samedi 20 juin 2009

En hommage à St Exupéry, comme découverte .



Lettre de Saint-Exupéry au général X (écrits de guerre, l'Afrique du Nord 1943-1944)

"Cher général,

En octobre 1940, de retour d'Afrique du Nord, où le groupe 2/33 avait émigré, ma voiture étant remisée, exsangue, dans quelque garage poussiéreux, j'ai découvert la carriole à cheval . Par elle, l'herbe des chemins, les moutons et les oliviers . Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure, derrière les vitres, à 130 km/heure . Ils se montraient à leur rythme vrai, qui est de lentement fabriquer des olives . Les moutons n'avaient plus pour fin exclusive de faire tomber la moyenne . Ils redevenaient vivants . Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine . Et l'herbe aussi avait un sens, puisqu'ils la broutaient . Et je me suis senti revivre, dans ce seul coin au monde où la poussière fut parfumée .

Ainsi je suis profondément triste- et en profondeur . Je suis triste pour ma génération, qui est vidée de toute substance humaine . Qui n'ayant connu que le bar, les mathématiques et la Bugatti, comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd'hui entassée dans une action strictement grégaire, qui n'a plus aucune couleur . On ne sait pas le remarquer .(...)

(...) Ah général, il n'y a qu'un problème, un seul de par le monde . Rendre aux hommes une, signification spirituelle . Des inquiétudes spirituelles . Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien . Si j'avais la foi, il est bien certain que, passé cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterais plus que Solesme . On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés, voyez vous ! On ne peut plus . On ne peut plus vivre sans poésie, couleur, ni amour . Rien qu'a entendre les chants villageois du XVème siècle, on mesure la pente descendue . Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez moi) . Deux milliards n'entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot . Se font robots . Tous les craquements des trente dernières années n'ont que deux sources . Les impasses du système économique du XIXème siècle . Le désespoir spirituel . (…)

Les hommes ont fait l'essai des valeurs cartésiennes : hors les sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi . Il n'y a qu'un problème, un seul, redécouvrir qu'il est une vie de l'esprit, plus haute encore que la vie de l'intelligence . La seule qui satisfasse l'homme .Cela déborde le problème de la vie religieuse, qui n'en n'est qu'une forme (bien que, peut être la vie de l'esprit conduise à l'autre nécessairement). Et la vie de l'esprit commence là où un être « vu » est conçu au dessus des matériaux qui le composent . (…)

Faute d'un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente six sectes qui se dévoreront les unes les autres . Le marxisme lui-même, trop vieillot, se décompose en une multitude de marxismes contradictoires. (…)

L'homme robot, l'homme termite, l'homme oscillant d'un travail à la chaîne, système Bedaux, à la belote . L'homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson . L'homme qu'on alimente en culture de confection, en culture standard, comme on alimente les bœufs en foin . C'est ça l'homme d'aujourd'hui .

La substance même est menacée . Mais quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps . Qui est celui du sens de l'homme . Et il n'est point proposé de réponse, et j'ai l'impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde . (...) "

samedi 7 mars 2009

Kairos.

Kairos.


"Le Kairos est le temps de l'occasion opportune. Il qualifie un moment.« Maintenant est le bon moment pour agir. » Pour Aristote, dans L’Homme de génie et la mélancolie (traduction, présentation de J. Pigeaud, Payot, Rivages, 1988, p. 88),


« Le mélancolique est l’homme du kairos, de la circonstance. » Wikipédia.


"Un homme attaché aux bonnes manières et au bon sens est incapable d'affronter le destin. Le moment présent peut se réveler être le moment crucial, le moment crucial peut bien être le moment présent. Si en un instant ta vie se joue, alors tu dois être prêt à la jouer en un instant. A ce moment la pensée de la mort ne dois pas t'arrêter. C'est cela, l'entrainement à la mort.Il n'y a rien de plus important, le moment venu, qu'un zèle fervent. La vie est faite de cette ferveur, ce feu qui se renouvelle à l'infini.L'essence de la réflexion n'est pas la sagesse, mais le recul, la temporisation. L'homme doit préférer une attitude excessive à un comportement intelligent et discret.


Il doit se monter excessif jusque dans son obstination. Lorsque la modération prévaut dans la réalisation d'une action, les conséquences risquent de se réveler totalement insuffisantes. (...) quand quelqu'un pense qu'il est allé trop loin, c'est qu'il ne s'est pas trompé.Je ne sais comment vaincre les autres mais je sais comment me vaincre moi-même. La quête d'une vie ne connaît pas de fin. Un homme qui pense qu'il est arrivé est un homme malavisé. Si nous voulons découvrir le chemin de l'accomplissement, il nous faut continuer à penser que les résultats obtenus ne sont jamais totalement satisfaisants et continuer à explorer les pistes qui jalonnent notre vie. La vérité ne se situe pas dans un endroit, mais dans la quête même de la vérité. " Extraits du Hagakure.


Le moment présent peut se révéler être le moment crucial, le moment crucial peut bien être le moment présent.


Le temps n'est pas linéaire, il est fait de spirales qui s'enroulent sur des singularités ; la théorie des catastrophes rejoint cet enseignement . J'affirme que nous atteignons le point d'involution de siècles d'histoire de la pensée, même si la civilisation matérielle peut encore un peu durer avant de rentrer dans le mur écologique .


Cette époque est celle d'une grande confusion, où le monde apparait réfracté multiplement par une cascade de fragments . Mais la crise de la pensée a atteint un point de non-retour . Les traditions intellectuelles les plus diverses convergent puissament vers la déconstruction de l'Univers libéral, qui est exténué, aux portes de la mort . Le monde s'effondre, implose . L'ancien monde ne tient que par la force de l'habitude .


La singularité, le Kairos, est l'imprévisible même . La faiblesse et la confusion proviennent de la perte des repères spirituels qui provoque l'angoisse de mort . Les solutions proposées sont infimes, désarmées, faute de radicalité . Car au contraire de toute autre époque du monde c'est la radicalité qui devient la plus forte lors du Kairos ; la moindre acceptation d'une partie fonctionnelle du Système empêchant la solution du chaos spirituel . Et donc, aucun travail idéologique partiel ne peut résorber la grande angoisse du monde, ne peut être un point d'arrêt de l'effondrement à venir . Les arrêts prévisibles seront des bulles illusoires de sécurité .


L'idéologie radicale devient une puissance politique ; elle ne doit pas étouffer la pensée qui est supérieure à elle, mais pas non plus craindre la fausse conscience des modernes . L'idéologie est une arme politique, non une sagesse ; technique et non poiésis . Sa détermination et sa fermeture en font une arme . L'idéologie comme arme n'est pas le lieu du doute, mais du fanatisme de fer - mais d'un fanatisme enfermé dans une sphère déterminée, comme la science ; pas d'une totalité spirituelle . Le fanatisme de fer n'est pas une adhésion sectaire mais la réponse armée à la guerre qui s'ouvre.


En aucun cas l'idéologie ne peut être rectrice du spirituel .


J'ai vu, moi qui vous parle, des universitaires modérés, issus de la gauche, désarmés devant "la modernité", mais conscient de la gravité de la crise . Le monde, la pensée sont malades même à leurs yeux . Au fond, leur discours et celui de l'Encyclopédie se rejoignent dans un confluent massif : lors du Kairos, les yeux s'ouvrent et le monde rêvé de l'idéologie -racine du Système laisse voir sous ses vêtements chamarrés des ruines, des cendres et des lueurs d'incendie . La guerre métaphysique est toujours déjà présente dans le Système, mais lève son Aurore de visibilité .


Le moment présent peut se révéler être le moment crucial . Le moment crucial peut bien être le moment présent.


Dieu est mort, et c'est nous qui l'avons tué . (Nietzsche.) Pierre Legendre, comme Michéa, parle de fiction des mondes symboliques pour en déplorer la perte, mais il ne peut la combattre, car la réalité l'emporte sur la fiction. Au moment crucial, c'est aux croyants qu'il appartient de déplacer les montagnes .

mercredi 28 janvier 2009

Le lien entre les sexes à l'oeil encyclopédique.

(Goya)


Si l'on évoque les archées, les principes souterrains, du libéralisme moderne comme idéologie structurant les relations entre les principes des sexes, on ne rencontre pas les longues larmes des enfants et des femmes bafouées par un patriarcat imaginaire, et même produit par l'imaginaire idéologique du libéralisme, mais bien le souvenir de la puissance de destruction du spectacle idéologique du Prince de Nicolas Machiavel, citoyen de Florence, ou encore du plus délicieusement cynique darwinisme social . On s'en voudrait aussi de ne pas évoquer Marx, Manifeste...

« Partout où elle (la bourgeoisie) a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. »

...et Freud, Totem et Tabou . Pour faire court, ce texte sera particulièrement brutal . Il est encore temps de rire, de condamner cette horrible et immature posture de l'excès, et de revenir à un site convenable . Vous êtes prévenus . Sinon, afin de vous préparer à cette brutalité, je commence une longue introduction sur l'idéologie moderne.

Le spectacle idéologique est cette forme de représentation du monde que jouent les représentations politiquement correctes sous les espèces de leur sémantique, syntaxe et pragmatique spécifiques . Y correspondent toutes les formes de novlangue . Ces représentations décrivent le monde, mais comportent des abîmes de négation implicite . Cette matrice combinatoire sémiotique repose sur un codage explicite, la langue, et un codage implicite que doivent connaître les locuteurs, à la manière tourmentée des précieuses ridicules . Plus encore, les interlocuteurs doivent rester conscients qu'ils transforment une façon de parler « trop populaire ». On pourrait dire d'un point de vue sévère, mais parfaitement juste, qu'ils savent qu'ils mentent, et qu'ils savent ne pas pouvoir dire comme ils pensent . Ainsi la figure publique du bon Prince, et de l'apparat verbal qui l'accompagne, et la réalité de son être dévoilée par le Prince. Dans le spectacle idéologique, il est des sens qu'on ne peut évoquer, des phrases que l'on ne peut pas former, des phrases que l'on ne doit pas prononcer.

Mais ces limites strictes n'appartiennent pas à l'essence de la langue comme matrice combinatoire, et sont de nature «morale », non linguistique . Une proposition non politiquement correcte peut être correcte en sémantique, syntaxe, et même pragmatique, si l'aspect normatif des contextes d'énonciations est mis de côté au profit de la rectitude analogique à une situation référée et a l'efficacité de la communication .
De ce fait même ces sens, propositions, occurrences de phrases sont des êtres en puissance, dotés de la force inhérente à l'être ; et il est linguistiquement possible (et défendu) de les évoquer, de les former, de les prononcer . Ces faits de langage peuvent donc se défendre dans un contexte de véridiction, et non d'intimidation moralisatrice typique de la tyrannie floue.

Par ailleurs, il n'est nul besoin d'interdire ce que la langue ne peut réellement pas dire, et pour poser des interdictions, le politiquement correct doit les viser, voire les prononcer en les entourant de mille précautions qui consistent à les couvrir d'opprobre. Ainsi le politiquement correct diffuse-t-il de lui même ce qu'il veut interdire . Mais c'est une naïveté de s'en réjouir! Car ce langage si particulier est un langage de pouvoir, de construction du monde avec des cubes, et non un langage d'édiction de l'Être, une recherche obscure de transparence . Un langage de pouvoir structure en miroir les opposants au pouvoir, du moins ceux qui sont trop faibles pour n'être que des contraires, et non pour produire un contre pouvoir contradictoire, car imprégné d'altérité au monde du règne de ce pouvoir . Et ainsi le langage du pouvoir fournit de lui-même son contre-discours à ses ennemis les plus simples . Prendre la posture de rebelle à lui même que te tend ton ennemi est une tentation , et cette tentation est celle de lui obéir en lui désobéissant comme il entend qu'on lui désobéisse . C'est pourquoi les ennemis simples d'un pouvoir sont ses créatures, comme le Diable est créature de Dieu.

Illustration : dans le champ qui nous occupe, le machisme est une création du féminisme.

Non seulement le pouvoir construit dans son idéologie ( qui comprend aussi tout les signes, y compris iconiques, de sa matrice combinatoire sémiotique) l'image de ses ennemis , mais il les produit tels qu'il les veut ; et quand ceux-ci sont autres, il peine à les identifier, et soit les rallie à ses ennemis simples, soit ne les comprend pas, et les pose comme d'inoffensifs excentriques . Voyez l'image des chrétiens au début de l'Empire pour les païens.

Le politiquement correct qui décrit les relations entre les principes des sexes ne cherche pas à dire la vérité, mais à dire ce qui lui paraît correct de dire, au regard de sa perspective bornée et puritaine . Et de fait le mensonge est omniprésent dans nos discours publics . Nos mots jouent la représentation du règne du bien là où nous savons obscurément, voire très clairement, que le mal triomphe . Nous sommes incapables d'énoncer simplement la gravité de « la crise » que vit le monde dans sa réalité . Tout le monde sait de nos jours plus ou moins que dans certaines circonstances, un certain type d'homme, dans certains types de fonction de commandement, ne peut pas dire la vérité . Que ce qui est dit est dit en considérant non pas seulement le sujet sur lequel on parle, mais les effets escomptés de ce qu'on dit, les intérêts en jeu, les attentes supposées de ceux qui écoutent, la susceptibilité des associations qui se jouent comme représentantes médiatiques de « communautés » etc . Par exemple un représentant des industriels sur la réalité de la pollution des eaux . Pourquoi alors ce jeu médiatique de l'écouter, de le diffuser, puis de tenter rituellement par « des questions courageuses » de lui faire reconnaître superficiellement le caractère trompeur de ses propos, jeu de journalistes? On ne peut donner comme réponse que chacun doit jouer son jeu .

Il demeure ce fait essentiel de l'Âge de fer : chacun cuide avoir défaut, les mots sont usés, on ne peut plus les dire . En langage moderne, la parole a perdu son pouvoir, et les poètes sont déchus . Il est une vérité alors qu'il ne faut pas dire, c'est que si le langage ne sert plus la recherche sincère du vrai et du bien par la dialectique, alors une grande part de la justification « théorique », représentationnelle, de la Démocratie s'effondre, comme le maintien effectif et la multiplication de privilèges en URSS sapait la justification « théorique » du système communiste . Et qui y croit encore, à cette démocratie « théorique »?

Les libéraux eux mêmes creusent sa tombe par des arguments qui valent sur le marché de l'argument, c'est à dire un marché structuré par une clientèle de personnes peu rigoureuses et avides de réconfort pour leur egonigologie . En voici des exemples :

De quel droit d'ailleurs se réclamer de la vérité quand on parle ou qu'on écrit? N'est ce pas un abus de pouvoir? N'y a-t-il pas une vérité pour les hommes, une pour les femmes, une pour les blancs, une pour les noirs, etc? N'est ce pas au nom de la vérité qu'on a commis tant de crimes? Le voisin artisan du penseur n'y a-t-il pas un droit égal? N'est ce pas un crime contre la diversité que de prétendre à la vérité? Et sommes nous dans la tête de notre frère, pour comprendre réellement sa pensée à partir de ses mots, dont la motivation est confuse pour lui même d'abord, entre les dynamiques inconscientes, l'illusion sociologique, l'influence médiatique?

Mais cette motivation confuse n'est-elle pas déjà présente dans l'énonciation de tout argument de la motivation confuse de l'énonciation, comme l'argument sceptique se réfute lui même ou prétend à une autorité supérieure qu'il prétend nier ? En clair touts les arguments sur la relativité de la vérité sont autoréférentiels, et la vérité est que l'idée de vérité est au fondement de toute parole et donc de toute communauté humaine . La critique moderne de la vérité est parallèle par son entéléchie à la dissolution moderne de la communauté.

Comme si l'énonciation de la vérité nécessaire n'était pas la trompette de Jéricho qui fait tomber les murailles du sujet, du problème subjectif . Je dis deux plus deux égale quatre : a-t-on besoin d'être dans ma tête pour me comprendre? Et où est l'abus de pouvoir sur celui qui prétend que deux plus deux égale cinq? Que sans intervention deux êtres humains du même sexe ne peuvent procréer? Cela n'est pas autre chose que le dire de l'être, le constat . C'est cette possibilité pour tout homme de constater qui permet le témoignage, et la science . Ce que j'observe dans une expérience reproductible, je peux arriver à le décrire d'une manière à laquelle tout homme doué de raison s'accorde.

