mercredi 30 septembre 2009

Déclaration des devoirs envers l'être humain .

(Le pont Mirabeau)

En mémoire de Simone Weil et de Guillaume Appolinaire .



Comme un végétal, comme un fleuve, ce texte est modifié en continu.

Le blog exige un flux continu, c'est une forme très temporelle d'expression. De ce fait il se forme les fragments des grands traités de l'âge de l'écrit, comme la travail à l'œuvre. Un moment, il faut arrêter et publier. C'est un tissage continu. Voyez y les fragments d'un livre qui lui aussi aurait pu être.
L'écriture est comme le vampire. L'épuisement gagne non seulement le corps, mais aussi l'esprit et l'âme. L'auteur se sens fatigué jusqu'au plus profond des os. L'auteur se sent mourir de l'intérieur, comme un feu qui couve dans une mine de charbon. Il se sent autre, étranger à sa propre vie. alors il arrête. Puis le feu reprend, et il recommence.
Ce texte n'est pas revendiqué par un nom ou un prénom, et contient de nombreuses citations. Ce texte est tissage de fils nouveaux et de fils anciens, au gré de la Lune. La parole des sages produit de l'Être.

« Le représentant de la Mutinerie, informé de l'échec de la Révolution en France, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris de la vérité qui fonde le bonheur humain sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs.

L'ignorance et l'oubli de leur puissance est la seule source des malheurs actuels des hommes, qui viennent habiter en vain des îles ensoleillées pour des bonheurs toujours pressentis et toujours perdus, remplacés par les déchirements du pouvoir, de la richesse et de la mort.

Il proclame la présente déclaration qui est comme le miroir de la Déclaration des français de 1789, arrivée par le lent vol des vaisseaux qui s'égarent parmi les routes de la baleine.



Déclaration des droits des dix milles demeures de la vie de l'homme, incluant les devoirs envers l'être humain :




I






La liberté humaine est antérieure et supérieure au droit, inaliénable et sacrée. Elle est fondement du droit, non pas fondée par lui. Elle même est fondée ontologiquement sur deux piliers : sur l'Être aux visages multiples, indéfinis, dont l'homme est l'image, et sur l'Imagination, qui est première puissance et vertu de l'homme à l'image de l'Être.

Ceci est la destinée éternelle, inconditionnée de l'homme. Mais cette destinée inconditionnée de droit est à conquérir dans les faits. La cruauté est la première évidence du réel.

Dans le monde, la forteresse de la liberté est la mort. La mort est l'essence de la Voie.


Aucune remise ne cause de l'essentielle liberté de l'esprit humain ne peut être légitime, car c'est elle qui fonde par entéléchie tout Droit, tout Ordre, toute œuvre humaine. L'Être lui même est puissance de forme, et l'imagination est l'analogue le plus proche de cette puissance, ce feu qui s'écoule indéfiniment et produit les mondes . L'être est essence, stabilité, mais aussi volonté de puissance, épanchement de lave brûlante.

Le droit ne fonde pas la liberté humaine, car c'est elle qui produit le droit. Le droit n'a aucune légitimité d'aucune sorte en ce domaine principiel, car la légitimité d'un ordre ne s'applique qu'aux niveaux ontologiques égaux ou inférieurs.

En effet le droit est construction d'un monde de règles posées par une volonté souveraine. La volonté est sous la dépendance de la liberté. La souveraineté appartient aux Prophètes et aux Rois. La souveraineté garantit la Liberté ou est usurpation. Ce point devra être éclairci.





II





Ce qui peut être évoqué, dessiné de la main de l'artiste, posé par une opération logique, nommé par les mots de la tribu, tout cela est né et a accédé à l'être.
Ce qui est devient une demeure pour l'homme, un foyer de sacrifices, un lieu où planter au profond ses racines, un centre immobile de sa liberté.

Ce qui naît est en même temps soi-même, n'était rien avant et ne demeure pas au delà de soi . Ce soi même est comme dans le rêve, étendu au monde éclos dans sa totalité, et en même temps fermé sur soi .

Ce qui naît, naît en un instant étrange, le kairos, qui ne peut être saisi et change une totalité .

Le temps linéaire est la négation du temps qualitatif, qui sépare le temps de la mélancolie du temps créatif chez l'artiste, le temps du repos de la terre et le temps de la moisson, le temps de la guerre sanglante et le temps de l'amour, de l'odeur des corps et l'entrelacement des bras . Nous savons qu'un instant de notre vie peut être plus que la vie entière ; que l'instant est la manifestation de l'éternité dans le monde, que si cet instant n'est pas vécu, la vie ne peut être vécue .

Mais le temps mécanique énonce, fatal : un temps vaut un temps, une heure est une heure à tout instant . Cela est relativement vrai et absolument faux, selon la mondéité de référence . L'heure des cycles célestes n'est pas l'heure des cycles mécaniques .Ainsi l'imposition de l'heure n'est rien moins que l'imposition du monde .

De tout objet de ce monde, celui qui l'évoque et le fait naître peut dire avec vérité : je suis aussi cela.

Le temps qualitatif est cyclique, et constitué par analogie et explication du mystère ; il est explication des ténèbres, et déroulement . Il est le temps que tout homme peut vivre aujourd'hui dans le suspense, l'attente fiévreuse, insupportable et extatique de la catharsis ; le temps qualitatif est passion, passion absolue . Boire trente et un cafés crème en attendant une femme est une douleur, mais aussi une intensité qui se vrille dans la mémoire et me constitue homme, pourvu d'abîmes de folies et de désir, et non animal domestique . Elle est douce la souffrance de l'amant, et le poignard de la passion est aussi la mousse sous les pieds nus à l'approche de la source, à la fin d'une marche en plein midi, propice à la folie caniculaire et à l'aveuglement . Et c'est cela, toi, le miroir de ce qui aurait pu être, ce sourire qui aurait pu être le mien, ce creux d'une main et d'un bras où se lovent des cheminements, ce rythme des pas et de cœur que je pourrais reconnaître . Tout ces déroulement des temps comme des lierres sur ton front sont le temps de la vie même .
La poiésis n'est pas puissance seulement dans le monde des choses, mais dans l'ensemble des demeures où l'homme peut habiter, dans l'ensemble des mondes. La poiésis est la matière et l'œuvre de l'imagination qui produit de l'Être . La poiésis est la symphonie du temps et des éternités .




III




Tout ce qui est n'est pas une chose et n'existe pas selon la modalité de la chose.

En effet qu'est ce qu'une chose? Une chose est une objet pour la conscience qui est objet selon les sens externes : vue, ouïe, toucher, odorat, goût. Par la conscience la chose est temporelle; par la vue la chose est spatiale. Une chose est un objet ayant aspect, capable de produire des sons, un toucher, un lieu, un temps, un nom, une production locale de signes, de plaisir, de déplaisir ou de rien, comme une méduse morte.

Toute la multiplicité essentielle chaotique de la chose-méduse, gluante, translucide, irritante, émettant au contact des bruits flasques que j'échoue à décrire, puante dans sa putréfaction, ici et maintenant, est focalisée, réunie en une représentation de la conscience, ce que Kant a appelé unité synthétique de l'aperception dans l'Esthétique transcendantale de la « Critique de la Raison Pure».

