flatter la tendance idéologique à la toute puissance de l'anthropologie idéologique moderne ? Est ce que je suis pour ou contre le vol des oiseaux ?

Je prends un exemple du caractère artificiel de ces « problèmes de société » . Il est posé que l'homosexualité est une sexualité « comme une autre » ; et que de ce fait, les « homosexuels » doivent avoir une sexualité « comme une autre », et donc pouvoir se marier . En l'absence de mariage homosexuel, il est posé que l'on commettrait une horrible discrimination . Je ne crois pas que cette manière de construire le problème soit une puissance de liberté pour l'homme .

D'un point de vue historique, l'homosexualité est connue dans de très nombreuses cultures, japonaise, indienne d'Amérique, culture de l'antiquité classique, et s'avère parfaitement acceptée, voire posée en modèle, ainsi chez Platon . Il convient de souligner que c'est le Code Théodosien (IVème siècle) qui pose en Europe la pénalisation des relations sexuelles homosexuelles . L'homosexualité moderne se définit encore par réaction a cette interdiction pénale antique . Ce n'est peut être pas nécessaire .

Il n'en est pas moins que les règles concernant l'homosexualité ne comprenaient pas la filiation, par la force des choses . Cette différence était également parfaitement nette entre la sexualité des hétaïres ou des Geishas, et celle des femmes mariées, celles des hommes adultes entre eux, des femmes adultes entre eux, des guerriers et des adolescents, j'en passe . Le Hagakure pose par exemple des règles concernant l'homosexualité . Pour résumer, chaque forme de sexualité légitime, et ces formes pouvaient être très nombreuses, avaient leur règles spécifiques .

Il n'existe aucune raison légitime de poser que ces sexualités étaient discriminées, puisque les sujets de ces sexualités pouvaient être identiques : il est normal de s'insérer dans plusieurs réseaux sociaux exprimant une forme symbolique de sexualité . Les différences par ailleurs n'étaient pas univoques . Les hétaïres grecques, par exemple, ne donnaient pas plus de filiation que les homosexuels en droit, mais avaient une liberté, une culture et un statut globalement supérieur à celui des femmes mariées . Il est faux de poser que chaque individu porte une orientation sexuelle unique et définitive . La complexité symbolique de la construction d'une diversité réelle de plusieurs sexualités dans une culture n'est pas une structure de domination en soi - et ne l'exclut pas non plus, bien sûr, mais pas plus que l'imposition forcée d'un modèle unique vendue sur le marché idéologique comme un progrès remarquable .

Je trouve pour ma part absurde que des êtres humains se reconnaissant homosexuels considèrent comme un privilège le fait de faire rentrer la sexualité homosexuelle dans les cases de la sexualité hétérosexuelle dans la société bourgeoise – cases issues du modèle de l'Église antique, et ayant une fonction essentiellement répressive pour les catégories dominées, c'est à dire normative et limitative au service de la domination sociale réelle . Il s'agit que la puissance du désir ne remette pas en cause l'ordre de l'exploitation et du travail . Les dominants ne respectent bien sur pas ces normes, à aucune époque .

Seule la souffrance du sentiment d'exclusion peut expliquer une telle représentation, alors même que la « communauté hétérosexuelle » (ironie, bien sûr) ne cesse depuis des siècles de chercher des voies de transformation de ce modèle, et que les forces dominantes de la société ne cessent de les réactualiser avec toute leur valeur répressive . A titre d'exemple, il faut citer la matière celtique du conte de Tristan et d'Iseult, le fin'amor des troubadours face à l'ordre seigneurial, complices de la liberté des femmes, le vitalisme de la Renaissance, le libertinage, et les vagues de répression liées au réaffirmation de la puissance ecclésiastique, au XIIIème siècle, au XVIIème siècle, puis sous la forme du pouvoir hygiéniste-médical victorien, et aujourd'hui des Genders Studies, le fameux féminisme punitif – c'est à dire répressif, complice de la domination oligarchique .