Chaque homme a un droit égal à la vérité, cela ne veut pas dire que chacun appelle vérité sa propre fantaisie ; cela veut dire que nul n'a de droit sur la vérité ; la vérité s'impose également à tout homme doué d'intellect, et qui se soumet à son intellect . Car cet intellect peut être pensé, avec raison, et vécu, comme une limite à la toute puissance désirée du moi . Et cela est intolérable aux modernes, et de fait la manipulation consciente et volontaire de la vérité est un trait caractéristique des tyrannies modernes : « c'est moi qui décide qui est juif ! » disait Göring . Et l'ennemi aimerait tant dire, ou dit : « c'est moi qui décide qui est libre ! » quand bien même il serait accablé de la certitude intime de sa servilité, « c'est moi qui décide qui est fils de qui ! », « c'est moi qui décide la réalité de l'homoparentalité!». « C'est moi qui décide ce que je désire ! » Car qu'est ce que le libéralisme individualiste, sinon la toute puissance bécassière du moi ? Cette posture n'est-elle pas la plus séduisante sur le marché de la posture, la plus réconfortante pour l'ego de tant de flammes infimes, qui prétendent organiser un univers qu'elles reflètent à grand peine, en minimes fragments désarticulés, naufragés?

La diffusion médiatique de tous ces faux jugements connus comme tels réplique indéfiniment la distinction entre le peuple qui y croit, faute d'avoir aucune autre information pour se distancier des propos, et les élites qui savent ; chacun est ainsi rassuré.
Quand au jeu des personnes médiatiques, il ajoute la connivence au pouvoir en diffusant de manière irresponsable ses messages (car ce ne sont pas les médias qui seront accusés si des experts diffusent des fausses nouvelles, mais uniquement les responsables dont on a diffusés les messages en se doutant bien qu'ils mentaient), à la connivence à « l'élite des auditeurs » en critiquant avec discrétion et onctuosité . La déconstruction toute relative de la représentation du pouvoir est ainsi la chose du monde la mieux partagée.

Mais la déconstruction de la représentation idéologique est beaucoup plus dure dans le cas des liens entre les sexes . L'idéologie a été apprise dans la famille, dans l'école, comme Arendt disait que sous le nazisme il était difficile de douter que les juifs étaient d'une essence différente des autres hommes, puisque tout l'espace public était structuré sur cette position . Là le monde représenté est aussi le monde vécu ; car la plupart des hommes construisent leur vie et leur identité personnelle réfléchie sur le socle des idéologies qui saturent l'espace de la langue . Comme le lierre, trop flexible pour produire des formes par son entéléchie propre, les hommes suivent les formes sur lesquelles ils poussent . Cette plasticité ne doit pas faire penser que le lierre peut se passer de conditions fondamentales d'existence pour conserver son essence . A force de trop domestiquer, on produit des monstres, bonsaïs étranges ou pékinois à la face écrasée . Il en est de même de l'homme domestiqué des modernes.

Là où ça parle, et où ça décrit un monde possible, la plupart des hommes de ce temps disent je parle ; et ce qui est parlé, il le voient, le sentent, le touchent, en vivent, car toutes les perceptions sont informées par la matrice mise en place dans leur chair . Et ce qui ne correspond pas à cette matrice est rejeté dans les ténèbres du dehors et de ce fait renforce la matrice . En conséquence la critique de ces mondes d'ombres et de fantômes les fait-elle réagir avec la violence proche de l'hystérie de celui qui se sent menacé dans son être même, et avec raison, car c'est bien la survie même de leur essence factice si laborieusement construite, et dotée à grand prix d' « estime de soi » qui est en jeu . Méfie- toi de ton attention, lecteur, elle est celle d'Ulysse face aux sirènes . Ainsi le succès vient-il en son temps au bavard, qui dit ce que tout le monde pense en prenant la posture du rebelle ; tandis que celui qui passe derrière les décors du siècle est laissé dans l'ombre où il va de lui même, par curiosité, comme un danseur de la nuit . Merveilles et délices des ténèbres, de l'arrière des décors, des greniers oubliées, des désirs enfouis . La désillusion est toujours cruelle pour l'outre gonflée de vent . Ainsi le penseur doit-il être cruel, et d'abord cruel envers lui-même .

La chouette, figure de la gnose, scrute les ténèbres, et éveille l'homme morcelé par ses cauchemars, au corps imbibé d'une sueur de mort, enfermé dans ses draps moites comme dans un linceul, par son appel spiralé et mélancolique . Mais il n'est rien de grand sans douleur ni mélancolie. Et rien de grand sans cauchemar...

« Transformez vous ! » disait Origène . Et comment se transformer sans excès sur la situation présente, sans feu, sans violence, sans les abîmes de la mer et du Léviathan ? Quand le siècle présente les caractères de la plus profonde dégradation de ce qui fait la grandeur de l'homme, qui a tort, le réformé malade qui se révolte, comme Luther, ou la Rome corrompue qui est devenue, du cadre universel de la chrétienté, un parti des guerres qui déchirent l'Italie? L'excès ne peut durer s'il est une posture adolescente ; mais l'excès le peut, durer et endurer, s'il est une position consciente d'elle même dans une situation dépourvue d'équilibre . L'excès qui dure a pour nom guerre . Et la relation entre les sexes est un champ essentiel de la guerre.

La Révolution française a été un processus destructeur , qu'il faut juger à son entéléchie ; mais ce caractère de malédiction ne doit pas faire oublier qu'elle était, de l'aveu même de Joseph de Maistre, le châtiment d'un régime qui avait travaillé très longtemps et méthodiquement à se détruire lui même . Ainsi la sanglante morsure du Diable n'est-elle pas , en elle même, injuste .

Donc, serre les mâchoires, lecteur, car ce texte risque de fouiller parmi tes tripes, de t'arracher le cœur et de le tendre à la morsure du soleil . A la verticale du Soleil invaincu se trouve l'éblouissement, la brûlure, la folie caniculaire, le départ du monde des hommes ; mais sous ce soleil nu se trouve aussi la vérité, l'alliance des énormes mouvements des Temps et de l'éternité, l'étoile de l'Alliance . Moult a appris qui beaucoup ahan!

La représentation libérale du rapport des siècles est l'égalité des sexes et des personnes . L'égalité est une notion quantitative peu appropriée au monde des liens : cela doit être médité . Les gens se rencontrent, se séduisent, s'aiment, se conjoignent, se lassent, se séparent librement . Les liens les aident à s'épanouir comme eux même aident leurs enfants à s'épanouir. C'est le développement de la personnalité, la libre exploitation de ses atouts . Dans la représentation libérale, il n'y a pas de liens entre les sexes, et de toute façon pas de société, mais des liens entre les individus, dont certains sont économiques, d'autres juridiques, biologiques, d'autres sexuels . L'individu étant tout puissant, le lien biologique comme la filiation n'est au fond qu'une potentialité qu'une volonté individuelle vient confirmer avec l'accord de l'État, qui veille à ce que la volonté individuelle s'exprime librement . Le seul lien légitime est le lien contractuel ; sauf si l'individu ne se montre pas assez responsable de sa liberté et doit être déchu de son libre vouloir pour menées contraires à la volonté d'autrui, comme le vol, ou le viol .

Le problème de la représentation idéologique n'est pas d'être « idéalisée » au sens de pauvre en monde, ou « fictive », ce qu'elle est du reste ; son problème authentique est d'être une partie fonctionnelle d'un système global, et de prétendre être ce système global . L'entéléchie du système global est par nécessité donc très différente de la finalité posée par l'idéologie . L'entéléchie est la finalité immanente du Système, l'état vers lequel il se dirige comme par une dérive lourde d'une formidable inertie, malgré les finalités posées par les « acteurs », qui sont bien des acteurs mais qui ignorent ce qu'ils actent . Les acteurs peuvent identifier une entéléchie et souhaiter sa perpétuation, comme la « croissance économique », mais il ne peuvent la garantir en réalité . Ils peuvent souhaiter l'arrêter, et constatent leur impuissance, quand le lent mouvement entéléchique tient son inertie d'un passé qui échappe à leurs prises, comme le « réchauffement climatique ».
Nous constatons, concernant par exemple les liens entre les sexes dans notre siècle, des faits extrêmement contradictoires : l'exhibition de la sexualisation des fillettes, voyez little miss sunshine, et la chasse au « pédophile » ; l'exhibition de femmes sexuellement désirables et la réalité de la contention de masse , la multiplication et la brutalité des condamnations pour mœurs, qui représentent plus de la moitié des prisonniers de droit commun, les pointeurs, dans un monde violent et corrompu ; la commercialisation des corps et le rejet idéologique de la femme objet qui s'affiche partout, etc...

Face à ces contradictions l'interprétation libérale est de dire que la société est le lieu de rapports de force et de discussion qui remet sans cesse en cause ces propres normes, pour la plus grande liberté de tous, et que nous avons dans ces faits le reflet d'une saine diversité . Mais une telle conception de la présence criante de contradictions est une pensée simpliste . Le monde n'est pas formé de fragments, de choses en soi fermées sur elles mêmes, sans liens entre eux, ce qui rendrait impossible toute cosmologie globale . Il faudrait pour cela que les règles physiques qui s'imposent là disparaissent ailleurs ; ou même qu'aucune règle ne puise être trouvée . A l'évidence, ce n'est pas le cas .

La pluralité des règles montre davantage un emboîtement dimensionnel non contradictoire, et hiérarchisé par l'émergence de nouvelles règles, que la pluralité de règles dans des espaces analogues . Le monde est une unité systémique, un tissage de liens autant et plus que de choses, un kaléidoscope dans un miroir . Il est donc nécessaire de poser en principe que les contradictoires apparents de la société doivent produire une entéléchie unique, et une entéléchie tellement puissante et éloignée de la représentation commune qu'elle nous aveugle . La production de l'aveuglement peut d'ailleurs faire partie de l'entéléchie . Mais continuons de survoler l'idéologie .

Le lien contractuel garanti par l'État pose la toute puissance individuelle qui légifère en son ordre : je peux vouloir désirer tout adulte responsable, et ainsi il est légitime de désirer dans les limites de la Loi . Fétichiste du parapluie noir, j'ai le droit de « m'épanouir librement »avec ma collection ; d'être librement esclave d'une relation sadomasochiste ; ou encore, pauvre, de coucher librement avec des riches pour de l'argent, ou mieux considéré, de le faire en spectacle payant. Il n'y a aucune autre définition d'un lien sexuel valable que le respect de la libre volonté d'autrui, ce qui interdit l'usage de drogues facilitatrices, de relation avec des mineurs, de rapport de force explicite . Le politiquement correct voudrait même rendre le consentement explicite à chaque rapport sexuel . Peut être faudrait-il des témoin publics, qui puissent être garants de ce consentement . Car en son absence ce consentement resterait douteux, enfermé dans la relation des parties en cause en cas de litige bien compréhensible . Sachant cependant que je peux tout aussi librement changer d'avis entre mon consentement explicite et l'heure du rapport sexuel ; voire même, cela se voit, pendant le rapport, lequel se divise alors en deux parties, d'abord légitime, puis illégitime . Encore qu'un avocat pourrait plaider l'absence de viol, la pénétration ayant été consentie, mais il ne faut surtout pas s'interrompre.

Le lien entre les sexes se structure logiquement comme un marché ; les beaux, les demis beaux, les laids...s'apparient avec des individus de « valeur » identique, avec les écarts possible dus à la différence de statut social . Il est inutile de rajouter à ce sujet ce que Houellbecq a écrit de ses souvenirs du Cap d'Agde . Ainsi les puissants, aussi âgés et laids soient-ils, trouvent des services chez les hommes et femmes qui usent de leurs charmes pour développer leur puissance . L'exhibition de la richesse est ainsi une étape utile, voire indispensable chez ceux à qui le nécessaire manque, pour le séducteur, a travers vêtements, accessoires, coiffure et autres . Cette réalité brute suffit à faire d'un logo d'une marque chère un élément de l'apparence inévitable, quand bien même le support de ce logo n'aurait aucun intérêt sans lui .
La valeur du logo dépend de la communication de la marque, et pas du vêtement réel . Celui qui le porte rentre ainsi dans le monde enchanté de l'image de marque, et la laideur des cours d'immeuble devient le château de Christian Dior par la magie d'une pièce de vêtement . Mais comme la drogue, et le carrosse de cendrillon, cet effet ne dure pas . Dès que des gens dévalués s 'exhibent trop avec ces insignes, ces insignes deviennent le signe ironique du looserprinzip, de celui qui se la joue.

C'est pourquoi la presse féminine mêle justement valorisation de la femme, actualisation constante de cette valorisation, et libération de celle-ci, la femme étant libérée par sa puissance propre sur le marché de la bonne moeuf.

Hérodote raconte que dans un peuple d'Asie, chaque année, les filles nubiles étaient ainsi partagées . Elles étaient mises aux enchères en commençant par les plus belles ; ainsi les plus riches avaient-ils les plus belles . Puis les prix baissaient, et enfin l'argent gagné permettait de payer aux hommes pauvres la dot qui leur rendrait acceptable un mariage avec une femme laide . Ce système permettait de redistribuer de la richesse en s'appuyant sur les relations entre les sexes . De nos jours la redistribution s'effectue par l'ascension sociale des femmes belles par leurs relations . La séduction est un capital qu'il faut valoriser sur un marché, comme la compétence, et au moins autant que la compétence . La vérité oblige à dire que le système décrit par Hérodote, qui à première vue est si étrange, n'était pas si éloigné du nôtre dans sa réalité, quand bien même il l'est dans la représentation.

Je répète : la logique de travail et d'épargne de la marchandise pousse les femmes à se valoriser sur le marché du sexe. La valorisation passe par le calcul, la rareté qui fait monter les prix et le refus de la gratuité . La libération de la femme » en fait une marchandise sur un marché . Le marché, selon l'expression d'Hayek, est cette organisation politique qui oblige les hommes à être rationnels, en clair qui les oblige à se comporter selon la matrice de comportement du calcul de l'intérêt individuel construit par l'oligarchie.

Si l'oligarchie oblige les hommes à se comporter selon une matrice qu'elle a elle même produite, c'est nécessairement, si je me place dans cette même matrice, qu'elle y a un intérêt . Voilà le miracle ; si chacun cherche son «intérêt individuel » défini comme un ensemble de conditions matérielles, c'est à dire un intérêt défini dans une ontologie unidimensionnelle et horizontale, alors l'intérêt de l'oligarchie est servi . C'est le bras invisible...mais l'oligarchie elle même, Marx a raison sur ce point, ne porte que l'entéléchie du Système général . En clair donc, les liens entre les sexes dans l'Âge de fer servent l'entéléchie du Système général . La liberté qui s'y manifeste est une délégation de la domination du système, « la diffusion moléculaire de la contrainte dans le quotidien ».

Autrefois l'oligarchie a considéré utile la croyance à l'Enfer, comme créant un Univers où la recherche de l'intérêt individuel conduirait au respect de règles morales : « je n'ai qu'une âme et je dois la sauver », où l'âme est déjà une possession, un capital qu'il faut gérer au mieux pour en avoir des récompenses . Ce temps est passé, et le marché est suffisant ; ainsi la mondéité inculquée par l'oligarchie peut-il valoriser davantage la liberté et le désir . Un progrès? Amis! Lors de la guerre de Sécession, des blancs se sont déchirés pour savoir comment exploiter des noirs, par l'esclavage ou par le salariat : mais personne n'a demandé leur avis au noirs, et personne n'a envisage de leur donner la terre, la maîtrise du capital . Les débats de l'oligarchie sont de cette forme, et non de la forme de l'insurrection de Spartacus . La liberté que donne un maître cruel et calculateur peut-elle être plus qu'un paradoxe, un malentendu?

Je répète, mais comprendre c'est relier, et donc dépasser le morcellement des choses comme des écrits :
« Quant à l'oligarchie, elle a délégué l'oppression par capillarité à tous ceux qui étaient des opprimés de l'ordre patriarcal post-révolutionnaire, porté par le Code civil. L'extension du domaine de la lutte est une expression d'une redoutable justesse ; c'est l'extension du marché libéral et de la technique au domaine des relations entre les sexes ; et cette libéralisation, cette constitution des rapports entre les sexes comme un marché a reçu le nom de "libération de la femme", là on on devrait plus justement dire libéralisation de la femme.

La femme est "propriétaire de son corps" comme l'homme du passé était « propriétaire de son âme » et en retire des avantages que l'oligarchie lui facilite par la maîtrise de la conception. La maîtrise de la conception n'est pas seulement une question morale mais une question de puissance . Une question politique, que personne ne place sur ce terrain, car cela s'approche du domaine sensible de la domination réelle, si éloigné de la domination représentée.

Nous en arrivons donc à la question fondamentale : si le désir et les liens entre les sexes sont un problème politique qui engage la domination dans la société humaine , quelle forme de domination le lien moderne met-elle au jour?

Pour bien comprendre ce moment crucial de la recherche, il faut en revenir à la fonction du marché dans l'Âge de fer . La fonction du marché est comparable à celle de l'Etat ; elle est de contrôler l'allocation des ressources rares . Elle est de freiner l'indéfinité des désirs pour aboutir à un partage de ces ressources en limitant les risques de conflagration . Le marché, c'est la poursuite de la guerre par d'autres moyens . La guerre entre hommes fait place à la guerre contre les choses, arraisonnées par la technique et le droit de propriété ; et de ce fait la destruction se porte vers « la nature » . La nature est vue comme ennemi et source de richesse, comme est vue la baleine dans Moby Dick .