En elle même la chose apparaît donc comme éclatement kaléidoscopique involué en un objet de la conscience doté de coordonnées spatio-temporelles et d'aspects sensibles. La chose, en latin « res », existe comme réelle.

Pour la survie de ce que l'homme a de plus élevé, la société humaine doit comprendre et reconnaître en droit que la ré-alité, le caractère d'être une chose, n'est pas la totalité de l'Être. Nous en donnons des exemples.

Les nombres sont, mais ne sont pas des choses. Les nombres sont, car leurs relations ne sont pas arbitraires, comme celles de fantômes purement imaginaires issus d'âmes en faillite morale. 2+2=4 n'est pas un rêve et se vérifie. Pourtant les nombres n'existent pas comme des choses.

Le nombre 3 par exemple n'a ni lieu ni temps ; ici, maintenant dans cette page futile, et dans les graves calculs d'un chef donné par la Providence pour notre Évaluation, il est le même.

Le nombre 3 est tout à fait étranger à nos sens. Les notations « 3 » ou « III » ne sont pas le nombre 3, pas plus que la notation « chien » n'aboie, ne mord, ou ne console de la frustration sexuelle. Notez bien en outre que la notation « chien » est propre et ne coûte rien.

Le nombre 3 n'est qu'absence comme réalité, et pourtant il est. Le nombre 3 est un objet de la conscience, comme les fantômes ou les démons. Les fantômes et les démons sont, sans être des choses. Les mathématiques, La sorcellerie, la démonologie, le déguisement sont des sciences. Platon a habité les demeures mathématiques. Lautréamont a chanté avec raison les graves plaisirs des mathématiques, hors du temps et de l'espace, domaine proche de l'Eternel.

Tout ce qui est n'est pas une chose et n'existe pas selon la modalité de la chose.

Il y a tous les mondes possibles qui n'ont pas été vécus, des souffles légers comme des bulles de savon, qui se tissent parmi les mots et parmi les silences des personnes parlantes sous la voûte nocturne, même dans une foule.

Il y a les fleurs qui n'ont pas éclos, les fruits qui n'ont pas été cueillis, les enfants qui n'ont pas grandi.

Les personnes qui auraient pu être, tout comme moi.

Les personnes qui cherchent leur homme de destin.

Les îles imaginées, le grand Océan lactescent sous la Lune, nos pas dans le sable furtif. Les brèves lueurs des braises sous la cendre des mots vrillent l'œil intérieur. Les paroles s'enroulent vers les étoiles au rythme secret de la rotation des sphères. Milliers, milliers et milliers d'étoiles de destin!

Les mondes s'évoquent dans le rougeoiement des mots. L'évocation du feu, l'imagination active, est grâce, poiésis des mondes, et douleur âpre et grande gisant sous la cendre des mondes. Murènes se convulsant et se déchirant parmi les tripes. Grande et profitable douleur du porteur d'étincelle ! Il n'est rien de l'ordre du mal à ce qui peut être enduré.

C'est un adieu, un adieu de plus envers ceux que j'aime. Un adieu d'étranger du grand nulle part à sa maison de naissance, qu'il a encore entrevue et encore-déjà perdue.

Ce qui aurait pu être s'est montré et occulté dans les ténèbres de l'instant.

Déjà les marées effacent nos pas emmêlés. La mort naît à chaque instant, est l'ombre de chaque instant. Tout ce qui est trouvé est déjà perdu. Et l'ombre devient comme l'ombre des rochers sous la lune, l'ombre de la douleur et de l'angoisse. L'ombre de la mort qui suivait nos pas silencieux. La mort comme la mer, comme l'amour et la haine qui nous déchirent, montent vers nous avec certitude et enserrent notre seuil, nous emprisonnent sous le fanal hiératique de la Lune.

Des pas s'éloignent au loin dans l'obscurité. Tes pas que mon regard efface. Nous ne pouvions plus nous donner de grâces.

Cela était l'ombre de la joie, en dégustant les grâces données, en ce monde où la dégustation est sœur du dégoût.

C'est la science du bonheur et du malheur. Malédiction et bénédiction. Et alors que les marées bientôt me couvrent et m'aspirent vers les abysses, je reste immobile et je pleure, comme un phare sur la mer, qui pleure au dessus des eaux.





IV




La personne n'est pas une chose. Le tissage des demeures sur un soleil noir est la personne, au fond insaisissable,

« car tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. »

L'homme est une réalité partielle et nécessairement un tissage fragmentaire. C'est en assumant son destin qu'il en rend l'assomption atteignable.

La personne est faite de liens tissés centrés sur un abîme insaisissable, même à elle même, un puit insondable et un volcan de flammes. On ne peut définir, et donc assigner des limites à la personne authentique, dont l'objet corps est un masque, persona. Le corps d'un mort est l'objet qui était un constituant de la personne, le résultat de ce que les Anciens appelaient symboliquement « le départ de l'âme ». L'erreur fut de faire de l'âme, tissage de tissages indéfinis, une chose.

Il n'y a rien de défini à trouver dans la recherche de soi-même. La quête est le résultat. La question est la réponse.

Je répète : Une personne, comme une relation, comme un nombre, est, sans être une chose. Une personne, une relation est une demeure où s'abriter et se chauffer lors des glaciations de l'âme. Et comme toute demeure, elle peut voir ses murs monter et l'air s'y raréfier.




V



Les demeures sont des tissages de liens en droit en nombre indéfini. La personne est un tissage de tissage en orbe autour d'un centre sans réalité. La Patrie est un tissage de tissage de tissage, et tout tissage est centré sur un Abîme puissant, un Ange, image de l'Abîme originel.

L'Abîme originel se co-engendre visible à la rencontre d'un regard, odorant, à la manière du feu qui prend l'odeur des aromates, à la rencontre d'un sentant, audible pour l'auditeur, sensible pour une peau de rencontre. La beauté nait dans l'œil de celui qui regarde. C'est l'Ange de la face, le multiple aspect personnel de l'Abîme.

Le dieu, l'Ange, analogue à la personne est le masque de la Déité. Ce masque est une production du temps. Il est signe de l'immobile dans le mobile, de l'inconditionné dans le conditionné.

Ainsi Il est et il n'est pas en toute personne, en toute demeure, analogue à des fils en tout tissage.

L'instant, l'instant crucial, le kairos, est image de l'éternité autant que la durée indéfinie. La rose est image de l'éternité autant que le roc impassible.

L'éternité est amoureuse des productions du temps (W.Blake).


Un État est, sans être une chose. Une Patrie plus encore. l'État est un tissage de relations de personnes. Les citoyens agissent en fonction de l'État, mais ils seraient bien en peine de le désigner du doigt ou de le toucher.





VI





Une personne peut de droit antérieur à tout droit possible, participer indéfiniment de multiples demeures, de multiples mondes. C'est la pratique de la liberté et le destin. La liberté de choix dans un monde pré-donné et déjà construit est la liberté animale, celle des rats de labyrinthe, vendue par la tyrannie comme essence de la liberté. Le labyrinthe de la tyrannie est unidimensionnel.

La production de mondes de choix à partir de situations de désespoir, de marée montante de la Destruction, l'ouverture de voies est la liberté humaine . C'est le combat désespéré entre les mâchoires de la mort . Là où le choix, la liberté est absente, l'homme essentiel produit les mondes qui la produisent à nouveau. Le choix de liberté est déchirement et co-engendrement de la personne, détermination, position et négation entrelacés, mort et résurrection.