Le communautarisme homosexuel moderne a ceci de particulier qu'il peut enrôler la puissance subversive autrefois de l'homosexualité dans une société la condamnant ( voyez l'exemple d'Oscar Wilde ou de Jean Genet ) au service des forces de répression de la vie du désir . Le marché de dupes est « l'exclusion égale » en échange de l'adhésion aux forces les plus proches du Système : les théoriciens républicains du Genre aux États Unis ou l' »association des gays de l'UMP » aujourd'hui l'illustrent . Dans le même numéro du Nouvels Obs qui parle de Marcela Iacub, il est présenté une école américaine qui accueille dès 11 ans des LGTB (sic), Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres . En soi, une telle école est plus une figure du développement séparé type Apartheid que de la tolérance, mais passe encore . A la fin de l'article, il est précisé que l'école « vient d'obtenir un prix accordé à l'unanimité par toutes les églises de Milwaukee, toutes religions confondues ( parler d'Église pour les non-chrétiens, là encore...) au nom de la tolérance . Tina Owen, (la directrice), rayonne : rien ne pouvait me faire plus plaisir . » N'est-ce pas délicieusement victorien, cette unanimité des prêtres ?

Il est hors de doute que nous voyons se dessiner devant nos yeux émerveillés un néo-victorianisme puritain incluant cette fois l'homosexualité, mais dans les mêmes cases étroites que le puritanisme victorien, avec la bénédiction des LGTB . Ce n'est plus l'homosexualité qui va valoir la prison, mais l'abus de sexe hors mariage, cette honte si semblable au viol .

Pour le moment je veux juste montrer ceci : la manière moderne de poser le problème : SOIT le mariage homosexuel et l'homoparentalité SOIT l'hostilité et l'intolérance à « l'homosexualité » pose qu'il n'existe qu'UN modèle de sexualité valable, le modèle hétérosexuel moderne bi-parental : c'est à dire que c'est une manière bornée de poser le problème, qui fournit des réponses stupides .

Car ce qui est à transformer, c'est le modèle lui-même, qui amène à poser ce genre de questions . Le modèle qui pose la famille comme formée de DEUX personnes de SEXE OPPOSÉ et de leurs enfants est en effet en crise grave, quand 30 à 50% des mariages finissent par un divorce problématique . Cette crise pose très lourdement le problème de la garde et de l'éducation des enfants – les centres départementaux d'actions sociale (CDAS) sont la première ligne budgétaire des départements, et le profil psychologique des jeunes générations est massivement dégradé (il existe une abondante bibliographie scientifique à ce sujet ) .

Le modèle qui pose la famille comme formée de DEUX personnes de SEXE OPPOSÉ ayant des SENTIMENTS et des RELATIONS SEXUELLES régulières (norme légale, une fois par semaine) et de leurs enfants pose en effet deux critères : le nombre de partenaires, et le sexe . Les genres ne cessent d'interroger le SEXE OPPOSE – mais pourquoi entend-t-on si peu interroger le DEUX, les SENTIMENTS ou les RELATION SEXUELLES ? L'histoire, et simplement l'histoire de l'Europe, montre pourtant que ces critères n'ont aucun caractère normatifs en soi .


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Plutôt que de commencer en prenant le modèle dominant comme repère, il me semble préférable de commencer par les exigences collectives que doit respecter un modèle familial destiné à être institué par la loi dans une société libre . Il me paraît pertinent de rappeler le principe qu'il n'est bon de légiférer que négativement, c'est à dire que tout ce qui n'est pas interdit par la loi pour des raisons évidentes doit être autorisé . La loi ne doit pas imposer des modèles sociaux, mais permettre l'existence d'une pluralité de modèles qui respectent des exigences premières explicites .

La loi doit seulement protéger l'intérêt de la communauté qu'elle régit, et pas l'intérêt individuel de chacun . Chaque homme est en charge de lui-même . La loi peut protéger les couples hétérosexuels avec enfants, parce qu'il est l'intérêt de la communauté que sa reproduction biologique soit assurée . De même, il est de l'intérêt de la communauté, et parfaitement légitime, de réduire au minimum les nécessités de l'avortement, en permettant aux femmes concernées de ne pas l'accomplir sans cependant perdre tout contact avec leurs enfants .