Le gouvernement traditionnel des choses permet de les mettre au service des fins les plus hautes de la communauté, son adoration, sa gloire, et dernièrement sa prospérité . Dans notre âge les choses sont au service de la prospérité matérielle, de la maximisation de la puissance matérielle . La gestion, le bon usage des choses, y compris le développement durable, consiste à les considérer comme des consommables ou du capital ; le développement durable insistant davantage sur l'aspect de capital à préserver . L'écologie porte la face puritaine du capitaliste là où sa face hédoniste se montrait davantage dans la consommation .

Le marché des liens sexuels à l'Âge de fer remplace un fonctionnement où les liens des sexes étaient mis au service du tissage fin de la communauté des hommes . Ainsi le mariage entre deux lignées royales était-il l'archétype du mariage, un lien de service réciproque entre deux lignages . L'entéléchie de la société traditionnelle est de maximiser le tissage, d'éviter au mieux les divisions, d'aller vers l'Un . Une telle démarche ne peut poser la toute puissance de la volonté individuelle, mais au contraire l'encadrer strictement . De même, ma beauté est-elle dans une telle société un atout très relatif, et le modèle de la beauté féminine est la beauté maternelle avec ses flots de chair, et celui de la beauté masculine la prospérité paternelle avec son estomac protubérant .

On conserve, à l'usage des hommes de haut désir, la possibilité de types de liens, de liens privilégiant le plaisir, et plus rarement encore de liens salvifiques souterrains, mais secondairement aux liens nécessaires du lignage, de manière clairement distincte et subordonnée . Les femmes qui s'y adonnent sont en dehors des liens habituels de la société, elles sont d'un lieu à part qui peut être inférieur mais aussi supérieur . Ce sujet est à traiter ailleurs . Je précise que les liens de la forêt, les liens sauvages qui exaltent la sauvagerie féminine sans la socialiser, ne sont pas que les liens sexuels ludiques, ceux des hétaïres grecques, des geishas japonaises, mais aussi ceux de l'amour lié à la mort, celui de Tristan et Iseult . L'organisation traditionnelle des relations entre les principes des sexes sera plus longuement traité à part.

Le marché des sexes à l'Âge de fer peut recevoir une compréhension anthropologique dans la perspective de son entéléchie .

Pour les femmes les hommes sont une ressource rare et réciproquement . A un âge de la vie, il devient crucial de s'approprier et/ou de jouir de ces ressources . S'approprier favorise les conduites de contention de l'instinct, la fidélité, le couple ; jouir les conduites de séductions successives . Beaucoup veulent les deux, la jouissance et la sécurité, et comme le dit Pascal dans le discours sur les passions de l'amour, ne risquent guère de ne trouver qu'une confusion très incommode .

Comme pour toute les ressources mises sur le marché il faut valoriser, susciter le désir individuel comme le désir mimétique . Ainsi des femmes construites comme correspondant aux normes de la désirabilité la plus générale et la plus forte sont elles partout visibles, comme toutes les autres ressources possibles . Ces femmes sont déléguées à la publicité du modèle sexuel, à l'exacerbation du désir . Mais l'exacerbation du désir prévoit des voies étroites d'assouvissement . Le pouvoir, c'est de pouvoir dire non aux autres comme oui à soi-même . La frustration des dominés est organisée ; et c'est à la fois ce désir et cette frustration qui sont délégués à la jeune fille par l'oligarchie . Ainsi se justifie l'écart si grand entre l'exhibition de signes sexuels spécifiques dès le plus jeune âge, et la réalité de la contention.

Mais la relation n'est pas plus symétrique dans l'Âge de fer qu'elle ne l'a été auparavant . De manière globale la maîtrise du stock de femmes est un enjeu crucial des compétitions masculines . Plus exactement la maitrise du stock de femmes sexuellement désirables est un enjeu crucial de la structuration de la domination de l'oligarchie, qui comprend des hommes comme des femmes . Voyez le cas de l'Italie de Berlusconi . Berlusconi place massivement ses maîtresses dans ses entreprises et ses ministères . Cet aspect sexuel est un aspect essentiel de son pouvoir, quoique occulté . Plus généralement, c'est un aspect aussi essentiel que caché des groupes politiques que la consommation sexuelle des chefs . Ainsi le chef doit-il s'exhiber avec une femme emblème du modèle sexuel, comme Kennedy tant avec Jackie qu'avec Marylin . On parle des « femmes du chef », et celui-ci peut dire qu'il promeut les femmes . En réalité ce modèle de domination est très proche des sociétés de mammifères où le mâle dominant s'assure du monopole de la relation sexuelle aux femelles, du modèle du harem . Dans le cas présent, ce n'est pas une personne qui s'assure un monopole effectif de la jouissance, mais une caste qui s'assure le monopole de l'archétype de la jouissance spectaculaire, via la production « people », l'éducation sexuelle et la pornographie, et qui s'arroge le monopole de la fixation des règles légitimes d'accès au stock . Le discours spectaculaire n'étant là que pour décrire ces faits comme « féministes », car l'idéologie est indispensable aussi à la survie du système.

Le caractère contradictoire du système, entre la réalité crue et l'idéologie, n'est nullement accidentel, et moins encore une faiblesse ; bien au contraire, c'est cette contradiction intime du système qui lui permet, tel Léviathan, d'assimiler progressivement la totalité contradictoire des vies humaines . Un homme du système peut ainsi toujours vous donner raison, vous « représenter » . Et donc être à votre place, vous rendre inutile . Une femme ministre semble rendre la défense des femmes pauvres inutiles . Et la "parité" fermer toute discussion sur la structure de domination réelle.

Le dispositif du marché des liens, pour être conforme à l'entéléchie du Système, doit favoriser la maximisation de la puissance matérielle . Cette maximisation se produit en faisant appel à la force indéfinie qui a sa source dans le cœur de l'homme, le désir . Le désir indéfini et exacerbé ne peut trouver de satisfaction que dans les règles du jeu du Système . Le désir est formaté par la machine sémiotique du Système . Et seule la consommation ouvre la porte à l'assouvissement du désir . Qui fera croire que la personne qui ne consomme pas peut jouir d'un accès au stock des liens sexuels? Et quel est le modèle de l'objet de désir, sinon celui qui se forme soi même comme objet de consommation, comme dans Star académy? Et combien rares seront ceux qui n'auront pas d'amertume à ce renoncement? Partout l'odeur et la vue de la confiture, et de la confiture nulle part.

Car le lot des exclus du marché du sexe est celui des pauvres de Villon, « Et pain ne voient qu'aux fenêtres » . Et sexe ne voient que dans la petite fenêtre, ou avec des femmes déchues .

Freud dans « Totem et Tabou » reprend l'hypothèse de Darwin d'une horde humaine primitive dominée par un mâle s'arrogeant le monopole des femelles . Il ne faut pas chercher dans ces productions fictionnelles de l'imaginaire « scientifique » une réalité ancienne, mais bien une réalité présente de l'Âge moderne, réalité qui, comme un complexe inconscient se manifeste par la production d'un rêve, ne peut être entièrement vue de manière lucide . Elle ne le peut car trop destructrice pour l'idéologie consciente, positiviste, qui pose que l'homme moderne est guidé par sa raison et maîtrise ses instincts et sa sauvagerie, au contraire du sauvage et du criminel (voir Lombroso). Pour un progressiste, une société comme la nôtre ne peut pas être organisée comme celles des créateurs des « arts premiers », sur l'atavisme et la sauvagerie . Ce genre de société est réservée dans la mythologie positiviste aux « premiers âges ». Il est pourtant évident que l'idéologie positiviste-libérale ne projette et ne connaît rien d'autre qu'elle même, en tant que système d'assimilation de l'autre pour en faire le même.

Freud a pourtant raison sur un point essentiel : Le puritanisme sexuel n'est pas une règle morale universelle, mais l'expression d'une domination, comme (voyez Nietzsche) la morale est l'expression d'une domination . En particulier les milieux dominants ne le pratiquent pas, puisque la domination donne tous les moyens d'un large accès au stock d'humains désirables, hommes comme femmes . Ainsi à toutes les époques, les gens simples pensent les dominants corrompus . Ces derniers sont simplement dans leurs rôles . Le dominant baise . Il nous baise tous, frères.

Dans cette optique, le séducteur, qu'il soit Don Juan et Casanova, est la figure d'une rébellion à l'ordre établi du partage des femmes . Une révolte contre la statue du commandeur . Dans la société ancienne, cet ordre établi est une protection des pauvres contre les appétits des riches . Don Juan use d'une domination brutale ; mais la séduction de princesses par un roturier est une rébellion contre l'ordre dominant mâle . La figure de Don Juan a changé de sens ; d'un grand seigneur méchant homme, on passe au jeune homme rebelle qui a la haine et séduit la femme de son maître ou de son patron .


(Saturne dévorant ses enfants, Goya)






L'ordre dominant mâle était certes favorables aux mâles dominants mais il protégeait la puissance et la dignité des pères pauvres sur leurs enfants-il protégeait le lien familial contre la puissance de séduction des milieux riches . La prospérité du vice est l'effet de cette libéralisation dont la Juliette de Sade fut un des témoins.

La libéralisation de la femme ne pouvait pas gêner les dominants, autant qu'elle pouvait humilier les pauvres ; il était possible de séduire les plus belles femmes des autres groupes sociaux, les filles rurales et rebelles, et d'en jouir librement sans crainte de la loi ; on dépassait allègrement la grisette, la fille sans famille, venue à la grande ville . Le mouvement de recrutement des prostituées est aussi celui du recrutement des maîtresses ; Tex Avery lui même en est témoin . La domination à l'Âge de fer passe par l'humiliation très souvent ; et l'ordre sexuel de l'Âge de fer permet l'humiliation des pères et des jeunes hommes sans fortune, qui voient sans charivari possible des hommes âgés et riches prélever de la jouissance sur leurs génération .

La difficile lisibilité de l'Âge de fer vient aussi d'un brouillage volontaire, y compris pour se tromper soi-même, des structures par l'image, complémentaire du brouillage idéologique .
La structure de domination d'une horde par un mâle dominant forçant les autres mâles à la contention comme marque essentielle de son pouvoir est maintenue en tant que structure analogique, mais la fonction est tenue de manière diffuse et impersonnelle par une caste fonctionnellement divisée, entre discours sanitaire, discours politique, presse people, pornographie, discours « philosophique » et « psychologique », ayant des champs et des auditeurs très éloignés, et ne laissant apparaître aucune unité convaincante . La fonction dominante est secondée par un unee fonction matriarcale, ce qui accentue le brouillage . De plus, la fonction mâle dominante peut être tenue par des femmes dans l'ensemble des situations où elle s'exerce .

Une comparaison me paraît éclairante : lors de la décolonisation, la fonction coloniale, en tant que système de domination fondé sur des échanges inégaux et sur une violence structurelle, s'est maintenue, mais pilotée au profit d'une caste de natifs africains . Le résultat a été l'aggravation de la domination des choses, puisque tout l'aspect symbolique d'investissement qui devait faire paraître positive la colonisation, et la police générale des colonies, a disparu . De plus, la capacité populaire de révolte, soutenue par la domination symbolique injuste du blanc, s'est réduite et dispersée dans les luttes de clientèles pour jouir du pouvoir, aboutissant à des luttes d'extermination entre « tribus » . La domination a pu atteindre un niveau de cruauté et de crudité qu'Amadou Kourouma peint avec justice .

Ainsi une fonction politique peut disparaître du visible et du symbolique, tout en étant exercée avec d'autant plus de violence qu'elle est niée .



La réalité de cette structure de l'Âge de fer demande à croiser les clips de MTV, où un mâle dominant danse avec ses femelles ; la presse exaltant les maîtresses des hommes riches, les claudettes, les femmes maîtresses ministres, les ex-miss qui percent en politique...une structure est quelque chose qui se réplique à toutes les échelles, et ainsi les étoiles, les stars, se réfractent indéfiniment dans la société, dans les yeux mais aussi comme modèles, habitus de vie et d'être au monde . La jeune fille de Tiqqun est une déléguée du pouvoir de la fonction phallique, comme toute femme exaltant le pouvoir féminin de séduction sexuelle en général . En clair, l'hystérocratie supposée par certains auteurs n'est qu'une apparence, une représentation, du pouvoir plus étroit d'une caste . La "guerre des sexes" est une représentation aliénée de la diffusion moléculaire de la domination .

Très justement, Virginie Despentes dans King Kong théorie évoque l'infantilisation que produit le pouvoir absolu de la mère . Ce principe matriarcal est bien présent, comme la deuxième face de la même pièce que la fonction phallique . La fonction matriarcale fait écho à la fonction phallique dans le processus cyclique de la domination .

Très simplement, la fonction phallique exhibe l'objet et pose l'interdit . Elle correspond à la répression et à l'excitation , à ces hommes dominants qui exhibent leurs maîtresses comme objets de désir, rappeurs comme chefs d'État . L'exhibition globale de femmes sexuellement désirables par l'imagerie médiatique y correspond . La domination s'établit par le défi, et le dépit de celui qui à la fois désire et est frustré par la menace du dominant . Il en est de même pour l'exhibition phallique de ressources rares comme symbole de domination, ainsi les voitures, etc.








( Forum auto.com)



Là où le phallique s'établit dans le défi-répression, et pousse au crime, la fonction matriarcale s'établit dans la prévention, c'est à dire dans la contention du désir motivée comme facteur d' « épanouissement personnel » . Ce qui caractérise son discours, c'est « je ne peux pas te laisser te faire du mal (c'est à dire faire ce que tu prétends faire) car je t'aime trop (ou je te respecte trop) ». Ce langage typique des travailleurs sociaux ne doit pas occulter que ce qui est utilisé comme levier de prévention est en général la répression . Prévention et répression, fonction matriarcale et fonction phallique ne peuvent être séparés dans le processus global de domination, mais le principe patriarcal justifiera une étude à part.

L'humiliation des jeunes mâles et plus encore des pauvres par la structure du « père de la horde »passe aussi par la propagande féministe, qui est une incitation expresse pour les jeunes femmes sexuellement actives à se juger à leur vraie valeur, à se placer sur le marché élargi voire mondialisé . Les jeunes mannequins russes font ainsi . « Le rapport sexuel chez une femme convenable du Système est dosé, hygiénique, pensé soit en terme de retrait émotionnel, quand il est question de plaisir ou d'avantages, soit pensé comme insémination valable, comme réflexion sur les avantages d'avoir un enfant, mais de toute façon pensé, envahi par la pensée. »

Le « féminisme » est bien la culpabilisation de ces mâles ; coupables de leur désir « vulgaire », et rejetés pour leur incapacité à retenir les « femmes de valeur », devant trouver naturel de prendre celles qui restent . La situation est exactement la même, et symétrique, pour les femmes exclues du marché des mâles dominants . On laisse imaginer la qualité de relations des couples qui se forment par dépit, cette humiliation et cette amertume que portera le lignage .

Mais cette domination structurelle des jeunes hommes et des jeunes femmes va beaucoup plus loin, et doit encore être explicitée . Les personnes de plus de 50 ans en France possèdent plus de 80 pour cent du patrimoine, et la retraite moyenne est supérieure au salaire moyen, sans compter quantité d'autres disgrâces . La médiacratie oligarchique est aussi une franche gérontocratie, autant que l'était l'URSS ; et cette situation produit par contrecoup une exaltation de l'adolescence maintenue parfois jusqu'aux approches de la quarantaine .

La structure du mâle dominant maintient les jeunes le plus longtemps possible dans l'immaturité, produit l'immaturité, l'incapacité à se prendre en charge et à penser par soi-même . Ce que Tiqqun appelle « jeune fille » est la figure complémentaire de la figure du mâle dominant, défendu par ses brigades volantes de femmes désirables . Le désir brûlant devient une obsession à assouvir, et un loisir à plein temps, laissant le monde réel et la fortune au mains du chef de la horde . La jeunesse est maintenue dans sa position enfantine, qui se caractérise par la dépendance, la rupture du lien entre ce que l'on reçoit et ce que l'on donne : la solidarité. On retrouve le lent travail de dissolution des liens .

La société tue la solidarité pour produire la dépendance de ceux qui globalement ont peu, les jeunes. Et ceux-ci sont humiliés par la culpabilisation, voyez la journée de solidarité, une injustice criminelle rapportée aux chiffres que je viens de citer . Le comité invisible pèche ainsi par cette absence de solidarité fondamentale, cette inclination résignée au parasitisme, qui est la marque de l'ennemi jeune crée par la structure elle même, un ennemi qui se retrouvera isolé face au monde adulte-ce qui a été le cas . Être adulte c'est être autonome, que les autres aient besoin de vous ; être adulte ne repose pas sur le refus de produire la vie humaine et la société, quand bien même le travail passe par l'humiliation et l'acceptation d'une domination ennemie.