Celui qui était avant le croisement des astres n'est plus celui qui foule le sol de ce rayon . Celui là est autre que lui-même.

La liberté ne peut être éteinte, comme la Lumière ne peut être voilée par aucune tyrannie. Elle peut seulement éloigner la lumière, plonger le regard dans les ténèbres. Aucune tyrannie ne peut enfermer la puissance. Seule l'Imagination permet ce refus réaliste des ténèbres .

Aucun homme ne peut de droit être soumis absolument, c'est à dire privé de mondes par l'oppression dans le monde des choses. Cette opération est matériellement possible par la négation des besoins élémentaires de l'homme. L'homme alors est écrasé vers l'animal.

Aucun homme né à la Gnose ne peut l'être de fait. A lui, au plus profond des ténèbres reste une étincelle. Mais l'étincelle n'est que souffrance quand rien de concret ne peut fleurir dans le réel.

Face à une pareille tentative de négation, la mutinerie est un droit strict d'application immédiate.


Les besoins élémentaires de l'homme ne sont pas définis de manière complète à notre connaissance. Simone Weil, dans "l'enracinement", en a construit le projet, qui doit être poursuivi et justifié. Il est possible, selon Henri Corbin, que ces besoins soient différents selon les personnes.
La distinction des niveaux de liberté s'appuie sur une structuration qui sera aisément reconnue par le lecteur familier des œuvres de T.S Kuhn, de l'école de Palo Alto, de la linguistique structurale et finalement des "Principia Mathematica" de Russel et Withehead. La distinction en question est celle de la capacité de production d'une combinaison à partir d'une matrice combinatoire finie (par exemple la production d'une phrase dans une langue) et la production d'une matrice combinatoire capable de (re) produire les matrices existantes (par exemple le métalangage utopique, l'Ürcode)- et d'autres imprévisibles.
Au niveau épistémologique, c'est la distinction entre l'usage d'une théorie instituée (la "science" normale" ou "paradigmatique" de Kuhn) et la révolution scientifique qui produit des problèmes et des situations entièrement nouveaux, impensables auparavant.

La tyrannie classique ferme tous les niveaux de liberté ; la tyrannie moderne laisse largement ouverts les choix à l'intérieur d'un paradigme fini. La fermeture peut donc être niée, et la résistance est donc beaucoup plus difficile.

Il convient alors de remarquer qu'aucune des grandes civilisations historiques ne pourrait être au regard des standards de la tyrannie floue. Des besoins vitaux de l'homme étaient soutenus par ces civilisations, que la tyrannie floue interdit. Ceci pour son prétendu pluralisme.



VI-2



Un homme peut par essence parler au nom de tous les hommes. Un homme peut par essence proclamer l'injustice et la fausseté de tous les autres hommes, sans pour cela faire preuve de présomption. Un tel homme fait usage de sa liberté. Cet usage n'entraîne pas de souveraineté temporelle, en ce qu'il est un pouvoir spirituel sauvage, typique de l'âge de fer.

Tout homme de gnose sait obscurément la vérité, et sait la reconnaître quand elle est dite. Même dans un langage de monde étranger. L'expression de la vérité est un grain de sable dans la machine de ténèbres. Ainsi dans les temps de ténèbres, une poignée d'hommes qui rendent témoignage à la vérité sont-ils un danger pour toutes les tyrannies.

Luther a été soutenu par la force de la vérité face à l'immense Empire. Il en a été de même de la Rose Blanche. Le modeste paysan catholique Franz Jägerstätter avait raison contre son évêque, et contre tous ceux qui lui donnaient tort, mais il a aussi raison contre ceux qui aujourd'hui voudraient se parer de lui.
Le refuznik n'est soutenu que par sa liberté invincible face à la tyrannie, même si son corps et son souvenir peuvent être écrasés, à grand peur et douleur profonde, comme une punaise par le poids inexorable du monde des choses.

Cet usage de la vérité peut être beaucoup plus banal, être fonction de tribun syndical, de chef de groupe, ou fonction de fou. Il est comme l'ondée dans le désert.

La vérité cruelle est puissance, choc, larmes et/ ou rires.



VI-3



De ce qu'un homme dit la vérité, il ne s'ensuit pas que le contraire de ce qu'il dit est faux.

De ce qu'un homme dit la vérité, il ne s'ensuit pas qu'un autre est dans l'erreur.

De ce qu'une tactique est adaptée, il ne s'ensuit pas qu'une autre n'est pas adaptée. "Regarde la poutre qui est dans ton œil, avant de regarder la paille dans l'œil de ton frère."


Celui qui se protège de la tyrannie par la dissimulation a raison.
Le contraire de la vérité est le politiquement correct. Le politiquement correct est la parole qui s'autorise à mentir pour des raisons morales. Le mensonge est mise à l'écart des mondes, et le mensonge institutionnalisé est étouffement des signes, atteinte à l'être de l'homme. Ainsi le crime peut progresser sous le masque de la vertu, comme Juliette le démontre. Mieux vaut-moralement compris!- le renard de Machiavel que le Tartuffe moderne.

Il est trop facile, des dizaines d'années plus tard, à nos Bouvard et Pécuchet de donner raison à ceux dont ils agonisent de sottises les homologues d'aujourd'hui. Ainsi le régime chinois est-il mise en esclavage de millions d'hommes, et nous soutenons objectivement cette tyrannie explicite. Ceux qui ont dénoncé les Jeux Olympiques de Chine sont aussi rares, gênants et irréalistes que ceux qui dénonçaient les Jeux de Berlin en 1936. Mais n'oublions pas que la tyrannie chinoise n'existe que parce que nous existons nous. Elle est notre image. Nous ne la soutenons que parce que nous sommes nous mêmes à l'ombre d'une tyrannie. Regarde la poutre qui est dans ton œil...



VI-4



La puissance de mondes d'une parole dépend du sujet parlant et de la position de ceux qui la reçoivent, l'assimilent et en font leur propre chair .
Le confinement bureaucratique change l'idéologie racine d'innovation, c'est à dire d'indépendance fonctionnelle, de liberté qu'elle était dans son histoire ancienne, particulièrement à l'époque des Lumières, en incarcération . La construction idéologique issue des « Lumières » peut être mécanisée et son aspiration fondamentale à la liberté occultée par un Système de domination totale
.




VII





L'Univers est à l'âme ce que l'air est au corps, une respiration vitale .
L'Univers est le tissage général des mondes, le langage kaléidoscopique qui permet la rencontre des personnes de tous les mondes . L'Univers est fait de liens, non de choses. Dans l'Univers un étant se définit par ses liens, et donc ne cesse de se redéfinir, ne se définit pas définitivement. L'Univers est la matrice combinatoire générale des mondes. L'Univers est le vestige de la langue adamique, c'est à dire le signe obscur qui fait ressentir l'absence. Pour l'amant, le signe obscur, l'absence, est déjà cela : un feu de ténèbres, la joie.



VII-2



L'Univers est fait de signes communs. Les astres et le temps céleste en ont été la première manifestation. Tout homme dans sa mondéité propre voyait se lever le soleil, rayonnant symbole de la communauté et de la co-appartenance des mondes, comme les rythmes des saisons, les routes, la mer.

Et la langue est une image locale de l'Univers .