Pour ce qui est des unions, quelles qu'elles soient, qui n'engagent pas la communauté, il n'y a pas lieu de légiférer . Dit autrement, les liens familiaux n'ont le plus souvent besoin d'être codifiés qu'en ce qui concerne les enfants . Les cérémonies peuvent être la tâche des hommes de Dieu, sans que l'État ne cherche à les singer . Le mariage républicain est une usurpation du pouvoir spirituel, comme le baptême républicain . La loi de l'État doit être minimale, et il appartient à chacun de respecter en plus des règles communautaires selon son origine .

Le libre consentement est une exigence première en matière de liens et de sexe . Mais il est aussi une exigence première, qui est de garantir aux enfants les conditions d'une enfance sécurisante et régulière, comprenant des figures d'identification adultes stables . Cette garantie implique que l'enfant vive dans un cadre où des règles soient posées de manière continue, et continuelle . Un enfant éduqué sans encadrement adulte et sans règles ne peut se construire de manière sûre la personnalité structurée qui lui permet d'être libre . L'absence de punition pour un enfant qui commet des actes mauvais est une une maltraitance . Un enfant a besoin, sans cesse, de limites et de cadres .

Une autre exigence première est qu'un enfant ait accès à une langue et à une culture symbolique . Une autre est que l'enfant ne doit pas être considéré comme une propriété ; que la vérité et la sincérité ne lui soient pas cachés par la volonté de la loi . Cette condition interdit l'accouchement sous X, et l'idée d'une filiation homosexuelle qui soit présentée comme une fiction . Il faut distinguer la filiation par le sang de la filiation symbolique par la langue . Il faut distinguer la parentalité biologique de la parentalité légale .

Les exigences fondamentales posées par la loi sont des obligations collectives de la communauté, pas des obligations purement individuelles . La responsabilité des enfants ne peut reposer uniquement sur les parents, ni en termes éducatifs, ni en termes financiers . Il n'est pas nécessaire que ce partage de la responsabilité ait lieu par l'État ou par les collectivités territoriales . Pour un enfant, il est important d'avoir des figures d'identification, et pas un référent fonctionnaire anonyme et changé régulièrement, et pas une famille d'accueil d'abord motivée par le gain . L'ethnologie comme les faits montrent que la plupart des enfants ont reçu une éducation communautaire, et qu'une telle éducation ne crée pas de déséquilibre .

Le sens du refus de légiférer positivement, et de la prime du consentement individuel dans la formation des liens correspond à ceci : il ne doit pas exister de forme du lien imposée légalement . Il ne peut exister que des formes de constat du consentement individuel . En clair, chaque lien doit pouvoir définir sa forme par ses propres clauses, soit dans une tradition culturelle, soit par lui-même . Premier exemple : un tribunal d'État ne peut prononcer une séparation pour faute, que si la notion de faute a été préalablement définie dans le contrat d'union . Deuxième exemple : il n'existe aucune raison pour interdire polygamie ou polyandrie entre adultes consentants et informés . Troisième exemple : un lien respectant les obligations d'éducation peut exister entre un homme homosexuel et une femme homosexuelle pour la conception et l'éducation d'enfants, sans logement commun ni vie sexuelle prévue . Il est scandaleux, au contraire, de pointer du doigt publiquement un cas de polygamie entre adultes pour porter au mépris les masses . Le cas de l'esclavage sadomasochiste consenti ne peut manquer d'être présenté en exemple . De ce fait d'absence de forme des liens, il n'est aucun besoin de définir un mariage homosexuel, puisqu'il n'existe qu'une forme vide d'union que chacun peut ensuite habiter à sa guise .

La question complexe des biens et des héritages devra bien sûr être traitée, mais dans l'objectif d'une négociation ouverte des partenaires s'il doit y avoir contrat, et de règles de respect de la libre volonté en son absence . Cette forme est loin d'être la forme la moins forte de lien .