Dans la chrétienté d'avant la Grande Peste de 1348, la situation présentait d'étranges analogies . Les hommes devaient attendre pour se marier d'être établis, d'avoir maison et métier ; or le vieillissement de la population et l'absence de terres nouvelles les obligeait à attendre leur héritage, avec un âge moyen au mariage en Italie approchant quarante ans, à cette époque . En attendant les hommes non prêtres ou moines par vocation restaient indéfiniment étudiants sans trouver de charge, chevaliers errants sans pouvoir être seigneurs, indéfiniment fidèles à la Dame inaccessible, indéfiniment compagnons sans pouvoir devenir maîtres, et ne pouvaient se marier, ayant à choisir entre maîtresses et prostituées . Les femmes mariées très jeunes à des hommes vieux, les jeunes hommes cherchant à ridiculiser les mariages trop déséquilibrés par les charivaris déjà cités . La Grande Peste fut donc une fête pour certains, comme l'atteste le délicieux Décaméron de Boccace, située dans l'Âge de fer de la Grande Peste . Elle permit de nombreux établissements et une puissante reprise économique et démographique, mais aussi une perte de la tradition, car l'incapacité des vieilles générations à passer la main est une marque de l'interruption de la Tradition, une incapacité à éduquer réellement et sincèrement, car éduquer réellement ses enfants est les éduquer patiemment à sa propre mort, et donc s'éduquer soi-même à mourir d'une bonne mort . La mort est l'essence de la transmission . La transmission est mort du messager, vie du message de la Tradition qui porte la résurrection de l'étincelle la plus haute du messager . La Tradition comporte, comme l'Ecclésiaste, de très clairs messages à ce sujet : « il y a un temps pour naître...et un temps pour mourir... ». La vie et la mort du Maître sont l'archétype de la transmission .

Les générations qui s'accrochent s'accrochent pour jouir, et au fond pour jouir de leurs propres enfants . Comme Saturne, nos vieux veulent dévorer leurs enfants
, jouir des routes en camping-car en flânant au ralenti à l'heure du travail ; jouir de la sécurité, quitte à promouvoir la prison lors des élections ; jouir de retraites élevées, quitte à licencier massivement et à pressurer les salariés, par les fonds de pension, à « libéraliser le marché du travail . Pour rien dans les mondes les vieux de l'Âge de fer ne veulent renoncer, accepter la mort, faire de la place à leurs enfants . Et peu veulent des enfants, car ils savent obscurément le lien entre la mort et l'enfantement ; l'enfantement fait apparaître la mort comme Justice et comme Paix . Car la mort permet la réconciliation que les conflits vitaux rendent impossible, pollués par la nécessité et par l'intérêt . Aussi les vieux mourants de l'Âge de fer, ces agonisants entassés dans de luxueuses maisons de retraite, ces mourants terrifiés consomment pour vivre de misérables jours de ténèbres en plus de quoi faire vivre tant d'hommes jeunes mourant de faim, et enfermés dans le cercles de fer du besoin, l'enfer sur terre . Ces millions de vieux mourants, ces 90 pour cent de femmes de plus d'un siècle atteintes d'Alzheimer, préférant six ans d'agonie, de démence baveuse, à la mort digne des ancêtres de la forêt, le renoncement rituel , la prise d'habit ultime, tous ces gens montrent que leur vieillissement les a laissés verts et pourrissants : il n'ont jamais muri pour aucune récolte, ils ne passent pour aucune promesse .

L es types de liens entre les sexes sont liés aux classes d'âge et à la domination ; et en tout les jeunes gens sont de la baise, comme le dauphin Charles de Galles, maintenu indéfiniment dans la minorité royale . Les grandes révoltes du dernier siècle furent aussi des révoltes de générations sacrifiées, sacrifiées aux grandes guerres, sacrifiées à « la crise économique », à tout ce qui peut justifier le sacrifice .

Aussi la guerre contre la fonction jouisseuse de chef de la horde est-elle le résultat d'une attitude existentielle face à la mort, et non une question d'âge physique.

Je me pose pour finir une objection à moi-même : comment peut-on parler de contention sexuelle et de chef de horde dans notre monde? Ne passe-t-on pas beaucoup de temps à favoriser la promiscuité sexuelle chez les adolescents-adulescents? A diffuser la contraception de masse?

Je crois pouvoir poser deux ordres de réponses . Le premier ordre est que la sexualité juvénile, purement hédoniste, évitant l'appropriation et le lignage, donc tout établissement et toute responsabilité qui sont aussi des démonstrations d'autorité, est favorisée comme modèle pour maintenir l'immaturité des nouvelles générations le plus longuement possible . Le service rendu au jeunes par l'irresponsabilité est aussi un asservissement au statut d'immature qui donc ne doit pas avoir accès à la reproduction . Mais à 18 ou 20 ans, cette irresponsabilité est sociale et non biologique . Alexandre fut Roi de Macédoine à 23 ans ; Baudoin IV fut un remarquable roi de Jérusalem à 16 ans ; on considéra que Louis XIV avait beaucoup attendu quand, à 27 ans, il décida de régner personnellement . Et on nous dit aujourd'hui que Charles de Galles est encore trop immature à plus de soixante ans? Pour un rôle purement symbolique?

Il n'y a plus besoin de prendre des gants pour la contention parce que globalement, la force physique des jeunes est inutile . La démonstration expérimentale à contrario se produit en cas de guerre . La domination change alors rapidement de main, à la grande horreur des « nations civilisées ». La violence sexuelle est un aspect massif des guerres modernes, à Berlin en 1945, en Bosnie, en Afrique . Les jeunes mâles affirment alors leur puissance sur le stock féminin du peuple ennemi en pleine lumière, ce qui montre clairement que précédemment, la paix de l'ordre sexuel était maintenue par la répression .

La sexualité moderne est une sexualité adolescente maintenue à l'âge adulte : elle se veut tâtonnante, peu définie, sans lien à l'enfantement, faite de « découvertes ». C'est pourquoi l'homosexualité, qui a toujours existé comme lien subordonné au lien lié à la reproduction globale de la communauté, est si glorifiée . Au fond sont montrés comme modèles les liens subordonnés des sociétés traditionnelles, d'où de grandes confusions, comme le « mariage homosexuel » ou « l'homoparentalité », dont le but principal est d'abord de délier les liens traditionnels en brouillant leurs fins . La survie du corps de la communauté est cette fin ; et « l'épanouissement de soi » ne pouvait venir qu'après, lors des carnavals qui sont en même temps des périodes d'exaltation symbolique de la puissance génésique.

Le deuxième ordre de réponse repose sur l'observation évidente que fort peu d'adultes ont une vie sexuelle réellement complexe . Beaucoup se la jouent avec peu de choses, une femme peu séduisante et une maîtresse, la prostitution, et croient vivre en grands seigneurs, quand le premier citoyen d'Athènes vivait mieux . La réalité est qu'il est extrêmement dangereux de montrer son désir, et que partout la répression moléculaire est à l'œuvre . Une femme comme un homme sont vite sévèrement jugés, y compris par ceux qui se prétendent libres voire libertins . On parle vite de problème, de problème avec l'honnêteté . Pourtant tout homme qui l'a vu de ses yeux sait à quel point le désir de jouissance est présent chez ceux dont l'apparence est la plus vierge . Si ce désir si puissant se manifeste de manière si policée, si tant de personnes renoncent si rapidement à avoir une vie plus intense, plus réelle, si un dominant doit s'excuser d'avoir eu une maîtresse publiquement de manière humiliante, c'est bien comprendre à quel point malgré les discours la répression est massive, écrasante . On retrouve alors la double contrainte typique de la tyrannie floue : elle incite puissamment à désirer quelque chose qui est légalement autorisé, mais en réalité couvert d'opprobre, comme la sexualité épanouie à tout âge, voyez le dernier Coetzee, alors que dans les maisons de retraite très paternellement on évite au maximum les risques de rapports sexuels.

Le désir et la politique des sexes sont au cœur des processus de domination de l'Âge de fer ; voilà, en résumé, où je voulais te mener, lecteur . Libérer son désir prend alors un tout autre sens . La discipline du désir peut devenir une révolte comme elle l'était pour d'autres raisons pour les chrétiens de l'empire Romain . Le dandysme et le donjuanisme sont aussi, maintenus dans un esprit traditionnels, des révoltes de la main gauche, mais pas seuls, en même temps qu'une puissante affirmation politique et sociale .

Le désir sera un moteur de notre guerre, amis, et il est une des plus grandes forces humaines .

Viva la muerte !


Vous voyez qu'il reste une indéfinité au travail de la pensée... bien creusé, vieille taupe! (Hegel).




dimanche 21 décembre 2008

Fragments d'un traité de guerre idéologique II. Les liens d'or.


(chronos.blogspace.fr)

Le présent texte est issu d'un dialogue avec les auteurs et contributeurs d'Isabelle des Charbinières, en particulier Zak-voyez les liens. A cette occasion, tout le projet de l'Encyclopédie peut être mis en phrases, réinterprété, reconstruit. L'Encyclopédie progresse! A bientôt et bonnes fêtes, hommes nobles!

Je ne sais plus comment j'en suis venu à lire le texte de Zak sur un blog que je ne connaissais guère ; ce qui est certain c'est qu'il m'est immédiatement apparu qu'il y avait enfin là un débat capital. Je pense que des éléments de ce débat ont été posés par nos échanges ; et je voudrais revenir à ce qui me paraissait dans ma perspective le plus important comme objet de ce dialogue, et qui concerne la stratégie de la guerre métaphysique.


Je pense que la dialogue spirituel et théologique est sans doute une des grandes saveurs de l'existence humaine ; aussi ne voyez pas mépris dans mon absence de réponse ; et je ne nierais pas non plus que dans des perspectives plus hautes, la question posée-la stratégie, au fond : que faire?- ne paraisse peu de choses, voire parfaitement futile. Les affaires du monde sont comme une onde, que toujours quelque vent empêche de calmer ; mais l'homme du monde aime les très grands vents, et chérit les tempêtes. Qu'importe en effet au spirituel que

« des êtres qui croient bon d’exprimer, parfois naïvement et comme ils le peuvent leur désir d’un autre-monde, d’une littérature vraie, et d’une vie un peu plus réelle, et dont on sait que ces rêves, parfois chimériques bien sûr, de nature romantique, esthétique ou politique, ont peu de chances d’aboutir concrètement »(Zak quelque part).

Mais voilà, il suffit que l'homme qui parle sous le nom de LV ne soit pas un spirituel, mais plutôt un homme du siècle. Et bien plus dans sa vie réelle travailleur que penseur, conscient de n'avoir pas choisi la meilleure part, la contemplation, pour les illusions de l'action. Mais justement, je n'ai pas choisi, et je ne peut être ce que je ne suis pas et que j'admire, un contemplatif. En un autre temps, peut être.


Cependant je veux à la fois ne pas, encore une fois, polémiquer en vain, là où je crois trouver sur le fond un accord ; mais aussi ne pas mentir, être sincère et clair dans mon approche du problème, car il ne peut y avoir de maison solide construite sur du sable, comme sur du mensonge ou de l'hypocrisie. Il se trouve qu'à la réflexion la question de la stratégie risquerait d'engager, au delà de la métaphysique, des positions théologiques. Je ne le souhaite pas . Je voudrais pouvoir concevoir la guerre comme une guerre de course, où il n'est demandé au prince légitime rien de plus qu'une lettre de marque ; la liberté, l'audace et l'aventure des mers du Sud en échange de la fidélité à la patrie et de la vénération de Dieu et du prince. Et pour l'âme, la justice de la cause et la confiance en la charité du Christ, au delà des grandes peines de la vie et de la mort. Car on ne court pas les mers sans engager tout l'homme, avec son bien et avec son mal. Vous ne serez pas surpris là de retrouver une de mes dangereuses ambiguïtés morales.

Je ne suis pas complètement naïf, et n'ignore pas que cette description est fictive. Elle me paraît cependant éclairante.


De plus, je citerais encore, mais non comme des autorités, comme des saveurs, au sens de Vico, des auteurs que vous jugez à manier avec précautions. J'ai pu comprendre ce que j'étais de différentes manières, par des discussions, des lectures, comme celle de Jean Borella. Je dirais que je suis un païen converti, et la conversion est une involution en soi du païen, non une disparition complète. Le modèle d'intégration des âmes donné par Aristote me semble efficace pour donner cela à comprendre : « Toujours en effet, le terme postérieur contient en puissance le terme antérieur, qu'il s'agisse de figures ou d'êtres animés... » Traité de l'âme, à partir de 414b29. Ainsi le chrétien est-il supérieur au païen non en ce qu'il lui est étranger, mais en ce qu'il le contient en puissance, et plus encore. Pour reprendre des propos du Maître concernant la Loi, qu'Erigène identifie au règne ancien des Anges des nations, c'est à dire aux anciens paganismes, comme Clément d'Alexandrie en effet l'a rappelé,« car les Anges ont été donnés aux peuples par une décision très ancienne », « je ne suis pas venu pour abroger, mais pour accomplir. ».Ainsi le salut n'est pas une pure négation du pécheur, mais un accomplissement de l'homme total.


Ce qu'est le païen, en terme de foi, c'est qu'il a appris à lire dans le deuxième livre avant le premier.

Je répète très sérieusement qu'il ne faut pas voir là une affirmation de savoir, mais une âpre saveur de la vie qui cherche l'expression par des mots. J'y reviens par la suite.



Malgré le caractère regrettablement personnel de ces derniers propos, ce qui engage un dialogue avec vous-la Question en général- au fond, n'est pas revendiqué par un nom et un prénom. Ce qui est personnel dans la pensée peut avoir certains ordres inférieurs d'intérêt mais ne peut rien construire de grand. La situation historiale analogue à celle du dernier siècle, dont découle l'itinéraire de l'homme sur lequel porte ce commentaire, amène au jour un complexe analogue de pensées, dans le savoir objectif, et surtout à faire poursuivre un analogue ordre de fins. A savoir de décider d'une voie humaine dans une « civilisation » qui est une formidable puissance de négation de toute vie proprement humaine possible.


Deux problèmes épineux se posent à mes yeux sur la voie de la compréhension mutuelle, celle des cycles temporels, et celle de la nature de la liberté humaine. La question du Temps, ou des temps, posée comme fondamentale engage déjà lourdement l'orientation de la question. Car le temps n'est rien pour celui qui est ancré dans l'éternité ; la primordialité de la question du temps pose déjà l'orient vers l'action. Et l'action pose la question de la liberté humaine.


Si je résume très simplement ma perception du débat et donc le sens de mon intervention, je dirais les choses suivantes :


Juan (que je n'ai lu qu'après) pose en quelque mots le vide du monde humain, ou du monde moderne ; ce vide qui est une réalité massive pour tout homme ne serait-ce qu'infimement concerné par la teinture du spirituel, c'est à dire pour tout homme venant dans le monde, dans les ténèbres. La réponse de Zak, je l'ai comprise, et je dirais, après avoir pris le temps de lire les commentaires, justement comprise, comme l'expression d'une essence. Je le cite :


« Elle se présente bien à nous, je le répète, comme un « destin » ; c’est-à-dire que son essence est effectivement destinale selon l’expression d’Heidegger dans le sens où elle n’est ni nouvelle, ni particulièrement spécifique à nos temps - elle est inscrite, comme une force de détermination ontologique, au cœur du présent de chaque être, de chaque existence en ce monde, sous toutes les latitudes et à toutes les époques de l’Histoire - ceci, et je crois qu’il importe d’insister sur cet aspect, depuis que le premier instant après la Chute emprisonna jusqu’à l’heure du jugement dernier Adam, et sa postérité, dans la geôle de l’espace et de la durée. »


C'est le premier sens de mon propos, de poser que cette essence préexistante s'exalte négativement particulièrement dans notre temps. Il y a là un désaccord possible, mais pas nécessaire. Zak en effet reconnaît plus loin que nous vivons, ce qui ne peut être nié à mon sens, une époque générale d'apostasie jamais connue auparavant depuis le Christ.