De plus en plus ce sont les flux médiatiques qui fondent l'Univers commun. Cela est une régression, non un progrès. Car le ciel étoilé échappe à la propagande . L'Univers moderne est usurpation : C'est le monde imaginal et l'essence de l'homme et du monde, la vérité, qui sont les armes infimes des temps . La tyrannie vécue demeure, en écho d'ombres à la tyrannie du passé . Hommes de résistance désarmés que nous sommes, face à l'énorme puissance du Système créateur d'un univers exténué, un univers vaudou tout puissant installé sur le trône de Dieu, décidant de la vie et de la mort, et pire encore, décidant du destin lui-même .



VII-3



Le seul lien définitif est le lien passé. La seule chose exacte est la chose passée. Seuls les morts ont une identité univoque, mais pas même leur souvenir.


Il est important d'insister sur ce point. Être victime n'est pas un état, mais une relation. De ce fait, les esclaves parvenus au pouvoir sont des maîtres, et non des esclaves. La dictature du prolétariat est un oxymoron. Les esclaves rêvent d'être des maîtres et d'humilier ceux qui les humilient : ceux là même sont leurs modèles et leurs références morales. Même, consultés comme maîtres, ils aggraveraient la condition des esclaves. Devenus riches, ils arborent grossièrement les insignes de leur richesse, l'or, les femmes, les voitures, les maisons kitsch. Au pouvoir ils pillent, tuent, exterminent .

La révolte moderne ne peut être une simple production des rapports de classe ou de la situation matérielle ; elle peut être portée par n'importe quel homme, aussi puissant soit-il par rapport au Système .

L'esclave est trop souvent un facteur de conservation du monde des choses .

Il est difficile à l'esclave de se penser comme esclave, lui qui a intériorisé la morale du maître. Il veut sauver les apparences et se penser comme maître, ne serait-ce que d'un pavillon de banlieue, ou vainqueur dans une situation de projection complètement illusoire, comme supporter. Il éprouvera pour ses maîtres une fraternité d'identification, comme si le commercial qui tient ses chiffres était le Chef de l'état, et comme si le contremaitre était chargé de responsabilités comparables à celles d'un manager, lui permettant de comprendre sa vie. Le pauvre aime se parer d'insignes voyants de luxe . Si le maître réel lui permet de sauver les apparences, et flatte cette identification, l'esclave votera pour son maître dans une élection. Ce paradoxe choque les esprits simples, mais se vérifie de manière massive dans les démocraties modernes. Alors que les élections ont lieu et que l'information est disponible, même si le spectacle domine les flux d'information, les candidats de l'oligarchie, du tout petit nombre de vainqueurs quantitatifs opulents, sont très souvent élus malgré l'évidence de leur intérêts réels très éloignés de l'intérêt du plus grand nombre, à la mesure même du monde des choses. Ainsi des masses d'ouvriers votent-ils pour ceux qui organisent leur exploitation, et la mise au service du système de leur vie même.

Le vote ouvrier choque le réalisme des petits bourgeois parce que ce vote montre des hommes qui préfèrent la fonction libidinale du spectacle outrancier de la richesse, de la puissance et de la domination, à la réalité, au réalisme symbolique âpre et rude du récit de leur oppression, servi à une sauce moralisatrice typique de l'extrême gauche. Pourtant ce choix montre que le niveau de réalisme qui paraît dominer le monde capitaliste et est considéré par lui comme étalon du réel, n'est pas le réel étalon du réel dans tous les domaines de la vie de la société capitaliste ; c'est la paradoxe de cette société du désert symbolique devenant société du spectacle.(janvier daf2)


Ce constat ne doit pas être interprété comme une expression de mépris, mais comme le constat que le système ne peut donner aux personnes modestes une identification satisfaisante, et qu'il nécessite donc une aliénation, une fuite dans l'illusion comme phénomène social de masse. Se créer un spectacle ou jouer un rôle est vital pour beaucoup de gens modestes, et ils le savent très bien : ils se la jouent. Se la jouer. L'opium du peuple n'est nullement la religion, mais le spectacle. Seuls ceux qui ont la force de poser des valeurs et des règles différentes du système global peuvent trouver cette identification satisfaisante, cette image positive de soi-même qui se tisse à partir des signes de l'Univers.

Toutes ces considérations ne développent pas le modèle de la société d'ordre, où les liens de chacun hiérarchiquement organisés définissent une identification satisfaisante sans s'identifier à un modèle de toute puissance. Ce modèle de toute puissance est au fond le fruit de la bêtise au front de taureau quand elle rêve : elle ne veut que de plus grandes cornes et plus de poils.

Mais ceux qui se révoltent, en général, ne demandent qu'à se rapprocher du standard de vie des plus aisés. Ainsi l'oligarchie est-elle la référence générale du monde moderne.



VII-4





La nécessité fonctionnelle globale vitale pour le Système de sauver les apparences, du spectacle, c'est à dire de la production d'un Univers entièrement artificiel et conforme à l'entéléchie explique que les médias soient un centre du pouvoir médiocratique et oligarchique moderne . Cette nécessité fonctionnelle vitale est une chance, comme le cœur du Léviathan, accessible à la lance de la guerre métaphysique et idéologique .

Le lien, et non la nature, permet aussi d'insister sur le fait que les représentants oligarchiques des minorités opprimées ne sont des opprimés qu'en apparence. Ils sont des cas particuliers de l'oligarchie, et de puissants renforts fonctionnels, richement payés et entourés d'égards qui leur permettent même de croire à ce qu'ils font .

Des ancêtres victimes d'oppression ne créent pas de noblesse pourvue d'un droit d'oppression. Il n'existe aucun droit d'oppression, dans aucune circonstance .




VIII



Le monde des choses, la ré-alité, n'est qu'un fragment de l'univers. Il est le plus petit dénominateur commun des personnes. Bien que ferme, solide et inexorable, il n'est pas la mesure des mondes. Il n'est pas la mesure de l'Univers. Il est un vestige de mesure. C'est- par ignorance et nostalgie-au monde des choses que toutes les demeures sont mesurées par l'ennemi.

La puissance du monde des choses est fondée sur son lien à la vie et à l'expression de la personne. Il est partagé par toutes les personnes, quand l'intime de l'âme paraît une citadelle déserte. Il est le commun par excellence et l'obscurité la plus profonde, le noyau aveuglant du soleil et le silence des enfers.

Sans les choses, je ne respire pas, je ne fait pas de signes, je ne connais personne, au fond je ne sais pas si je suis.

C'est par le monde des choses que triomphe la force, que la torture est possible .

Il est le souverain et l'inexorable pour la masse des hommes, l'accouchement dans la douleur, la sueur sur le front, la lutte pour la survie, le citron lumineux qui fait fendre les dents.



VIII-2



Le caractère inexorable du réel en fait une arme très puissante, chimère faite de la griffe du lion, de la serre du vautour, des canines déchirantes des chiens, des venins, des lames tranchantes, matériaux et explosifs des armes. Les armes sont usage effectif et signe, communication de la force. Les porter visiblement est un privilège .

Les paroles de puissance, les lois tyranniques, les objets médiatiques, les énormes outils de la propagande dite "communication" doivent être classés dans les armes non létales. Leur entéléchie est la puissance et la domination de l'adversaire.

Les objets des grands désirs humains sont des armes inexorables, car leur satisfaction est vitale . Quelque chose meurt en celui qui y renonce, quelque chose de l'âme .