Pour ce qui est des enfants, la séparation de la filiation par le sang et de la filiation civile mérite d'être prononcée . Tous les garants d'un enfant peuvent recevoir le statut collectif d'ancêtre . De manière générale, les deux statuts seraient conjoints, mais pourraient être disjoints sans difficulté . Seraient responsables de l'enfant au premier degré les ancêtres au premier degré, et les ancêtres au second degré seraient responsables de participer à son éducation et à son entretien . Cette obligation doit être légale : l'ensemble du groupe familial élargi aurait une obligation partagée entre ses membres au prorata de ses moyens et de la part de son revenu à redistribuer, limitée par un plafond . Le statut universel d'ancêtre, y compris adoptif serait le modèle du lien . Je dirais même que les enfants pourraient avoir une triple filiation : un totem collectif annuel, par exemple ; la filiation par la sang valable pour tous et justifiant d'un droit de lien dans tous les cas . La filiation par le sang serait clairement reconnue, et jamais niée ou occultée ; mais elle serait séparée du poids unique de la charge éducative, et serait modulable par le niveau d'engagement effectif du parent par le sang ; et la filiation civile définissant les responsables effectifs répondant de l'enfant . Ces derniers seraient décisionnaires des orientations éducatives, mais devrait les présenter devant un conseil de famille élargi qui serait réuni lors des grands passages de la vie enfantine, et qui aurait pouvoir de réserves, d'orientation et de conseil .

Cette définition large de la filiation supprime toute difficulté sur la filiation homosexuelle, et même rend inutile d'en faire une problématique particulière . Pas de droit parental des homosexuels en soi, ou de filiation homosexuelle, mais un droit d'ancêtre partagé de manière égale, donc de manière identique et parfaitement légitime, par les couples éducateurs quels qu'ils soient, sans accepter de créer de différence . Pas de droit à l'enfant, pas d'appropriation de l'enfant .

Le lien de filiation doit établir une obligation communautaire et une responsabilité collective ; un ancêtre doit être responsable pour une part de ses petits-enfants . En particulier, elle serait une obligation des retraités . Le choix de sa descendance pour autant ne doit pas être reconnu : avoir des descendants, quand c'est le cas, doit entraîner une obligation légale . Mais la loi n'interviendrait qu'en dernier recours, après constat de l'échec d'un accord collectif . Au lieu de ne verser des impôts pour les services sociaux ou les allocations familiales, les humains actifs verseraient à des personnes connues, et dont ils seraient aussi chargés d'âme . La garde des enfants serait en effet prise en charge par les ancêtres par rotation amiable, ou arbitrée en cas de désaccord . Au lieu d'être remboursés anonymement, les communautés cotiseraient pour les soins médicaux et seraient des forces de discussion avec les métiers de santé ou d'éducation . Il serait sans aucun doute souhaitable de partager les modes de répartition . Mais la solidarité ne doit pas passer par un État anonyme, elle doit créer des liens effectifs de solidarité .

Il y a lieu de prévoir une progression du libre choix de l'enfant dans ses liens privilégiés, sans autoriser d'exclusive, source de chantage par les adultes ou l'enfant .

Une éducation communautaire claire, hiérarchique, basée sur des règles écrites simples, avec des instances de régulation et un conseil de famille basé sur le suffrage en cas de blocage, et des droits modulés selon le niveau d'implication et d'ancestralité des personnes . La responsabilité envers l'enfant doit être équitable avec les obligations réellement assumées . Les instances de régulation des liens de famille, les juges civils, seraient variables et culturellement déterminées, choisies avant tout problème par le conseil de famille, afin que le laïcisme apparaisse pour ce qu'il est, une pitoyable secte moderne .

L'enfant ne seraient plus un enjeu ou une médiation entre des parents en conflit, puisque la séparation d'un couple ne déterminerait pas complètement la position de l'enfant . Les ancêtres naturels ou par alliance auraient l'obligation de partager la garde et l'entretien . Cette garde serait entièrement déductible des impôts . L'effet serait de diluer dans la communauté humaine réelle la charge des enfants, afin que cette charge soit légère à tous, et non écrasante et inaccessible à un cadre sécurisant, comme dans les familles monoparentales abandonnées . Il n'est pas admissible que la société laisse des mères humiliées par leur pauvreté et par leurs enfants .