« Vous avez raison de signaler, voyant bien dans votre analyse votre attachement à l’œuvre du « Mendiant ingrat », que si nous sommes peu outillés pour nous confronter à la stupéfaction carcérale de la modernité à la différence de Bloy qui « pouvait encore tenter de retourner le numéraire de la parole devenue éternelle répétition du même », il ne nous reste que de faibles instruments bien impuissants « devant ce monde du spectacle qui intègre jusqu'à sa condamnation. » La situation n’est donc pas simple et nous avons comme un devoir impératif de témoignage de notre indigente position, qui fait que nous apparaissons sur la scène de l’Histoire comme, sans doute, les plus misérables des misérables créatures qui n’aient jamais rampé dans la fange de la nuit spirituelle depuis l’aube des temps, ceci participant des conséquences terrifiantes, non seulement du péché originel, mais aussi, cela n’est pas à négliger, de l’apostasie généralisée dont rend bien compte une société vidée de sa substance chrétienne. Je n’y reviens pas. »

Le 19 novembre, par un lien qui n'est pas passé, j'ai posté sur la question mon premier commentaire. J'écrivais ceci, et je crois que la question est bien posée sur ces bases :


« Le néant qui frappe la civilisation moderne est certes constitué du néant de l'homme, mais cette civilisation l'exalte à un point inédit dans l'histoire de l'homme. Cette civilisation, ce milieu de vie semble absorber et perdre comme l'eau sur du sable tout effort noble, tout homme noble. Mais il n'y à mon avis ni résignation ni désespoir à avoir, mais désir d'engager la guerre métaphysique qui s'annonce. »


Une question importante se pose déjà pour notre compréhension mutuelle, c'est de savoir si vous admettez que l'on puisse poser des situations historiales, ce que j'appellerais des cycles du temps humain, et même une structure cyclique du temps humain, faite d'involutions certes communes pour leur horizon d'ensemble, mais cependant assez qualitativement différentes pour que l'histoire soit un enjeu dans la guerre métaphysique. Cette guerre dont nous constatons bien l'existence au coeur de nos propres existences.


Je n'ignore pas la difficulté pour vous de cette notion de cycle, surtout si ces cycles sont posés comme nécessaires, et non l'effet d'un libre volonté, d'une libre grâce. Mais au delà, il ne semble pas excessif d'écrire que le temps de l'Écriture comprend à la fois la nature linéaire du récit, et aussi la marque de cycles, y compris de cycles de théophanies : ainsi la création et la période d'avant le péché, la période antédiluvienne, la période des patriarches, la période de Moïse et de la réaffirmation de l'Alliance, la période de la vie du Maître, la période apostolique...et aujourd'hui, la période moderne, dont l'étrangeté est difficile à comprendre de manière systématique, où des catholiques passionnés remettent en cause l'orthodoxie du Pape. Parmi d'autres éléments et très vite, un cycle est fait d'une période d'oubli, de décadence, et d'une théophanie restauratrice, restauration certes partielle, restauration qui s'exprime par son mouvement de retour dans le mot repentir, qui fait écho à la nostalgie. La particularité des temps tient à la profondeur, à l'énormité de l'oubli, au sentiment d'une chute irrépressible dans un abîme sans limites ; à la puissance de négation systématique, tenace, mécanique du Système moderne ; à sa capacité inédite de s'assimiler la révolte et la négation pour augmenter et intensifier sa puissance ; à ce « complot contre toute les formes de vie intérieure »dont parle Bernanos. Je dirais que nous vivons une forme idéologique du Déluge, où les quarante jours et les quarante nuit de pluie, de tentation du Verbe, ne trouvent pas de cesse. Dans de telles circonstances, l'abri hors du monde de l'Ermite est le pendant de l'engagement au combat de ceux qui sont des hommes du monde, de chair et de sang, de ceux qui enterrent et pleurent leurs morts et font profession de leurs bras, comme le centurion Corneille ; de ceux qui ont
des enfants, de ceux qui aiment les cultes et leurs pompes, les parfums et ont beaucoup aimé et beaucoup péché.


Face à cette nuit obscure de l'âge humain, il est humain de prendre une conscience aigüe des ténèbres et du péché. Cela, vous l'aurez compris, est une pique pour tenir le lecteur éveillé et rien de plus. Les cycles de la Révélation sont analogues au cycles de l'âme ; la nuit des Temps correspond à la nuit obscure et au nuage d'inconnaissance de l'âme. A ce titre L'Ecriture prend tout son sens spirituel quand elle est lue comme acte et exercice spirituel, comme histoire de l'âme ; et le temps de l'âme est ainsi le reflet du temps de la révélation, et analogiquement tissé de rythmes, ainsi que Boèce l'a étudié à la suite de l'Antiquité, sous le nom de musique. Par la vibration de la musique sacrée les rythmes de l'âme et les rythmes de l'histoire sainte sont rendus sensibles. Une célébration divine peut ainsi nous placer en situation de comprendre les lectures du jour plus et plus loin qu'une lecture isolée, comme si soudain la parole s'était adressée à nous personnellement, en une véritable théophanie ; et une voix profonde de spirituel, peut, par la simple lecture dans la prière, rendre sensible obscurément, et hors de portée du concept, la texture intime de l'écriture. Cela est une vertu de la musique, gloire silencieuse de Dieu.


Par là je montre que le Livre est fermé sans milieu de vie, et à mes yeux, je présente un argument favorable à la notion de cycles de l'histoire divine.Car toute argumentation n'est pas raisonnement mais aussi expérience. Les chants portent le nom de passages du cycle quotidien, et la liturgie est explicitation de l'analogie du cycle annuel avec les cycles de l'Ecriture.


C'est toute l'importance de la théurgie, de la mise en résonance de l'Ecriture avec la vie humaine,ici et maintenant, résonance qui est analogué avec la résonance des cloches dans la temporalité de la communauté, ou encore avec le foyer commun de la temporalité qu'est le cycle luni-solaire, légitimement vécu comme symbole de l'éternité, sphère céleste et soleil invaincu. Comparez cet Univers commun des cycles temporels, essentiel aux communautés traditionnelles, avec la montre individuelle, et son morcellement unidimensionnel fixé sur l'utilité productive, et avec la télévision individuelle comme premier facteur de construction d'un Univers commun, et vous aurez une notion faible de la perte d'orientation de la communauté humaine et de l'exténuation de son Univers. La perte de l'Univers spirituel dans la communauté des hommes, les hommes individuels enfermés dans une mondéité propre bornée, cela certes s'enracine dans l'essence de la destinée humaine, mais est aussi son exaltation ténébreuse propre à un moment du Cycle humain, moment par ailleurs étendu sur des siècles. Le mal métaphysique s'exalte et triomphe, et chacun porte le signe de son nom ; mais il est à la portée de l'homme de le combattre.


La question est de celle qui engage le théologien ,le métaphysicien, le philosophe porteur d'un mode de vie, l'artiste comme producteur de mondes, constituant d'un Univers humain, à savoir un Univers constituant une communauté humaine, et un Univers permettant l'assomption de l'homme, maintenant ouvertes dans la vie humaine les portes du Royaume. Car, comme dit l'Ecclésisaste, certes l'homme souvent œuvre dans la vanité et la poursuite du Vent, mais « Dieu retrouve ce qui est perdu. »


Le premier pas vers la lutte est la compréhension de la situation comme cyclique, donc re-formable, capable de ré-volution au sens primordial du terme.Mais comment? Le premier point de communauté et de désir de combat est l'inextinguible soif de l'homme, cette aveugle et naïf désir d'être plus : le dépassement de l'homme est l'homme. L'exténuation de l'Univers huamain n'est pas l'exténuation de la nostalgie.


«Le combat, l’unique combat Artériosclérose, pour nous sur « La Question », est donc d’ordre métaphysique et spirituel contre le mal ; métaphysique car il touche à la nature ontologique de l’homme et du monde ; spirituel car il ne peut emprunter, et comme armes et pour finalité, que l’essence invisible de la soif mystique de l’Absolu. »


Cette soif qu'à la suite d'Eschyle et de Simone Weil, je nomme, car elle est à la fois direction et douleur, nostalgie.Elle est puissance universelle de conversion, à l'œuvre aussi dans les « Confessions ». En clair, je pense que cette soif « éclaire tout homme venant dans le monde », et que tout homme venant dans le monde peut penser cette peine et commencer son retour, son repentir.


« Zeus, quiconque, la pensée tournée vers lui, dira sa gloire,

Celui là recevra la plénitude de la sagesse,

Lui qui de la sagesse aux mortels à ouvert la voie ;

« par la souffrance la connaissance » est la loi suprême qu'il a posée.

Elle se distille dans le sommeil auprès du cœur,

la peine qui est mémoire douloureuse ;

et même à qui n'en veut pas vient la sagesse.

De la part de divinités c'est là une grâce faite de violence,

ellesqui sont assises au gouvernail sacré. »


La peine qui est mémoire douloureuse, l'état de disgrâce de l'homme. Et chose étrange, cette peine et cette déréliction sont armes, armes redoutables. Car c'est de l'insatisfaction, de ce caractère indéfini, de cette créaturalité, que jaillit la puissance qui pousse l'homme sur les voies impénétrables, loin du confort de la bête et du sommeil minéral des monts. Comme Judas a mystérieusement collaboré au mystère du sacrifice de la Passion, ainsi le péché, la déchéance, la souffrance issue du mal métaphysique est justement la porte de l'Orient mystique. Connais toi toi même. La connaissance du mal, du mal en soi-même, est grâce, donation de puissance. Ainsi si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu crois savoir.Et tu t'arrêtes sans même avoir commencé l'oeuvre de la vie humaine.L'homme noble est l'homme de la nostalgie.


J' accorde que cette puissance est condition non suffisante, et qu'elle peut mener dans les ténèbres ; mais je dis par contre que l'homme qui est possédé par cet ardent désir, même si celui ci le mène à la plus complète déréliction, est celui qui est visé par les paroles du Maître à Marie-Madeleine : « il te sera beaucoup pardonné parce que tu as beaucoup aimé ». Que n'es-tu froid ou bouillant...celui qui ne pèche que peu au regard des hommes parce qu'il ignore la souffrance, la passion au sens propre du salut, et ne cherche pas des voies d'aventure dans un Univers humain où toutes les voies sont fermées au regard et envahies de ronces- « je me retrouvai dans une forêt obscure, car la voie droite était perdue... »-celui là me fait penser aux pharisiens, qui ont perdu la voie du Royaume et l'interdisent aux autres hommes, à ceux qui ne voient pas qu'ils sont aveugles, pitoyables et nus. Ce propos me semble particulièrement adapté pour faire saisir à un admirateur de la Résistance ce que nous pouvons trouver chez Alphonse de Chateaubriant. Aussi, pour faire saisir pourquoi Parménide, ou Héraclite, sont des auteurs emplis de grâces. Et pour faire comprendre comment je peux être un lecteur de Simone Weil, de Bernanos, et de Zak. Il est deux frontières dans la guerre, entre ceux qui combattent, mais aussi entre ceux qui combattent et ceux qui ne combattent pas. Il importe que d'ennemis ils deviennent adversaires.


La liberté humaine demeure dans la souillure du péché ; l'homme mauvais est poussé à aller au delà de lui, vers ce qui le dépasse. Certes sa nature est insuffisante, mais elle peut poser, ou non, des inflexions nécessaires, non suffisantes à la grâce du repentir. L'action est possible et souhaitable dans le monde, comme expression de ce chaos qu'est l'homme. Pour autant elle n'est pas un principe pour tout homme.La meilleure part n'est pas la part de tous.


La nostalgie concerne tout homme, et elle est le ferment et la lumière commune qui rallie les si divers combattants de la totalité présentée par le Système. Un effet du Système est d'absorber comme une puissance nouvelle à son service tout refus qui n'est pas total ; un autre est de diviser profondément ceux là même qui portent le grand Refus. Pourtant la force qui fait bouger les montagnes n'est pas dans la division, mais dans la réunion. Un élément qui m'a paru tout à fait crucial pour me reconnaître dans la démarche de Zak est d'y lire la lecture conjointe du Système par la théologie, par l'ontologie fondamentale et par les penseurs situationnistes. La conjonction de la pensée traditionnelle, la plus essentiellement critique car la plus étrangère à son entéléchie, avec la pensée révolutionnaire, apte à l'efficacité temporelle, est cela même qui a produit le grand ébranlement du Système, et vous comme moi connaissez le nom de cet explosif réellement dominant dans les sphères culturelles de l'avant guerre. C'est la reconnaissance de la communauté principielle, l'empathie de la nostalgie commune, avant le rattachement aux orientations humaines, conceptuelles ou politique, qui fonde ce rapprochement légitime. C'est pourquoi je pose que le penseur supérieur, qui va et se maintient sur les fondements de la guerre métaphysique et sur la nostalgie, n'a pas d'opinions- et des passages des contributions de Zak ont pour moi le même sens. C'est cela même qui fait distinguer un désaccord de principe total avec une empathie réelle avec les pitoyables révoltes de ce siècle. Car dans les conditions de vie du Système, pour des hommes déprivés de tout Univers, transformés en moyens d'une entéléchie aussi puissante que vide, mieux vaut la révolte que rien. Je suis plus proche d'un hors la loi humain et désespéré que d'un pharisien du politiquement correct. Le caractère fermé et borné du marxisme primaire est aussi le reflet d'un milieu de vie réel où rien ne compte que la force et l'argent ; et celui qui est élevé dans ce monde ne peut développer une révolte au delà sans génie, et le génie est rare. Il y a donc lieu d'un dialogue et d'une œuvre commune entre des courants de diverses origines du grand Refus. Dans le passé, le cercle Proudhon en fut un exemple significatif. Les éléments intellectuels d'une synthèse analogue me semble disponibles, avec en plus de nouveaux éléments qui peuvent l'améliorer. La guerre idéologique est ainsi pour moi le premier pas de la guerre en tant qu'action humaine.


Par exemple je lis dans les commentaires au présent texte la nécessité de repenser le Nazisme.Le nazisme fascine le monde moderne et fait les succès d'édition et de scandale. Le Système nie cette fascination pourtant tout à fait sensible, et propre à lui. La cruauté plaît et attire. Le négatif absolu du Système secrété par le Système fascine les ennemis du Système qui ont en lui leur milieu de vie et sont en fait encore déterminés par lui. Le nazisme est une position cruciale de l'idéologie moderne. Le nazisme a été le soleil noir qui a entrainé des hommes nobles dans son étrange vortex et les a rendus complices de crimes atroces, et spectaculaires. Leur assimilation idéologique par le spectacle comme figure fonctionnelle de l'Enfer ne doit pas, par le rejet du spectacle, faire détourner le regard de ces crimes réels. Le nazisme doit être analysé comme Tentation, et rejeté. Son caractère méphistophélique est sensible. Cela me paraît valable à tous les plans d'analyse. Et surtout le Nazisme en dernière analyse me paraît étrangement proche du Système, en être une variante. La nostalgie d'hommes nobles a permis la prise du pouvoir par Speer, figue de l'entéléchie du Système, et des assassins démoniaques. Le nazisme a permis la réalisation des attentes du Système, la transformation de l'homme en matière première industrielle, en objet de la technique, par son corps mais aussi par son âme. Il n'est pas le lieu dans ce texte de le faire plus avant, mais cette analyse est une nécessité stratégique.« il tromperait même les justes, si cela était possible ».


Un tel projet- la déconstruction de la déconstruction- ne peut être individuel et doit s'enraciner dans les couches les plus profondes de la réalité historiale. Il est, je le répète, la destruction phénoménologique de la matrice idéologique du Système, comme premier moment de la pratique de la guerre. Sinon, tout effort aboutira à renforcer le Système. Particulièrement tout exercice de la violence matérielle, puisque l'entéléchie du Système est la maximisation du déploiement de la puissance matérielle. Pour cela nous avons l'arc, la tension, la flèche et le but...sans entrer dans une analyse longue et difficile, je crois que notre époque est un kairos, un point crucial et un lieu de jugement de l'histoire des derniers siècles : notre siècle est bien le siècle des menaces pour le Système triomphant..


Le choix prioritaire de la lutte idéologique s'explique aussi par l'inflation idéologique du Système, qui remplace la coercition physique par le discours partout où il le peut. Et par la nécessité où est le Système pour fonctionner, de faire tendre tendanciellement vers zéro les coûts de transmission de l'information, ce qui permet à une très petite puissance matérielle de diffuser une information qualitativement très puissante, même si de ce fait elle est peu accessible. A ce sujet, l'élaboration de canaux reconnaissables est un élément de la maitrise du bruit informationnel, qui est la contre arme du Système autant et plus que la censure directe. Par bien des côtés, nous nous trouvons dans une situation comparable à la diffusion des lumières, inversées ; ou, pour parler davantage à d'autres lecteurs, comparable à la mission de Paul et à la diffusion du christianisme dans l'Empire romain, je pense en particulier à la rencontre de Denys sur l'Aréopage, à Athènes.Dans un tel contexte, la nostalgie de Denys rencontre les paroles de la Nouvelle. Dans un tel contexte s'applique la parole, « qui n'est pas contre nous est pour nous. »


Il est un dernier point sur le quel je veux argumenter.


L'entéléchie de la matrice du système peut être décrite comme la maximisation du déploiement de la puissance matérielle, ce qui donne à la paix une allure de production de guerre, avec la production et la destruction comme seul horizon ; et ce qui donne à la guerre une allure de guerre totale symétrique, avec montée aux extrêmes de la puissance de production et de destruction. La deuxième guerre mondiale ou la guerre froide, avec la course aux armements, n'en sont que des exemples. La guerre a lieu dans le monde économique. Le système libéral, avec l'organisation de la guerre de tous contre tous, est par essence un système de maximisation de la puissance globale, de montée symétrique à la course à la puissance matérielle, conjointement à une exténuation limite de toute communauté politique. Les oppositions de ce fait sont assimilées par l'entéléchie du Système dès lors que ces oppositions acceptent d'utiliser les moyens légitimes du Système, depuis la violence terroriste qui permet le déploiement inédit de la coercition, jusqu'à la pratique politique qui abouti très vite à se positionner dans le Système.