Leur usage n'est libre qu'en apparence. Ainsi la beauté féminine ne va-t-elle que vers la puissance mondaine, et ne prend conscience d'elle même, comme la lune, qu'au soleil de la puissance du Siècle .

Le séducteur, la séductrice, ont un caractère inexorable comme le félin qui saisit sa proie . Le meurtre et la mort rôdent autour de la séduction, et tous sont fascinés par le sang comme par le sperme . Les différences sont légales, mais absentes dans l'objectivité des symboles.

L'argent, mesure humaine des choses, en reçoit le caractère inexorable . Cette puissance a sa logique propre et met des hommes à son service, autant qu'elle même sert ses serviteurs.
Cette force des choses qui passent à travers ces armes, la mort, l'argent, le sexe se retrouve dans leur usage. En réalité cette force commande son propre usage. La fin est la volonté de puissance, le déploiement de la puissance d'extension et d'intensité maximales.

Seul celui qui est mort au monde, le renonçant, peut réellement s'éprouver à cette force. Tout autre est vaincu. La mort est gage de la liberté humaine.

Les autres doivent négocier pour vivre .
V.
Marx a noté quelque part que le capitaliste était au service du capital ; il convient d'ajouter que l'ingénieur est au service de la technique, le militaire et le policier sont au service des armes, et que le séducteur est au service de la puissance de la séduction, comme le soutenait Schopenhauer.
Tout usage possible de puissance sera réalisé. Peu importe l'identité de l'agent. Peu importent les comités d'éthique. Les comités d'éthique l'adaptent à l'expression de la puissance, interdisent provisoirement l'impossible provisoire. Le rôle de ces comités est d'autoriser .

La réalité de la liberté humaine dans ces domaines est très faible ; celui qui le vit le sait. Ainsi rares sont ceux qui désobéiront à un porteur de révolver, et très rares les hommes qu'une femme belle et organisée ne séduira pas. C'est pourquoi les femmes ont été utilisées par les services de renseignement.

Ovide, dans "de l'amour" note avec raison qu'une femme sur mille n'écoutera pas les paroles de l'amant, ce que Valmont sait .

De ce fait les mariages tiennent par peur, habitude et ennui . En absence d'assaut . Les personnes très convoitées font rarement les couples stables. La fidélité la plus répandue est négative, non positive . La résignation est un péché dont on devrait avoir plus honte que du désir .

Il est clair que la chasteté et la pauvreté de l'ascète sont le moyen et le signe de sa situation hors du jeu des mondes. Le renonçant est le seul à pouvoir être le plus fort face au monde des choses, là où les autres hommes en triomphant dans les signes se leurrent de leur triomphe face au réel même. L'étranger et l'ascète sont un et même, errant dans les mondes.
L'Empereur est au service des choses.




IX



La poésie générale, ou Art, est le pouvoir de création de mondes et de fragments d'Univers, en lesquels des personnes trouvent leur demeure durablement . La poiésis est la puissance de donner de l'être-hic et nunc- aux images, entendues au sens le plus général . L'image est la structure de ce qui peut être. L'absence de partage signe une absence de puissance, et une impropriété de l'activité poiétique. La foudre qui fonde dans la destruction ne doit pas être confondue avec la destruction pour la destruction de l'impuissance jalouse .


Le poète, le philosophe comme artiste, quelle que soit son mode d'expression, occupe une fonction de survie dans la communauté humaine en ce qui concerne l'âme, analogue au paysan en ce qui concerne le corps . Mais un corps sans âme vit dans le monde des choses, et même vit mieux, avec moins de peines .




IX-2



La science fondamentale est un produit de la poiésis.


Dans la pratique, la théorie a toujours largement précédé "l'expérience", contrairement aux attentes et aux affirmations de l'idéologie réaliste. Par exemple la poiésis mathématique précède par nécessité la poiésis physique. La réussite matérielle spectaculaire des sciences fondamentales condamnent par contre l'opinion selon laquelle la science fondamentale est assimilée à la libre fantaisie. Ces deux options ignorent le concept de l'Imagination.




IX-3



Dans l'œuvre, ou poiésis, le créateur se produit lui même, se projette comme une image sur un écran, être sans essence, comme une vague qui se brisera sur la grève. Il est à la fois le personnage et la demeure, l'ami et l'ennemi, la cheminée et le feu. Poussière d'être, ses rêves sont poussière de poussière.

Toute transformation en vient. A lui couleur, odeur, goût, splendeur, désespoir et mort. Sans lui les mondes sont indicibles et obscurs.

Comme lui, et en lui l'Être rêve, produit des images. L'imagination, le rêve de l'être est puissance de poiésis sans sujet.

Analogue à la Déité, entière et insaisissable en toute choses, en toute manifestation.

Entière dans la rose, et entière dans une larme. Entière aussi dans le crime et la poussière.

A rien absente et à tout absence.


"J'ai cru que Tu étais un ami et je t'ai appelé." Cela, le "j'ai cru", est tort et raison.



X



L'homme pour simplement être selon sa nature de chose, vivante, animée, spirituelle doit manger, boire, respirer, mais aussi habiter des demeures et retourner vers son destin . L'homme est une force qui va. Le dépassement de l'homme est l'homme.



X-2





De ce que l'Abîme est seul et unique, il est engendré au sens en engendrant. Il nécessite l'homme pour être Soi. Insaisissable par la voie de l'Un, Il est insaisissable par le multiple, car tout multiple est un masque, comme les écailles du dragon qui réfléchissent les étants .


Les besoins élémentaires de l'homme se définissent à tous les niveaux hiérarchiques des mondes. Si l'on ne définit que des besoins vitaux du corps, on ne distingue pas l'homme de l'animal. Il existe des besoins vitaux de l'âme, des besoins vitaux de l'esprit par référence à la destination de l'homme.

L'homme se co-crée avec son opposé à chaque niveau, comme l'organisme n'explore pas un donné, mais co-produit son identité et son environnement dans un mouvement unique. Ce que F. Varela nomme l'énaction, la co-création des identités dans l'opposition et l'entrelacs, et dans le temps. Verbalement , c'est la construction de l'identité par le récit. Ainsi la structure produit le temps, et le temps produit la structure.
La poiésis comme l'énaction montrent qu'il n'est rien de tel que la nature, et donc aussi la surnature, pensées comme des instances séparées, séparées entre elles comme séparées des mondes,des personne et de l'Univers qui leur répondent .(janvier daf 2)Ces distinctions d'entendements sont des vues de raison, des mensonges de la raison si on en donne le poids aux créatures.