Les instances de régulation seraient responsable du respect hiérarchique des enfants, par refus de l'abandon éducatif . Un ancêtre tuteur serait nommé en cas de carence, et rétribué par un prélèvement sur tous les revenus de la communauté . Les ancêtres tuteurs cadrants pourraient être tuteurs de plusieurs enfants dans une sorte de crèche communautaire étendue . Leur respect collectif serait très clairement affirmé et assumé par les lois .

Les droits seraient gradués en fonction des devoirs assumés . Le séparation des parents serait rendue indépendante de la vie des enfants, dans la mesure du possible . Les familles avec enfants seraient aidées dans le logement par la fourniture de logements adaptés, suffisamment vastes et divisés en parties autonomes, et les ancêtres garderaient un droit d'hébergement dans les biens . Le droit de propriété doit lui-même être divisé entre possession, jouissance, et droit, afin de limiter les changements de domicile suite aux séparations, souvent traumatisantes . La stabilité des enfants serait assurée . Les enfants auraient plusieurs figures d'identification, parmi les sages et les solides des communautés .

Ils grandiraient libres et un peu sauvages, mais en connaissant la valeur de liens tenus par la réciprocité et le don, plus que l'habitude de recevoir sans contrepartie .

Ils grandiraient en partie, sur des périodes, dans des instances collectives aussi autonomes que possibles, tout d'abord à l'école, réformée avec un maximum de responsabilisation collective, y compris au plan économique . Des périodes de vie commune de groupes s'y ajouteraient, apprenant la vie en communauté, une certaine austérité gaie, l'art des jardins, de l'agriculture et de l'élevage, apprenant la mer et les forêts, apprenant l'obéissance et l'autorité . Ces républiques temporaires d'enfants seraient visées avec une distance bienveillante par les instances de régulation ; et ces républiques devraient, à l'adolescence, être pluri-culturelles, et créer des liens d'homme à homme solides entre les communautés culturelles .

La liberté des couples serait assurée par l'assurance de la liberté et la sécurité des enfants, et la dilution des charges financières . Plutôt qu'une société égoïste, le droit construirait toutes les occasions d'entraide, de soutien, une société fraternelle et solidaire . Et les instances de régulation veilleraient à l'adoption aimante en cas d'abandon, ou de situation d'orphelin . L'obligation au prorata des revenus serait prélevée à la source en cas de fuite des responsabilités . Des parents pourraient ainsi choisir le nomadisme, ou devenir ermites sans abandonner leurs enfants . Un adolescent lui-même pourrait expérimenter le nomadisme . Une telle société peut respecter l'ascète comme la femme aux larges bras .

Il est clair que les liens communautaires sexuels seraient régulés par l'accord des parties et leurs tradition, laissant le libre choix de modèles polygames ou polyandres, et la détermination de la nature, de la souplesse ou de la rigidité des obligations réciproques . La possibilité de changer de communauté serait assurée par des échanges réciproques, équilibrés par des ressources partagées . De ce fait, il est probable que les communautés les plus agréables à vivre verraient leur population croître .

Laissez vivre une telle société, et vous verrez que le modèle anglo-saxon libéral obsédé par le travail et la croissance, ou le nôtre, peut différent, seraient considéré comme une grande folie, et réservé à quelque névrosés considérés avec mépris . En effet, des groupes humains ont déjà vécu largement selon des règles similaires, mais ont été détruits par la puissance technique . Or la puissance technique commence à s'essouffler .

Je m'inspire par exemple de George Devereux, ethnopsychiatrie des Indiens Mohaves . Le but du présent texte sera atteint s'il fait comprendre que n'avoir aucune opinion sur les « débats de société » doit être le but des hommes éclairés . Transformez vous ! Transformez le monde ! Ne vous laissez pas enfermer dans les cases du Système !

Redevenir loup. C'est la puissance de l'État qui fait la liberté du marché, comme celle atomique de l'individu. Hors de l'État, la liberté est puissance de la communauté - liberté des Athéniens et du loup - et non droit octroyé des hommes domestiqués, proférant "l'homme est un loup pour l'homme". L'homme est un loup, et le loup est un frère du loup .

Vive la mort !

1 commentaire:

Sancho a dit…

Félicitations pour la qualité et la constance de vos productions. Je ne suis pas toujours d'accord avec vos propos mais la richesse de vos démonstrations honore nos désaccords