Dans cet horizon spécifique, la lutte idéologique ne peut se faire, comme toute opposition, en opposition frontale qui nourrira la puissance du système ; la lutte idéologique globale doit se fondre dans les grilles de lecture du Système et devenir la mode, tout en veillant à rester inassimilable ; ce caractère de grain de sable dans les rouages devant conduire à augmenter les forces d'inerties et les résistances, à les fédérer et à leur donner forme et fin.Ce processus est très visible dans l'histoire de l'Encyclopédie. Cette option stratégique me permet d'expliquer le titre si ambigu « délices de l'Âge de fer ». Je citerais un homme lucide sur ces nécessités :


« Le beau est fait d'un élément éternel, invariable, (...)et d'un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l'on veut, tour à tour ou tout ensemble, l'époque, la mode, la morale, la passion. Sans ce second élément, qui est comme l'enveloppe amusante, titillante, apéritive, du gâteau, le premier élément serait indigestible, inappréciable, non adapté et non approprié à la nature humaine » .

Beaudelaire, l'Art Romantique.


Par exemple le système use et abuse du discours moral comme moyen de domination, ce qui est une destruction complète du bien et du mal, du fait de l'utilisation du bien explicite comme moyen d'arraisonnement, comme outil, avec une finalité de domination. En clair l'inflation du discours moral est en fait une annihilation du bien et du mal comme distinctions dernières. La destruction de la « moralité » du système est nécessaire, et rendue plus aisée par la prétention du Système à revendiquer l'immoralité et le plaisir. Je les revendique sans hésiter comme arguments.Je pense que ce point vous sera difficile.Mais de ce fait aussi l'argumentation des chiens de garde sera difficile. L'œuvre comme je l'ai dit peut faire la déconstruction de la déconstruction, être légère et ludique sur ce que le Système veut traiter avec sérieux, être sérieuse sur ce que le Système affecte de traiter comme superficiel, et surtout utiliser les principes et les discours du Système contre lui. L'idéologie matricielle est paradoxale, et la détruire n'est pas seulement de la mettre à plat mais aussi accentuer ses paradoxes au delà de ce qui permet sa survie. La vérité est aussi une arme, car le spectacle est constamment trompeur et manipulateur. La posture globale est celle du dandysme philosophique déjà sensible chez Beaudelaire.


Ainsi j'ai pu poser des principes de diagnostic et des principes de stratégie dans la guerre métaphysique ; ce texte est déjà très long pour notre forme de publication. Je le dépose devant vous, gardiens de « la Question », après une première discussion sur les conditions du dialogue que nous avions menée à bien ; la période du cycle annuel y est particulièrement favorable, période de victoire apparente des ténèbres et d'apparition de la grande lumière, la Lumière qui resplendit et ne peut être comprise dans la main des ténèbres, l'étrangère par excellence.

vendredi 12 décembre 2008

Sur l'interprétation : un élément de discussion.


(Puvis de Chavannes, Marie Madeleine au désert)



« Fait-tu bien de t'irriter? »demande Dieu à Jonas. Et je me suis irrité moi-même. Je connais la formule du Confiteor. J'ai trouve certaines remarques raides et sèches et surtout peu attentives au fond. Je ne nie nullement le péché, et je ne veut être ni naturaliste ni panthéiste. Qui, quand on lui demande du pain, donnera des pierres? J'ai eu l'impression...Voilà.

Je ne veux pas non plus polémiquer sur le fond. Cependant là il me semble que je peux relever des positions qui me paraissent excessivement raides et peu conformes à la plus ancienne tradition du Christ et de l'Eglise. De plus, il ne faudrait pas utiliser Heidegger comme un penseur hostile au concept. Que le concept doive être dépassé est un fait ; et qu'il ne soit en fait que spéculaire et en énigme, c'est ce dont je suis convaincu ; mais le dépassement du concept, la percée, ne peut se faire sans un travail conceptuel préalable, au risque de tomber dans l'arbitraire. Condamner abruptement le travail conceptuel me fait penser à l'oiseau qui trouve que ses ailes ralentissent son vol.

J'ajouterai que j'ai choisi d'apporter au débat non pas mes avis, mais des citations de Heidegger et des citations de la tradition. Je suis bien conscient qu'il ne faut pas tout mélanger ; je place donc Heidegger en premier à titre d'introduction ; ensuite des citations sur la créature ne tant que deuxième Livre dans la Tradition ; enfin des citations sur les sens de l'Ecriture, avec des remarques défendant l'idée qu'en droite pensée, le sens spirituel, le plus élévé, est le principe et l'ordonnateur par analogie de tous les autres, et donc que la complétude du sens littéral lui même ne peut advenir sans intelligence spirituelle des mystères du Texte sacré.

J'annonce ici enfin que si possible je n'aborderais plus ces sujets, qui ne peuvent être trop discutés sans risques ; car l'objet de mon intervention sur le texte de Zak sur Isabelle des Charbinières est autre. Il s'agit non pas de discuter du contenu de la foi, mais de la guerre métaphysique. C'est sur ce sujet que je crois pouvoir dire être en accord sur le fond avec Zak quand à la nature de cette guerre. La discussion porte à mes yeux sur la stratégie. Et j'y reviendrais, à la lenteur de mes moyens.

Commencons donc :
Sur l'importance du travail conceptuel fondamental je me refère aux « problèmes fondamentaux de la phénoménologie » de Heidegger. Sur la nature de ce travail d'abord, rendu urgent face à l'idéologie moderne :

« La consistance des problèmes fondamentaux issus de la tradition philosophique garde aujourd'hui encore une stabilité et une efficace telle que l'on ne saurait surestimer les effets de cette tradition. Il en résulte que toute élucidation philosophique, si radicale soit-elle en recommançant à nouveaux frais, demeure pénétrrée de concepts reçus en héritage et par conséquent d'horizons et de perspective également reçus ; il n'est pas du tout certain que ces derniers proviennent originairement et authentiquement du domaine ontologique et de la constitution d'êtrequ'ils prétendent concevoir. L'interprétation conceptuelle de l'être et de ses structures, c'est à dire la construction réductrice (au sens de la réduction phénoménologique note de L) implique nécessairement une destruction autrement dit une dé-construction critique des concepts reçus, qui sont d'abord nécéssairement en usage, afin de remonter aux sources où ils ont été puisées. C'est seulement par cette destruction que l'ontologie peut s'assurer phénoménologiquement de la pleine authenticité de ses concepts. »

L'idéologie moderne est basée dans ses multiples variantes sur une structure ontologique commune, qui est l'ontologie de la chose, selon laquelle seule la chose, l'être déterminé sensible, singulier, peut être dit « être » au sens plein, et tous les autres étant ne peuvent être dit être que par ressemblance, homonymie ou analogie à la chose. De ce fait, l'ontologie des nombres, des signes, des relations, des images, sans parler des mondes spirituels, devient impensable et renvoyée à l'irréalité, comme dans l'expression « économie réelle » qui parle de choses réelles par opposition à la sphère financière, dont l'être ne peut être pensé dans cette idéologie. Pourtant tout ce qui est n'est pas une chose et n'existe pas selon la modalité de la chose.

D'où la volonté de construire une ontologie incompatible avec l'idéologie moderne, une ontologie de la relation et de la puissance, où ce qui apparaît comme singulier dans l'ontologie de la chose est décrit comme la polarité d'une relation dans un ensemble. Construire, car la philosophie est un travail de l'esprit humain, et donc possède une liberté, un espace de jeu et d'interprétation.
C'est en quelque sorte une destruction expérimentale de l'ontologie moderne, celle qui par exemple produit le nominalisme, le libéralisme individualiste, l'idéologie du contrat social...le projet étant la construction d'une contre Encyclopédie.

Je donne une autre citation du même cours, qui est plus polémique :

« Mais l'opposition qu'une pensée dresse à l'encontre de l'opinion habituelle mène-t-elle nécessairement à la négation pure et au négatif? Cela n'arrive en réalité (mais alors de façon inéluctable et définitive, c'est à dire sans aucune échappée libre sur autre chose) que si l'on pose au préalable que cette opinion est « le positif » et qu'à partie de ce positif on décide absolument et négativement à la fois du champ des oppositions que l'on pourra rencontrer. Une telle manière de faire dissimule le refus d'exposer à une telle réflexion ce qu'on a estimé au préalable positif, ainsi que la position et l'opposition pour lesquelles il se croit sauvé. Par une référence constante à ce qui est logique, on donne l'apparence de s'être engagé dans la voie de la pensée, alors qu'en fait on l'a abjurée ».

Passer de la collection de singuliers incompatibles à la polarisation d'un tissu unique, c'est me semble-t-il ouvrir une compréhension humaine, mais plus profonde, de la Trinité. Et selon Saint Bonaventure entre tant d'autres, la Création est vestige de la Trinité. J'en viens donc à la tradition très ancienne de la création comme deuxième Livre. Je cite à nouveau la gloire des lys des champs. Je précise à priori que le péché n'est pas un argument contre cette tradition, car le Livre est ouvert pour l'homme pécheur ; et aussi, que les vestiges du péché eux même racontent la Gloire divine. La fermeture du deuxième livre vient de la vision du monde comme nature à exploiter, ressources, utilité ; c'est cette posture humaine qui aveugle sur les signes qui dans la création, sont présent à qui a des yeux.

Une citation ouvre le « Moyen Âge », nom péjoratif d'une grande époque d'Univers chrétien :

« « Je ne suis pas digne de dénouer la lanière de sa chaussure » (la chaussure du Verbe, c'est sa chair, celle qu'il a assumée). On peut aussi dire que la chaussure signifie la créature visible et l'Ecriture sainte, en laquelle il a laissé comme l'empreinte de ses pieds. La créature visible ne effet, est le vêtement du Verbe, puisqu'elle le fait ouvertement connaître en manifestant sa beauté ; la sainte Ecriture est devenu aussi son vêtement, puisqu'elle contient ses mystères. De ces deux réalités- créature et Ecriture-le précurseur s'estime indigne de dénouer la courroie, autrement dit la subtilité. Les deux pieds du Verbe sont d'une part, la raison naturellede la créature visible, d'autre part, l'intelligence spirituelle de la sainte Ecriture.(...) la courroie de cette double chaussure est la recherche diligente et la poursuite minutieuse de la vérité sur le double terrain que l'on vient de dire(...) »
Jean Scot Erigène, « commentaire sur l'évangile de Jean » traduction SC.

Une citation le ferme :

« Celui qui ne connaitrait rien d'autre que les créatures, n'aurait jamais plus besoin de méditer sur aucun sermon, car toute créature, quelle qu'elle soit, est pleine de Dieu et elle est un livre »
Maître Eckhart, extrait d'un sermon cité par L. Cognet, introduction aux mystiques rhéno-flamands, Paris 1968 p71.

Ces auteurs peuvent ne point vous agréer : sachez que pour Thomas, la contemplation de la Création peut permettre d'ouvrir à la Cause, et donc aux premiers linéaments de la foi. Non bien sûr à la foi catholique.

Je ne peux donc vous accorder l'inexpressivité de la création. Quant à l'Ecriture, je veux signaler que ce que vous appellez sens eschatologique est déjà pour moi le sens d'une orientation structurellement historique ; j'ai toujours lu comme sens ultime de l'Ecriture le sens spirituel, qui ouvre à l'éternité. St Augustin sans être le premier fut un grand interprète spirituel de l'Ecriture. J'ajouterais Guillaume de St Thierry, St Bernard, entre tant d'autres. C'est à dire que le sens spirituel ne s'ouvre qu'aux spirituels, enraciné dans une vie et une expérience spirituelles ; il est en puissance dans le texte, et n'est en acte et en exercice en ce monde qu'orienté vers un lecteur. Il y a bien diversité hiérarchisée des lectures, des accès aux différents sens. Et les sens qui se manifestent ne sont pas contraires, mais sont contradictoires, c'est à dire que ce qui apparaît au lecteur matériel comme étant un domaine de référence matériel, à celui qui veut moraliser comme un domaine de référence moral, est au Spirituel lié à un domaine de référence spirituel. Si cela n'était pas le cas, veuillez admettre que cela n'aurait pas de sens de parler d'une pluralité réelle de sens, ou expliquez moi.

Par contre, en vous relisant, je veux affirmer devant mes frères que mes propos à ce sujet n'ont pour sens ou conséquence de rendre contradictoire par nature et sur le même plan le Texte sacré. Le Déluge a eu lieu, non n'a pas eu lieu dans le plan physique ; par contre le sens ultime de ce récit réside dans sa compréhension spirituelle, dans le cercle formé par l'Arche et l'Arc, symbole de la totalité formée par le Ciel et la Terre, et dans le pont que restaure l'Arc en ciel entre la création déchue et les hiérarchies célestes. Pour moi il y a là analogie avec le baptême.

Ces différents sens ne sont pas pour autant des parties autonomes et séparées, mais bien des analogons de la hiérarchie des mondes célestes, tels que décrits par St Denys, à la suite d'une pensée issue d'une interprétation platonicienne d'Aristote :

« Toujours en effet, le terme postérieur contient en puissance le terme antérieur, qu'il s'agisse de figures ou d'êtres animés... » Traité de l'âme, à partir de 414b29.

Le terme le plus élévé est l'achèvement ultime de tous les autres ; le sens spirituel contient en puissance tous les autres sens. De là j'en déduis que le sens littéral n'est pleinement ouvert qu'à celui qui accède au sens spirituel, et que le sens littéral apparent, obvie, ne peut prétendre sans inversion nihiliste ordonner le sens spirituel. Et c'est justement ce que dans mon texte précédent je reprochais à l'exégèse « scientifique » des modernes, qui se prétend « purement littérale », et est de ce fait « absolument aveugle ».

je cite St Denys :

« La hiérarchie est selon moi un ordre sacré, une science, une activité s'assimilant autant que possible à la déiformité, et selon les illuminations dont Dieu lui a fait don, s'élevant à la mesure de ses forces vers l'imitation de Dieu. Et si la beauté, qui convient à dieu, étant simple, bonne, principe de toute initiation,est entièrement pure de toute dissemblance, elle fait participer chacun, selon sa valeur, à la lumière qui est en elle, et elle le parfait dans une très divine initiation en façonnant harmonieusement les initiés à l'immuable ressemblance de sa propre forme »
(Une vieille citation de mes cahiers, sans autre référence que SC.)

J'ajoute une citation trouvée sur Wikipédia :

A l'occasion de la Crise moderniste[7]Les papes Léon XIII et Pie XII ont publié des encycliques sur les études bibliques. Léon XIII, dans Providentissimus deus (1893), met en garde contre une interprétation exclusivement littérale :

« Il importe, en effet, de remarquer à ce sujet qu'aux autres causes de difficultés qui se présentent dans l'explication de n'importe quels auteurs anciens, s'en ajoutent quelques-unes qui sont spéciales à l'interprétation des Livres Saints. Comme ils sont l'œuvre de l'Esprit-Saint, les mots y cachent nombre de vérités qui surpassent de beaucoup la force et la pénétration de la raison humaine, à savoir les divins mystères et ce qui s'y rattache. Le sens est parfois plus étendu et plus voilé que ne paraîtraient l'indiquer et la lettre et les règles de l'herméneutique ; en outre, le sens littéral cache lui-même d'autres sens qui servent soit à éclairer les dogmes, soit à donner des règles pour la vie.
Aussi, l'on ne saurait nier que les Livres Saints sont enveloppés d'une certaine obscurité religieuse, de sorte que nul n'en doit aborder l'étude sans guide (Ps 18:2) »

Voilà, j'espère moins mériter votre colère, si vous comprenez que mon objectif n'est pas la discussion du contenu de la foi, pour laquelle je ne revendique pas de compétence particulière, mais la destruction phénoménologique des fondements conceptuels de l'idéologie moderne, et aussi, j'y reviendrais donc, sur la nature et la stratégie de la guerre métaphysique qui s'affirme dans notre époque du monde. Désolé pour l'erreur de copie que vous avez justement relevée. Je souhaite désormais que la discussion puisse se poursuivre sur des bases assainies. Quant à ce que je retiens de Henry Corbin et de Simone Weil, ce ne sont pas leur orthodoxie mais leurs vertus ; de l'un, l'ouverture aux ciels spirituels, de l'autre l'intransigeance teintée d'amour, de passion de Dieu.

vendredi 5 décembre 2008

L'action comme feu héraclitéen.

(http://ombresvertes.blogspot.com/2007/10/en-qute-des-juments-de-la-nuit-3.html)

(Ce texte est une discussion d'un texte de Zak portant sur sa réponse à Juan Asensio ; lien sur le titre).