La surnature apparaît dans l'horizon de la nature ; elle n'est pas séparée d'elle réellement, elle n'est séparée que par raison. La surnature est la hauteur, la largeur et la profondeur de la nature, de l'être. Je serais tenté de dire, elle est l'être de l'étant, ce qui est certain, signe, regard pensif de l'être vers le regard qui se porte vers lui, miroir et énigme, et qui échappe à tout dévoilement objectif, à toute saisie dans la puissance de l'homme , et qui est cette saveur-sagesse du monde, mêlée de cendres, de sang et de roses, qui est la charité du verbe à la sagesse des sages païens, ce sacré qui participe de toutes choses et s'en absente à toute mesure humaine. Le connaisseur verra là une contradiction nette à Duns Scot, à sa thèse de la réalité de toute distinction de raison, la distinction formelle de par la nature de la chose. La raison humaine par finitude ne peut aborder un étant, même une chose corporelle, que par parties et perspectives se succédant dans le temps ; cependant cette limitation ne peut être portée à la responsabilité de l'objet de la conscience, qui peut être logiquement subsumé sous un concept unique, et dont nous pouvons nous représenter la forme dans l'espace dans des perspectives que nous n'avons pas en acte, dans l'intuition actuelle. Cette propriété de l'appréhension des corps sert d'analogie pour l'appréhension de la nature d'un « tout » même conceptuel. Nous nous promenons dans les mathématiques, mais un fait mathématique n'a pas besoin d'être dé-montré pour être vrai, mais pour être prouvé dans la perspective de celui qui parcours les étapes de la démonstration, ce qui est accidentel dans la perspective de l'être des idéalités mathématiques. Le théorème de Gödel contient dans sa structure cette distinction entre proposition vraie et proposition démontrée- dans un système certes, et non dans l'absolu. La raison est séparation de raison ; mais de ce qui est Un il faut éviter de faire deux, cela est vrai pour toute voie quelle qu'elle soit (Hagakure). La surnature apparaît au regard de l'homme dans le scintillement de la nature ; la surnature est la profondeur du regard de l'homme spirituel sur ce que le Système voit comme tas, ressources, scories. L'iris et la touffe de graminée de Dürer manifestent ce regard, saisi par la grandeur exceptionnelle d'une poiésis.(janvier daf2)

Par ailleurs la nature est posée comme étrangère à l'homme, et donc chose brute, impensée. Mais une telle position de la nature est une vue de l'esprit. Il n'est rien d'autre que l'abîme dans l'impensé, dont les figures modernes sont et la chose en soi, et la nature comme opposées à l'homme.(janvier daf2)L'exposition de l'impensé, de la nature au sens moderne, est une contradiction dans les termes. On ne peut nommer, penser l'impensé que relativement à une pensée déterminée, mais dans l'élement d'une pensée plus vaste, jamais dans l'absolu, dans ce qui serait par hypothèse impensable par essence . L'oiseau ne peut pas se couper les ailes pour aller plus haut . La nature est nature par réflexion, miroir de l'esprit et deuxième livre. De ce qui est vu ressort aussi le regard.

Pour autant cet ardent désir de la pensée pour l'impensé est une marque de l'inessence de l'homme, portée vers le dépassement ; et la pensée de l'impensé est ainsi une conquête toujours nouvelle, une puissance de transformation. Ainsi le paradoxe, sorti de la résolution illusoire des oppositions dans l'idéologie, sorti donc des miroirs séducteurs des errances du spectacle, redevient la puissance de réalisation qu'il est par essence : le paradoxe est la puissance, la mobilité propre à l'homme et qui lui fait arpenter le labyrinthe cristallin des mondes logiques.

L'impensé est pensable par spéculation comme ombre de la pensée, sans contenu : la puissance de ténèbres sur l'horizon de laquelle tout apparait, la source et le point aveugle qui organise la rotation des mondes. A la fois inconnu et tout puissant, obscurément connu de tous les hommes ayant des yeux, obscurément cherché. L'homme est par essence dépassement, au delà, navigation vers les horizons. L'homme doit conquérir son essence. En voulant sortir de son état, il devient une bête (v.Pascal). L'impensé du point de vue du sujet est appelé puissance du point de vue des mondes.

L'Art véritable, ou poiésis, est transformation concrète de la vie. Le regard change les mondes habités. Ainsi celui qui apprend la période de sa mort quitte-t-il son monde ancien pour un autre, et son monde ancien est définitivement perdu. Le changement est puissant, destructeur, tempête d'âme. Il n'est pas imaginaire au sens des hommes réalistes. Ainsi Paracelse distingue-t-il la puissance d'Imagination, chargée d'Être, de la fantaisie.

Une relation ; une amitié, un amour invisible, un mariage sont, sans être des choses. La relation est plus que les choses. Avoir un sens c'est avoir un lien . L'Unique n'a pas de sens. Avoir de multiples liens est avoir de multiples sens. L'Ange a ainsi de multiples sens. L'analyse est une démarche qui risque d'aveugler par focalisation sur un sens. Le tissage est le principe du monde. Le langage est l'analogue humain de la sémiosis du monde. Le monde ne peut être distingué entre des données brutes et des données perçues. La possibilité théorique de la psychologie, qui prétend étudier le fonctionnement de l'esprit par comparaison implicite ou explicite avec des informations réelles ou brutes, n'est pas certaine.

L'homme, être de multiples liens, est un être équivoque, et décevant et trompeur pour qui cherche en lui le repos. Pourtant, la plupart des hommes cherchent cela chez l'autre qui leur manque, la certitude, la sécurité, le repos. Cette recherche mutuelle pour deux est le couple. Le couple est un tissage univoque. Il est sécurité, force, port en eaux calmes. Il est une chose bonne. Il est par nature étranger à la violence destructrice de la passion. Elle aussi est une chose bonne donnée au fils de l'homme. Rien n'est plus sûr qu'un mariage de vieux, sinon un mariage de morts. La passion dans la sécurité est une aporie comme le développement durable. La société et la comédie humaine n'ont digéré cette contradiction que dans les civilisations les plus raffinées, comme l'Inde classique, ou la Chine. C'est la question de la typologie et de la hiérarchie des liens.

Plus que l'esprit de l'escalier est l'esprit de l'Abîme.




XI



Qui augmente le savoir augmente le malheur, mais le malheur des hommes est de limiter l'Être à la réalité, au réel. L'homme est fait de parties et n'a pas de totalité en soi. La totalité dans le monde des choses ne se fait sentir que par son absence. L'homme ne peut pas trouver la réconciliation dans la seule réalité.


L'homme a les pieds dans le réel, mais il vit aussi dans les multiples demeures où il accède autrement que par ses pieds. L'homme « moderne » veut faire advenir ces demeures au réel par la technique et construire le paradis terrestre, la réconciliation, par le travail forcé, la technique et la puissance. Cela est contradictoire en soi, puisque la force technique est une puissance dont l'œuvre de destruction dépasse l'œuvre de production, et dont la force d'emprisonnement inévitable, l'aliénation, dépasse la libération réelle et aussi illusoire de la puissance sur les choses.




XII




Pour se faire obéir du réel, il faut obéir à ses Lois. Et c'est ainsi qu'en croyant se libérer du Réel, l'homme moderne s'y enferme toujours davantage.



XII-2





Car l'homme n'est pas seulement soumission pratique au réel, mais aussi par essence puissance d'Imagination, puissance de production d'être. L'homme est par essence le négatif du réel, et sa plus forte affirmation est la plus forte négation de celui là. Ce qui fait du « réalisme » un mensonge mortel pour la vie humaine.



XII-3



Pour le gnostique, le réel est une matière à informer par des images, une base substantielle fluide des métamorphoses. Mais autant par le percept et le concept que par la phénoménalité effective, qui échappe à la volonté.

Le réel peut ainsi se définir comme matière et comme résistance obscure .

A ce titre la personne est matière. Il n'est pas de transformation d'étant qui ne transforme la puissance de transformation.

L'alchimie est une illustration de cette co-transformation.