Je connais tes œuvres, — tu n’es ni froid ni bouillant. Je voudrais que tu fusses ou froid ou bouillant !Que n’es-tu froid ou bouillant ! Mais tu es tiède, et parce que tu es tiède, je vais te vomir par ma bouche.

Quiconque s'arrête à lire cette pensée, et j'espère à la ruminer, doit se rappeler qu'elle est un commentaire de la parole du Maître. Un commentaire mêlant, comme en un creuset de chair, la rage, l'incompréhension, le vertige de la folie, la peur, la violence des passions, l'amour, la pitié, l'envie, l'avarice, la jalousie, la cruauté, tous ces entrelacs de pics et d'abîmes qui font de nous des hommes. Mais un commentaire. La base en est une compréhension du signe de Jonas.

Ensuite, le lecteur doit savoir que si je prend tant de temps et de force à écrire une réponse qui est assimilation et rejet des textes de Zak, c'est que je me reconnais profondément dans sa démarche, tout en m'en démarquant. La discussion part de bases communes, et avoir des bases communes dans les domaines de pensée est rare. A ce titre je reprend des citations de son texte pour les questionner. L'introduction est finie.

Le champ sémantique de la constitution d'une description est tissé de différences. Différences, c'est à dire opposition. De manière générale, dans la construction du récit de soi , dans la construction de la mondéité et de l'universalité que porte l'idéologie, le portrait de l'ennemi est un négatif de l'idéal du moi personnel ou collectif.
C'est à dire que l'appréhension de l'autre se fait par rapport à soi, et par condamnation et rejet comme démarche de nature face au non soi, issu pourtant du même principe que le soi. Quand l'ennemi est identifié comme tel, sa description découle de ce jugement ; c'est à dire qu'aucune qualité positive de ma totalité idéologique ne peut lui être appliqué sans scandale. A ce modèle correspond l'image sémantique du totalitarisme nazi dans l'idéologie du Système. Précisons que cette position de l'image n'est pas une connaissance, c'est à dire que la thèse soutenue n'est en aucun cas assimilable à une défense du totalitarisme, ni même à un savoir quelconque sur lui, mais ne porte que sur le rôle fonctionnel de « totalitarisme » dans le sous système idéologique.

L'ennemi n'est pas en effet l'adversaire. L'adversaire est une symétrie et une figure d'identification ; quelque part il est mon égal. C'est pourquoi l'affrontement à l'adversaire ouvre-t-il la possibilité du jeu, c'est à dire d'un affrontement médiatisé par des règles communes, et laissant continuer l'honneur et la vie de l'honorable vaincu. La guerre ancienne a connu l'adversaire sous la figure de la guerre chevaleresque, fondement du concept de lois de la guerre. Mais aujourd'hui la voie de l'ennemi l'emporte.

Autant l'adversaire valorise ma victoire, autant le combat contre l'ennemi prend-il la figure d'une guerre d'extermination où les règles morales humaines n'ont plus à être respectées. L'ennemi ne peut être pensé comme un être humain, objet d'identification, de pitié et d'amour.

L'ennemi est une négation absolue ; une vermine, un parasite ; une chose ignoble, qui doit être détruite pour le triomphe du bien. Dans l'optique de l'ennemi, aucune protection juridique ne doit être accordée au vaincu ; il n'est que proie vouée à la destruction. C'est dans cette optique que naît le refus de toute protection au vaincu, la torture, le génocide, les viols des femmes. Une fois un ennemi vaincu et détruit, je garde en moi la structure de l'ennemi, et je me trouve de nouveaux ennemis-car je ne peux être cela que je suis sans ennemi. Aussi mes efforts de victoire aggravent-ils ma servitude ; et je prends l'habitude de la cruauté insouciante. La voie de l'ennemi est un naufrage pour le vainqueur comme pour le vaincu, malgré son caractère quasi inévitable en guerre. Voyez les fruits de la « guerre contre le terrorisme ». Cette voie n'est pas une haute voie spirituelle, et la guerre Sainte ne peut s'y identifier. Les paroles rapportées du Maître contiennent à ce sujet des avertissements très clairs. Entre autres :

« Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, ne la vois-tu pas ?»Parce que tu dis : Je suis riche, et je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien, et que tu ne connais pas que, toi, tu es le malheureux et le misérable, et pauvre, et aveugle, et nu »
«Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. »

Voyons maintenant le passage du texte de Zak qui m'amène à ces réflexions :
« A ce sujet, Augustin d’Hippone expliqua clairement que la « Question » porte sur la notion des "deux cités", des deux principes antagonistes depuis la Chute, dans la mesure où le monde est le lieu où se déroule depuis l’origine une incessante lutte entre deux volontés, deux projets antagonistes, où s’affrontent deux « voies », deux orientations aux perspectives radicalement différentes. Telle est l’authentique division toutes les autres étant factices et superficielles. C’est pourquoi, celui qui a compris que la seule extériorité critique est uniquement de nature spirituelle et qu’il n’y a pas, fondamentalement, de différence, de clan, de tendance dans la cité de la terre puisque toutes les forces possèdent la même et identique racine de désorientation viciée et corrompue, doit, alors qu’il est placé au cœur d’une confrontation métaphysique gigantesque qui voit s’affronter deux puissances irréconciliables, se positionner clairement en faveur de l’une ou l’autre des deux Cités, l’amenant, certes, à relativiser les gloires et puissances terrestres, mais surtout regarder les fausses luttes politiques ou idéologiques d’ici-bas comme vaines et stériles, dans la mesure où le combat véritable, l’unique combat, se mène contre « l’Adversaire », et non contre des mirages passagers au nom d’orientations politiques intramondaines. »

Radek a douté que je puisse parler de dualisme, en rappelant l'orientation manichéenne de la jeunesse de St Augustin. Pourtant...je vois là non pas un monisme, mais bien les risques d'un dualisme principiel.

« il (l'homme) est placé au cœur d’une confrontation métaphysique gigantesque qui voit s’affronter deux puissances irréconciliables »

Voilà le développement d'une autre tradition culturelle, issue pourtant du Néoplatonisme et de l'évangile.
Le monde réel est tissé de différences multiples issues de l'Un ; l'arbre est un symbole du monde autant que de la connaissance. L'identité se construit en tissant les oppositions ; et l'identité positive en désignant l'ennemi, le Mal dans un Univers. Tout est issu de l'Un et retourne à l'Un ; et la pensée de l'Un est la pensée de l'Unité. Ainsi, le Mal est un produit du Bien, comme une ombre. Il n'y a pas place dans cette perspective à une distinction entre distinction authentique et distinction factice, mais une division première fondatrice à laquelle les autres divisions s'analoguent à l'indéfini.

FAUST : Donc es-tu?
MEPHISTOPHELES : Une partie de cette force qui éternellement veut le mal, et qui éternellement fait le bien. Goethe, Faust.
Choisi en frontispice du « Maître et Marguerite » de Boulgakov.

Le Sage le plus haut, contrairement aux autres hommes, n'est pas obligé de combattre le Mal, car du combat contre le Mal, posé comme voie de l'ennemi à exterminer, naît sans cesse du Mal. Ainsi la guerre contre le terrorisme multiplie les crimes,le sang et les larmes...contrairement à Zak :

«(il doit...)se positionner clairement en faveur de l’une ou l’autre des deux Cités »

Je dis moi, que le penseur supérieur n'a pas d'opinion, et n'a pas à se positionner, car il cherche la matrice des opinions, et que plus il s'en rapproche, et plus il est apte à percevoir les limites des positionnements et à en rendre compte. Et une très ancienne tradition spirituelle porte cet avis.

Là où les hommes reçoivent l'ordre de combattre pour se purifier, le Sage reçoit l'ordre de la pitié. C'est le signe de Jonas. Je veux citer ici une étrange et lointaine parole de Clément d'Alexandrie (Stromates VII ch II, 10)

« C'est pourquoi les commandements sous la Loi, et aussi avant la Loi-car la Loi n'est pas pour le juste-ont établi que le choix de vie fasse recevoir un lot éternel et bienheureux, mais ont laissé avec l'objet de son choix celui qui a préféré le mal » « car c'est d'après la condition que je vous trouverez que vous serez jugé », rappel de « c'est à la mesure dont vous jugerez que vous serez jugés ».

On trouve dans le « Livre des Haltes » d'Abd El Kader la même consultation sophiologique.

Je peux maintenant revenir sur le signe de Jonas.

La parole de l’Éternel fut adressée à Jonas une seconde fois, en ces mots :

"Lève-toi, va à Ninive, la grande ville, et proclames-y la publication que je t’ordonne ! Et Jonas se leva, et alla à Ninive, selon la parole de l’Éternel. Or Ninive était une très grande ville, de trois jours de marche. Jonas fit d’abord dans la ville une journée de marche ; il criait et disait : Encore quarante jours, et Ninive est détruite !

Dieu l'affirme, Ninive est mauvaise et condamnée. C'est une Vérité.

Dieu vit qu’ils agissaient ainsi et qu’ils revenaient de leur mauvaise voie. Alors Dieu se repentit du mal qu’il avait résolu de leur faire, et il ne le fit pas. Jonas en fut irrité.

Dieu porte en lui ce que la créature, ce fragment de miroir, pense comme la contradiction. Cette contradiction est temporelle dans le récit mais le Centre absolu des mondes ne peut être que le point de rencontre des opposés. Cette contradiction place le repentir, le retour en Dieu même.
Cette irritation, ou colère, montre le point de vue unilatéral de Jonas : Jonas est sur la voie de l'ennemi ; il se renforce illégitimement de ses condamnations, pourtant légitimes.

Il implora l’Éternel, et il dit : Ah ! Éternel, n’est-ce pas ce que je disais quand j’étais encore dans mon pays ? C’est ce que je voulais prévenir en fuyant à Tarsis. Car je savais que tu es un Dieu compatissant et miséricordieux, lent à la colère et riche en bonté, et qui te repens du mal.

Le mal est en Dieu même si le repentir est en Dieu même.

Maintenant, Éternel, prends-moi donc la vie, car la mort m’est préférable à la vie. L’Éternel répondit : Fais-tu bien de t’irriter ?

Jonas a annoncé des vérités divines, et Dieu se contredit. Il en est irrité, malheureux jusqu'à la mort. Sa personne est bâtie sur sa réprobation, et sa réprobation est devenue une question de survie. Il veut la mort des ninivites pour sa survie, pour se glorifier de son rôle de théophore. Quelle peut être la probité de son jugement? La réponse est une question qui ne porte pas sur le jugement moral, mais sur l'émotion que provoque la condamnation et la réprobation morale. Zak, Juan, faites vous bien de vous irriter contre des hommes qui ne connaissent ni leur droite ni leur gauche?

Et Jonas sortit de la ville, et s’assit à l’orient de la ville, Là il se fit une cabane, et s’y tint à l’ombre, jusqu’à ce qu’il vît ce qui arriverait dans la ville. L’Éternel Dieu fit croître un ricin, qui s’éleva au-dessus de Jonas, pour donner de l’ombre sur sa tête et pour lui ôter son irritation. Jonas éprouva une grande joie à cause de ce ricin.

L'homme qui se met à l'Orient, vers Dieu, a besoin de cette cabane, de cette part d'ombre. Il ne peut vivre en plein midi sans folie caniculaire, sans démesure. C'est Dieu lui même qui lui donne cette part d'ombre.

Mais le lendemain, à l’aurore, Dieu fit venir un ver qui piqua le ricin, et le ricin sécha.

Il y a un ver dans la satisfaction morale ; il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark.

Au lever du soleil, Dieu fit souffler un vent chaud d’orient, et le soleil frappa la tête de Jonas, au point qu’il tomba en défaillance. Il demanda la mort, et dit : La mort m’est préférable à la vie.

Jonas ne peut affronter sans ténèbres le souffle de l'Esprit et la Lumière céleste. La puissance de Dieu est souffrance pour l'être fini. Jonas souffre de la puissance de Dieu, qui vient d'Orient comme Esprit et Lumière. Le théophore souffre de la lumière et cherche la protection des ténèbres !

Dieu dit à Jonas : Fais-tu bien de t’irriter à cause du ricin ? Il répondit : Je fais bien de m’irriter jusqu’à la mort. Et l’Éternel dit : Tu as pitié du ricin qui ne t’a coûté aucune peine et que tu n’as pas fait croître, qui est né dans une nuit et qui a péri dans une nuit.

Le rapport entre le « ricin » et la nuit, et la nuit et le temps est souligné.

Et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive, la grande ville, dans laquelle se trouvent plus de cent vingt mille hommes qui ne savent pas distinguer leur droite de leur gauche, et des animaux en grand nombre !

Et si moi j'ai eu pitié de quelque hommes musulmans, Dieu ne pourrait avoir pitié de tous?

Tout système est une image de la totalité, en ce qu'il porte une clôture ; mais il est image, car il n'est pas la totalité. La totalité échappe à tous comme à Jonas. Quoi? Pierre n'a pas renié le Christ? Et les paroles « qui n'est pas contre moi est pour moi » «Loin de moi, vous qui commettez l'iniquité! » « Que n'est -tu froid ou bouillant! » n'ont pas été dites? L'expérience de la totalité est la négation de la négation.

La constitution de l'identité personnelle étant liée à la constitution d'un monde, il s'ensuit que la conscience en soi de la totalité est fermée à la conscience personnelle. Plus encore, les efforts que fait l'homme, cette essence de verre pour être consistant, pour être plus qu'une flamme éphémère, sont autant de déformations nécessaires de l'accès à l'Être. Plus il se détermine, plus il détermine les mondes, et ferme des portes et des possibles. Plus il enténèbre des jours qui auraient pu être. Aveuglé par ce qu'il gagne, il tourne le dos à ce qu'il perd, et ne peut être compté.

Face à St Augustin , je veux invoquer l'autorité d' Héraclite, d'Origène, de Denys et de Jean Scot ; celle aussi de Nicolas de Cues : la création fait intégralement retour au Principe, la complexité infinie de l'émanation étant figurée par l'arabesque. L'arabesque est structurellement comparable à l'emblème du Tao. Lumières et Ténèbres s'entrelacent d'une manière inextricable. Le labyrinthe est symbole du monde, comme les sous bois obscurs envahis par les ronces, comme les arbres qui mêlent la puissance solaire à l'obscure nourriture des ténèbres terrestres, dans une poussée verticale ascendante, théophanique, qui résonne dans l'esprit contemplatif. Les fleurs naissent du fumier. J'exalte l'âpre saveur de la vie, l'odeur mêlée du sang et des roses. L'apocastase est alliance du temps et de l'éternité ; comme la chute et comme la grâce elle est toujours déjà réalisée, et c'est pourquoi le sage est exempté de lutter contre le Mal, pour chercher l'Un. Dans la Geste, cette exemption justifie l'acte de l'ermite qui porte secours à Tristan et Iseult et qui leur permet la réintégration du monde humain.

Hors de la voie de l'ennemi, la vie est un cercle : on sort du Suprême, et on retourne vers le Suprême. Quand tu te rapproches du Suprême, tu t'en éloignes aussi. Le chemin vers le haut et le chemin vers le bas est le même. Tu ne sors de cette contradiction que dans le Suprême. La contradiction naît de l'émanation, du temps et du point de perspective.Le Suprême sort du Suprême. Le Suprême s'éloigne du Suprême et revient vers le Suprême. Le Suprême se forme, se corporifie, et pâtit. Le Suprême souffre, pleure, désire. Le Suprême s'incarne et meurt, descend aux enfers.

Le Suprême est tout, mais tout n'est pas le Suprême. Tout n'est pas le Suprême, contre Eckhart : « l'être est Dieu. Dieu est l'être, mais l'être n'est pas Dieu. Le suprême est tous les noms divins, mais tous les noms divins ne sont pas le Suprême. Tout les reflets sur la mer sont le soleil, mais le soleil n'est pas tous les reflets sur la mer. Et le Suprême est insaisissable ne peut être contenu par rien, comme celui qui voudrait saisir la mer entre ses mains.

Tout sort du Suprême et vit la vie du suprême. « De même que tu vis en Christ, Christ vit en toit »sous l'écorce des ténèbres. Le Suprême vit dans les vivants mais tous les vivants ne sont pas le Suprême. Toute vie est la vie du Suprême, mais toute la vie n'est pas le Suprême. En toi Christ est crucifié, entre centre et dispersion, haut et bas, Ciel et Enfer ; entre l'Esprit qui réunit et flue vers le Père, et le Verbe qui s'engendre du Père et est comme une épée, qui sépare et pose.

L'ascèse est nécessaire et amère comme la mort à celui qui comme Jonas, porte la condamnation du Siècle. Et cette condamnation est juste. Mais à celui qui voit que méditer sur la vie et méditer sur la mort sont un, la mort est une science de la vie divine, comme le printemps est une science du printemps divin. C'est pourquoi la Loi, qui sépare et pose, n'est pas pour les justes, les spirituels qui réunissent, et donc ne jugent ni ne condamnent.

Il existe, frère, une dextre et une sénestre du Père, une main gauche et une main droite, et nul sinon le fils ne peut se prévaloir de connaître toutes les voies. L'homme ignore la Justice. « il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père ». Dire cela n'est pas nier les contradictions, ce que fait le syncrétisme ; les contradictions du monde ne peuvent être résolues, avant comme après Babel. Clément le rappelle dans ses Stromates VII, ch 2, 6 : « Car les Anges ont été répartis entre les peuples par une décision très ancienne (deut 32,8) » Les contradictions du monde sont bonnes ; la guerre est père des mondes.

« Il n'y a d'extériorité critique en ce monde que spirituelle »

C'est un jugement qui peut avoir deux sens. Soit c'est un truisme, car la critique ne peut naître que d'une comparaison de l'être actuel avec de l'être non actuellement réel dans le monde critiqué ; et donc ne peut naître que de ce qui excède l'être actuel par le possible, par le désir, par la volonté de puissance, et est, par cet excès, de nature hiérarchiquement supérieure à la substance du monde vécu, c'est à dire de nature spirituelle, étant entendu que le spirituel est relatif au monde considéré.

Soit on veut dire par là que seuls les spirituels peuvent, par leur science de ce qui excède les limites étroites des siècles modernes, adopter à son égard l'attitude critique qui repose en dernière analyse sur leur altérité définitive à ce monde. Cela me semble largement vrai, les idéologies modernes me paraissant être des variations autour de fondements métaphysiques communs, ces fondements implicites étant hors d'accès de la critique pour ceux qui voient le monde dans le système. Ces fondements sont conçus comme des caractères objectifs de l'Être. Le « caractère objectif » signifie qu'ils sont hors de discussion, fondement des discussions possibles, légitimes, et non des décisions idéologiques, ce qu'ils sont. Si je veux discuter ces fondements idéologiques, je suis vite classé comme ayant un principe de réalité déficient, un insensé susceptible de prise en charge juridique ou médicale. Ainsi, l'idée que ce qui est par excellence est quelque chose, a le caractère de la res, est réel ; et que ce qui n'est pas quelque chose, ce qui est irréel, comme une relation, un nombre, n'a pas vraiment d'être. L'irréel est assimilé au néant pur et simple. Par exemple, ce fondement sert à poser que « la crise financière »est extérieure à « l'économie réelle »

Cela, ce privilège critique des spirituels, n'est pas à mes yeux une situation structurelle mais une situation conjoncturelle, cyclique due à la puissance de propagande et d'assimilation de la « totalité » dominante. Mais la totalité dominante est elle même négativement une réalité spirituelle, et aussi une réalité concrète qui ne peut être balayé d'un revers de main conceptuel. Il faut prendre au sérieux cette idée qu'un être doit parcourir la somme de ses possibilités, y compris inférieures, pour se réaliser.

Le point de vue moral est un point de vue unilatéral, qui ne peut prendre en charge la totalité. Le point de vue moniste est un point de vue unilatéral, qui ne peut prendre en charge la totalité. Je justifie cette dernière thèse en rappelant que le monisme est structurellement réducteur : il affirme l'unité d'une substance et nie les polarités. Pour le monisme, la substance est réelle, et les oppositions sont factices ; et je dis moi qu'elles sont les conditions de toute phénoménalité.

L'autodestruction du Système par lui même est à la fois un mal et un bien. La cité de Dieu veut être, et la cité terrestre veut être ; « il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. ». L'émanation est par nature une négation du Principe, et cette négation est bonne. « Dieu vit que cela était bon ». Et cette négation réside non pas dans un des pôles, mais dans la division. Et la réconciliation n'est pas la destruction d'un pôle, mais leur réunion polaire.

Appuyer une époque de rénovation des mondes sur la pensée de Heidegger est un risque, le risque de se désarmer à l'heure du péril. Car cette pensée est la pensée de l'interrogation fondamentale, de la fondation et de la contemplation ; et à l'heure de la rénovation, il faut non seulement une pensée fondamentale, mais aussi une pensée fondatrice ; non seulement une pensée de l'être, mais aussi du possible, de la volonté et de la puissance. Le Maître n'a pas seulement dit et contemplé ; il a voulu des pêcheurs d'hommes, il a institué des pratiques, il a fait siffler le fouet de cordes sur les marchands. A l'heure du péril, il ne suffira pas de réciter Holderlin pour faire croître ce qui sauve. Ce n'est pas étonnant à mes yeux que nos discussions reviennent sur Fénélon : car l'attitude passive, féminine, est comparable. La philosophie ne peut être théorie pure et l'art art pour l'art ; la fin de la philosophie et la fin de l'art est la vie. La philosophie authentique est mode de vie, et l'art authentique la vie poétique. Le feu héraclitéen, le feu du mémorial de Pascal excède de partout l'ontologie fondamentale. La volonté de puissance excède l'Être. Sans milieu de vie, sans rites, sans calendrier, la vie spirituelle est un désert vain. La philosophie et l'art doivent de nouveau être vécus. Et la cité terrestre est mutilée si elle ne peut s'efforcer d'être une image de la cité céleste, séparée mais visible en elle.

Voilà, les amis, les fruits de mes efforts. N'y voyez pas condamnation. Mais l'action est à la portée de la critique, et doit être défendue parce qu'elle est un devoir, en tout moment cyclique.

mercredi 3 décembre 2008

L'économie comme nihilisme II : la crise comme opportunité cyclique-le vautour.


La crise métaphysique du monde est dans une certaine mesure un miroir de la crise matérielle. Et la crise politique est profonde même si peu la saisissent dans son contexte.

Le cercle de causes qui crée "la croissance économique"est simple dans son principe : la conséquence de la croissance est aussi cause de la croissance ; et cause et conséquence sont proportionnels. Si les conséquences de la croissance connaissent une croissance quantitative, alors les causes la connaissent aussi, et l'ensemble monte en puissance comme il le fait globalement depuis au moins deux siècles. Seulement, si le cercle s'inverse, la cause systémique de la prospérité devient la cause systémique du lent effondrement de l'intérieur du système. Cette implosion semble en cours, et ceux qui prévoient la fin de la crise pour 2010 risque d'être aussi ridicules que ceux qui la voyaient derrière nous... comme un ours grizzli. La croissance devient récession, l' autorégulation devient destruction.

Reste à analyser si les causes du renversement sont profondes, dites structurelles, susceptibles de se répéter durablement, ou au contraire accidentelles, aléatoires, déjà balayées par le vent, comme les personnes. Dans ce texte je donne les arguments qui me paraissent conduire à privilégier la première hypothèse, et de rappeler que le monde n'est sorti de 1929 qu'en 1939.

La crise financière, je crois l'avoir indiqué, n'est qu'un symptôme. L'économie américaine est en récession depuis le début 2008, ce qui signifie clairement que la crise a commencé avant la crise boursière. Le système médiatique a simplement montré son impuissance à identifier et à faire part d'une tendance lourde mais lente. La crise industrielle, par exemple dans l'automobile, fer de lance du modèle de croissance du XXème siècle, cœur du modèle de croissance, est aussi un indicateur en faveur d'une crise systémique.

Comme en 1929, la crise résulte essentiellement du décrochage entre la production et la consommation, causée par le décrochage entre les salaires et les profits. Le gonflement phénoménal des profits attestés par tous les indicateurs conduit à une crise d'hyperinvestissement toxique.

La capacité d'investissement pousse à une recherche de profitabilité optimale et donc à un hyperinvestissement managérial, qui conduit à une multiplication des restructurations et des délocalisations, et donc à une baisse de la part des salaires dans la redistribution de la richesse produite ; à des investissements massifs dans les communications et les télécommunications ; et cet hyperinvestissement est l'un des moteurs de la mondialisation, qui est le projet de faire du monde terrestre un espace unique de production et d'échange, et aussi un marché du travail unique.

Les énormes profits créent des masses de capitaux cherchant de haut niveau de profit. On assiste à de lourds investissements, voire à une spéculation, sur les produits de rente. Les caractéristiques de ces produits sont leur caractère indispensable au consommateur et le haut niveau d'investissement que requiert leur distribution, ce qui crée des situations d'oligopole, voire de monopole, et permet des marges très élevées, car le consommateur ne peut s'en passer. En contrepartie, les investissements dans leurs réseaux nécessitent des connivences politiques. On compte ainsi les produits alimentaires, énergétiques, les telécoms et les transports. Cette pression du capital se traduit par les vastes privatisations, qui illustrent la complicité des investisseurs et des politiques.

La pression démographique sur le marché du travail et l'hyperinvestissement toxique cumulés entraînent la part des salaires à la baisse, et donc la consommation, les profits, et aggrave en réponse l'hyperinvestissement.

On assiste à un recul massif du modèle des Trente Glorieuses. Dans ce modèle, les produits sont d'abord de luxe, puis deviennent des objets de consommation de masse grâce à la baisse des prix permises par l'investissement, et à la hausse régulière des salaires permise par la hausse de la productivité. Il n'y a qu'un marché en évolution à l'ensemble de la société. Mais maintenant la hausse de la productivité va principalement au profit.

La société de consommation en croissance se maintient dans la production et le commerce de luxe, basée sur le désir illimité des franges de la population qui accumulent les profits de la croissance ; et parallèlement se développe une production low cost, où les gains de productivité se traduisent en baisse des prix, et qui propose des équivalents, des imitations à bas prix des produits de luxe pour la masse, qui prend comme modèle la vie médiatisée des plus riches. On assiste à une croissance vertigineuse des inégalités réelles.

L'exacerbation de "la lutte contre les discriminations"montre à la fois la nécessité de lancer un écran de fumée sur la réalité des inégalités réelles, à la mesure de la mesure de la réalité dans la société réelle, qui est l'argent, et aussi le durcissement des luttes de pouvoir au sein de l'oligarchie dominante. Dans l'oligarchie du spectacle, on se doit de ne pas se montrer comme oligarque mais comme représentant d'une catégorie d'opprimés. Cette appartenance spectaculaire est un atout déterminant pour se pousser et pousser les autres qui n'ont pas ces atouts, à l'intérieur de l'oligarchie ; mais celle-ci ignore trop souvent que ce n'est pas le cas à l'extérieur, c'est à dire qu'être pauvre et discriminé n'est pas là un avantage réel, mais un stigmate réel.

Là encore, dans cette inversion, nous avons un signe de la séparation profonde des deux systèmes sociaux, oligarchique et populaire. Cette séparation est rendue peu visible par la présentation de l'oligarchie au bon peuple comme miroir mimétique, elle n'en est pas moins réelle : les règles de l'oligarchie ne sont pas celles de la population extérieure.

Ainsi l'oligarchie s'aveugle profondément, car elle croit être populaire avec la "lutte contre les discriminations", dans un pays où un tiers des électeurs a pu voter pour le Front National. Cette séparation, c'est là dessus que ce sont appuyés ceux qui ont permis à tant d'ouvriers de voter pour la droite, contrairement à un modèle de décision rationnelle basée sur les intérêts. Et quand l'oligarchie bien pensante comprend cette séparation, elle ne pense qu'à "éduquer le peuple", nullement à comprendre ses valeurs.

Le peuple est xénophobe parce qu'il se veut communautaire et solidaire sur un modèle familial. La famille, le groupe sur qui on peut s'appuyer inconditionnellement, c'est un des piliers de la dignité de celui qui n'a pas de biens. Cette xénophobie concerne aussi les français d'origine étrangère. Et le peuple est homophobe, parce que la force physique et l'affirmation machiste est un autre pilier de la dignité de ceux qui n'ont ni biens, ni diplômes, ni éducation valorisante. Voyez les valeurs des supporters de foot, ce sont celles là, l'affirmation virile et la loyauté à l'équipe, ce qui comprend le rejet violent et actif des autres équipes.

La xénophobie n'est pas un privilège de blancs, mais un phénomène universel ; simplement, les pauvres ont une mondéité proche aux limites étroites, et voient bien que l'élargissement du marché du travail se fait au détriment de leur dignité, et accroit leur faiblesse face aux riches. Ils voient, et est-ce à tort, la main d'œuvre étrangère comme une concurrence. La xénophobie des riches est à la mesure de leur monde, et se masque de grands principes, se masque de toute idéologie condamnable comme le racisme. La xénophobie des riches se fait contre les gens qui ont des coutumes contraires à leur principes, qui sont donc de fourbes et méchants sauvages, à éduquer selon la gauche, ou à détruire selon Bush-c'est bien la seule différence entre Bush, Tony Blair, et le PS.

Dans le cadre culturel de l'oligarchie, surtout l'oligarchie de gauche, ces hommes pauvres, culturellement déprivés, xénophobes et machistes sont en trop et ont le droit de se taire et d'être l'objet de la répression. Faire appel à leur voix et à leurs valeurs, c'est ça le populisme. La xénophobie des riches se base sur l'exclusion idéologique ; aussi la bourgeoisie socialiste va-t-elle montrer le plus profond mépris pour le pauvre blanc rural, chasseur et machiste, l'électeur de bush et de Sarah Palin, qui rejette l'éducation bien intentionné des militants antiracistes. Cette xénophobie le rabaisse au niveau de "plouc taré", et refuse toute possibilité de le comprendre. Je ne parle pas des sectes de l'ultra-gauche, qui en rêveraient bien l'extermination. Les oligarques sont xénophobes par générosité et par humanisme, par droit d'ingérence ; au point de couvrir de bombes et d'occuper des pays entiers, de manière absolument désintéressée.

La crise des partis de gauche est celle de l'appartenance de leurs cadres et de leurs militants à l'oligarchie et à ceux qui rêvent d'en faire partie ; être "de gauche" est en ces milieux tellement politiquement correct que cela se porte comme un vêtement Dior. Le peuple réel au fond les effraye ou leur répugne. C'était la supériorité d'un Tapie.

Un dirigeant populaire, qui ferait une place aux valeurs populaires, ne peut émerger à gauche de ce fait ; voyez tant la réussite électorale de Fabius appelant à voter non ou la réussite de Ségolène avec sa symbolique maternelle catholique, et le blocage et l'incompréhension rencontrés dans le parti à leur encontre. Le P.S ne peut plus représenter le peuple, ou plutôt il le peut dans le théatre médiatique avec ses connivences, mais il ne le peut sur le théatre éléctoral, sauf par hasard. Et au fond ses dirigeants ne veulent guère plus que ce qu'ils ont, le confort de leurs revenus et de l'opposition.

Autre stratégie concernant le vote populaire, celle du Front National mérite d'être examinée. Cette stratégie a pu lui permettre d'avoir le poids électoral que l'on sait mais ne doit pas masquer ses évidentes faiblesses.

Le F.N aurait pu être ce grand parti populaire d'opposition à l'oligarchie médiacratique, et c'est je crois l'espoir qu'il a pu donner à un Dieudonné. Il ne l'a pas été. Le FN a conduit sa stratégie sur la dignité nationale et la xénophobie des blancs pauvres, déclassés par le délitement de l'Etat Nation et l'ouverture du marché du travail, et aussi par l'hyperinvestissement toxique. Accabler "les étrangers" est symptomatique des limites de la mondéité propre de ces hommes, peu capables d'interpréter leur déclassement comme une évolution globale organisée par l'oligarchie à son profit.

Pour conduire cette stratégie le F.N a réuni des gens d'horizons divers unis par leur rejet de l'idéologie de l'oligarchie. Un chef charismatique faisait l'union. Le retrait du chef et le recul du parti font aujourd'hui la désunion et la chute du parti. La volonté de s'allier à l'oligarchie pour conquérir une place au soleil donne à Marine le Pen un profil comparable à celui de Dominique Voynet pour les Verts, une liquidatrice au profit de l'oligarchie dominante d'un mouvement né dans les marges extérieures et d'abord concurrent de celle-ci.

L'échec du F.N s'éclaire de la réussite de la campagne de N. Sarkozy. Le populisme moderne ne peut se passer d'une ouverture à la pluralité des fiertés identitaires et des xénophobies ; les populations humiliées issues de l'immigration peuvent parfaitement rallier un mouvement populaire puissant. N'oublions pas que la reconnaissance de leur dignité ne s'est faite qu'au niveau du spectacle ; une reconnaissance réelle aurait plus de poids.

Un rénovation de la politique à l'heure de la crise ne passe pas par la culture des divisions mais par l'union. Au début du siècle précédent le Cercle Proudhon a réuni des intellectuels marxistes, anarchistes et syndicalistes, des monarchistes catholiques, des nationalistes pour l'élaboration d'une pensée qui a menacé la suprématie des libéraux, voix des intérêts du capital, et des communistes, voix des intérêts des salariés, intérêts dont l'opposition ne doit pas masquer la connivence profonde dans l'Âge de fer, pour la maximisation du déploiement de la puissance matérielle et la fermeture des mondes spirituels.

Là encore, la synthèse de la pensée traditionaliste avec la théorie critique et dialectique, présentée sous une forme d'argumentation postmoderne pour laquelle l'Âge de fer n'est pas immunisé, peut être le levier du monde et la fin du cycle.