XIII



Une appréciation de valeur, une règle, une loi ou un ensemble organique de lois ne peut s'appliquer légitimement que dans les mondes hiérarchiquement égaux ou inférieurs à la souveraineté qui les fonde.




XIII-2



Les hommes serviteurs du monde des choses posent comme licite tout attentat effectif contre la liberté humaine d'habiter les dix mille demeures, si l'objectif avoué de l'infraction aux principes est préalablement posé comme moralement souhaitable dans le monde des choses .

Le moralement souhaitable est le déploiement univoque d'une puissance de production quantitative. Les besoins matériels élémentaires et le désir humain sont instrumentalisés pour produire toujours davantage. La satisfaction n'est pas atteignable même dans l'abondance. La civilisation reste élémentaire, végétale et animale.

L'Art général, la poiésis est sacrifiée à la production quantitative. Cela amène à nier le propre de l'Imagination, et à mettre chacun également au service des choses.

De ce fait l'Imagination est rabaissée comme fantaisie.

La "morale" est l'arme de guerre de toute illégitimité, puisqu'elle pose que toutes les demeures doivent respecter les règles d'un monde inférieur. C'est une usurpation permanente du Verbe .


La règle édictée est triviale : une famille peut développer des coutumes mais celles-ci n'engagent pas les lois nationales. Poser des lois est une puissance analogue au Verbe, non la seule ni la plus nette ; simplement la plus connue. Ce qui est posé dans le verbe devient être.

Du point de vue des mondes, le pouvoir des politiques élus des électeurs effectifs ou des chefs d'entreprise élus par suffrage censitaire des actionnaires n'atteint pas légitimement les mondes de la poiésis. C'est pourquoi les interventions du politique ou du financier dans les normes de la recherche fondamentale, de l'Art, de la pensée sont illégitimes et évidemment absurdes. Ce qui a été vrai avec Lyssenko l'est encore aujourd'hui. Il importe de réfuter avec force toute prétention de légitimité universelle qui serait issue du suffrage universel-cette légitimité est un mandat qui ne peut s'exercer en outre que dans des champs légitimes. De même, le fait que l'argent puisse servir de levier d'intervention universel ne rend pas celui qui en est le maître législateur légitime, quand bien même il trouvera aisément des courtisans.

Ainsi le démos des athéniens n'avait-il pas de légitimité à juger Socrate et avait le devoir de l'entretenir matériellement indépendamment de son jugement sur lui. Le principe d'organisation des domaines d'activités qui relèvent de la poiésis ne peut être que l'auto-organisation par les personnes concernées. C'est un devoir envers l'être humain que de leur donner des moyens suffisants d'existence. Le mécénat est un honneur du riche et du peuple ; ainsi la poiésis les inscrit-il dans l'éternité et développe leur conscience d'eux-même, leur être pensé objectif, leur gloire au sens authentique. Le mécénat est même la fin de l'organisation politique saine, sachant que "la religion", je dirais plutôt la fonction des Brahmanes, en tant qu'ensemble de moyen de liens entre la société humaine et les mondes supérieurs, ne se distingue pas d'elle.

Car "la religion" n'est rien d'autre que cela, l'ordonnancement du monde humain par les mondes de l'Imagination, par la lumière de Gloire. La transfiguration de la vie humaine, la réalisation de son essence. Elle se fait par les Lois, comme les lois de Manou, par l'enseignement, les rites, l'ensemble harmonieux des existences. Cela n'a rien à voir avec la terreur et la moraline des tartuffes.

C'est cette fin suprême qui est anéantie par le règne des choses comme lien politique de base. Le développement de la technoscience et l'énormité des moyens quantitatifs qu'elle exige modifie ces conditions au profit de la puissance et de l'argent. Aussi la technoscience n'est pas une montée en puissance de la science, mais un asservissement. Ce point mérite d'être discuté.

La moralité moderne ne peut revendiquer de s'appliquer ne serait-ce qu'à l'art sans sombrer dans la caricature de l'art d'entreprise, ou du réalisme socialiste, ou de l'art républicain. Céline est un grand écrivain, et cela est étranger à ses jugements de valeur. Son art peut être apprécié sans partager ses funestes interventions politiques. Boulgakov était indépendant de Staline dans son activité d'écrivain. Le tuer n'y aurait rien changé ; et Staline avait ceci de supérieur à nos Césars ivres qu'il le savait, et qu'il l'a laissé écrire, malgré sa folie et sa cruauté.

En particulier, la sécurité et la certitude sont des principes de base de la moralité des choses. Ce monde a besoin de sécurité et de certitude pour rendre solide, concret, échangeable, ses appréciations de valeur fragiles et éphémères par nature. Or ni la sécurité ni la certitude ne peuvent être apportés par la poiésis, qui par essence est destruction de la sécurité et de la certitude. C'est cela qui oppose le Grand Inquisiteur à Jésus dans la parabole de Dostoïevski. Ainsi les porteurs de flambeaux ont-ils dans l'histoire connu les supplices des peuples et de leurs maîtres : le cas de Giordano Bruno est à comparer à celui du Maître. La Croix est l'autorité de la chose jugée.

La liberté humaine antérieure et fondatrice du Droit pose l'illégitimité absolue de l'intervention de souverains humains, quels qu'ils soient et sous aucune raison, dans son domaine : il existe des domaines non légaux. Il ne s'ensuit pas qu'ils soient non régulés, et moins encore livré à la toute puissance humaine, qui est toujours illusoire.

Car la liberté humaine dans le monde des choses n'est pas grand-chose . La mentalité d'esclave cependant est la condition de l'esclavage . Cette mentalité déploie une appréciation de valeur fondamentale : un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort, ou encore la vie biologique est prioritaire sur toute autre étant, est la plus haute valeur.

On hésiterait aujourd'hui à affirmer que l'Art ou la liberté valent plus que la vie humaine. Pourtant ce jugement est à la base de toute résistance à l'oppression, ou de toute défense de sa civilisation par un peuple dans la guerre. Les résistants nous disent que la vie humaine peut être sacrifiée à ce qui la dépasse . L'Occident vénère le sacrifice.

Nous dépensons une somme énorme d'argent et de travail pour les vieux, les handicapés, la médecine du corps ; à côté, les efforts fait pour grandir la vie humaine sont superfétatoires et à contresens. Ainsi le 1% culturel, qui fait que l'architecture ne ressort que de la rationalité de l'ingénieur, auquel s'ajoute une "œuvre"vide de sens calculée par un %...L'architecture est création d'espace de possible, comme une théorie nouvelle, une morale nouvelle, un amour nouveau. Sinon, c'est la fabrication de boîtes ; et c'est bien de cela qu'il s'agit . L'art est dissocié de l'utile.

Ces choix ne sont nullement des choix qui s'imposent sans discussion, mais des choix imposés par une sénocratie. Je ne brulerais pas une bibliothèque pour une vie humaine, si on ne me montre pas ce que l'Art pèse de sang et de larmes. Brûler une bibliothèque c'est amoindrir la vie humaine en général, là où la mort d'un seul n'est rien que de droit.

Mourir est certes "mourir à douleur", dans le sang, la panique et la merde. "Seigneur, seigneur..." Ma mort m'incite à vivre.



XIV



De ce fait les jugements de valeur du monde des choses sont posés comme effectivement obligatoires, et refoulent, dénient toute valeur aux dix mille demeures. Les hommes du réel posent la réalité comme Être total, et tout Autre que le réel comme néant, passivement ou activement nié . Les actes nient autant que les paroles. C'est pourquoi il est légitime de parler de Tyrannie totalitaire, en constatant l'usurpation et la négation systématiques.




XV



Le sens des mots de tyrannie et de totalitarisme sont néantisés par la Tyrannie floue de l'ordre bourgeois. Car en effet cette tyrannie ne rend pas obligatoire un ensemble orthodoxe de comportements, mais incite de manière insidieuse mais puissamment coercitive à des classes de comportements acceptables. La tyrannie statistique n'en est pas moins parfaitement déterminée. Les limites n'en sont pas moins rigoureuses d'être floues et insaisissables. Car le passage de la limite est net, quoique toujours particulier, et donc insaisissable par la théorie ou le droit.


Pourtant déjà les amitiés et les amours humaines dépassent toutes les choses que s'approprie vainement l'homme pour être heureux. Elles les dépassent en joie et en douleur, car qui veut la vie, l'âpre saveur de la vie, doit la jouer et risquer la douleur des déserts. Qui veut garder sa vie la perdra. L'accumulation des choses est sécurisante, les choses ne vous quittent pas. Mais elles ne vous choisissent pas, ne brûlent pas de vous, ne chantent pas de longues complaintes sous la Lune, sur les rivages des fleuves, en vôtre grâce. La personne que chante le poète devient immortelle en des demeures de parole. Qui a oublié Iseult la reine, Marguerite, ou les amours d'Apollinaire?


« Le Pont Mirabeau


Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

(...)
L'amour s'en va comme cette eau courante L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

(...)

Choisir les choses est manquer de foi en le destin.




XVI



La certitude et la sécurité ne sont pas le critère d'une vie qui doit nous mener à une bonne mort. La certitude et la sécurité, comme la morale et la raison, sont des appréciations de valeur qui mènent à l'ensevelissement de la vie. Certitude, Sécurité, Raison, Morale, sont les idoles d'un monde désertique, une vallée sans issue de roches sombres où brûle le flamme noire de l'enfer .


Un monde sans eau pour l'âme qui a soif, sans rire et sans larmes. La vie est irresponsable, impitoyable et cruelle comme la brûlure du Soleil, vie au goût mêlé du sang des sacrifices et des roses. Vie des falaises hiératiques et vie des noyés tournoyant vers l'Abîme. La vie humaine dans sa dignité et sa splendeur , comme la mer, n'est pas le lieu des repos.



XVII



L'Art et la Magie sont pour la vie et non pour les tombeaux. La meilleure poésie générale advient à l'existence dans la vie des personnes, et dans l'ensorcellement et la transfiguration des choses. Cette dernière opération a lieu par la transformation matérielle et par le signe, et non par la transformation technique seule, ne signifiant rien d'autre qu'elle même et le service des choses.

Les demeures de l'homme, les « modernes », ceux qui se nomment tels les appellent « culture » et en accumulent des choses dans des musées, musées des Arts premiers, primitifs, comme si l'accès aux dix mille demeures était une nécessité du passé, réservée aux sauvages. Comme si seule comptait la réalité de toutes ces choses disparates et non l'Être, les Anges très puissants dont ils sont ou étaient les signes et les supports dans la vie des personnes habitant leurs demeures. Les musées sont des tombeaux et des prisons. La littérature est vécue, ou pauvreté essentielle, dénuement, qui cherche à se compenser et à se cacher à elle même, comme une forme de pornographie .



XVIII



La guerre est inévitable et elle est déjà là, souterraine. La guerre est une réalité et dépasse la réalité. C'est dans la vie, l'âme, l'esprit des personnes, tous les jours, que la guerre a lieu .




XVIII-2



La révolution, les révolutionnaires sont pour le monde un symptôme du mal qui le ronge, comme la jambe d'ivoire d'Achab dans Moby Dick : elle porte encore artificiellement ce qui devrait tomber, elle bat un rythme démoniaque, mais en elle même est blanche, lisse et immaculée.




XVIII-3



La guerre est une guerre métaphysique . L'encadrement entéléchique du Système est l'assurance de la domination du type d'homme unidimensionnel propre au Système, dont Eichmann est juste une manifestation du caractère monstrueux (Arendt) . Cet encadrement sert à remplacer la société organique, en créant les cadres de la fiction donnant à chacun une place dans le monde, en échange d'une soumission totale au Système . Pour exister, chaque être humain doit laisser mourir ou tuer une part de lui-même ; et cette part ne cesse d'être toujours plus dévorante .


C'est cette situation existentielle qui rend la guerre inévitable : la vie même de l'âme est en cause .





XIX




Ce qui cause la guerre est la volonté de mobilisation totale des personnes comme des choses, et autour des choses. C'est la réalité d'une volonté d'une soumission absolue à une entéléchie contraire à celle du tissage humain. C'est l'annihilation pratique et symbolique des demeures. Ceci est présenté comme la réalisation extensive du désir humain, comme une toute puissance de la liberté humaine.




XX



Comme le monde des choses et son système sont une figure globale, la seule guerre efficace est la guerre totale.




XXI



Cependant la guerre ne peut se dérouler comme guerre de puissance, car dans le monde des choses, la puissance du Verbe et de l'Imagination n'est pas créatrice de victoire à la mesure des choses .

À cette mesure, la victoire de l'Esprit ne peut être.



XXII



Le terrorisme et la répression sont les deux mâchoires du même piège à con (Manchette). Ceci est une condamnation définitive de la lutte armée. Qui combat dans le monde des choses prend les armes de l'ennemi . Les armes fonctionnelles sont les armes de l'esprit, les glaives de feu des chérubins .



XXIII



Le monde des choses n'a d'autre entéléchie que le déploiement complet de sa puissance. Ce sont les moyens qui suscitent une indéfinité de fins pour une entéléchie unique. Le communisme, le capitalisme, le nazisme sont des maximisations du déploiement de la puissance matérielle. Le combat matériel est par principe déploiement de puissance, service des choses. Il y a cependant des degrés dans la violence destructrice des régimes modernes, qui justifient l'usage de la guerre matérielle.



XXIV



La puissance médiatique est aussi un déploiement matériel, quantitatif de puissance ; et l'usage de la propagande médiatique, quelle que soit la cause défendue, est avant tout service et justification du système . C'est en ce sens qu'il est vrai que le média est le message.

C'est l'illusion la plus commune que le combat pour des bonnes causes, comme la diffusion par propagande de messages "moralement positifs" puisse servir autre chose que le système qui les diffuse. Pire, certains utilisent le mensonge et la manipulation pour servir leurs "bonnes causes". Naïvement donné, ce service se paie au prix excessif de la complicité morale, ou douze deniers.

L'extension quantitative illimitée de la communication abaisse le prix à payer pour la mutinerie. L'utilisation doit être contre-utilisation en elle même. C'est à dire que la manière de diffuser compte autant , sinon plus , que le message.

Le pire service que l'on puisse rendre à une cause est de le défendre avec de mauvaises raisons (Nietzsche).

On conseillera aux imbéciles de défendre le système-ils le font déjà pour la plupart, mais il ne faut pas insulter l'avenir. On leur donnera les arguments. Surtout ne découragez pas les imbéciles. Voyez Flaubert à ce sujet.



XXV




La guerre est la lutte de l'esprit contre l'esprit, car l'esprit a trahi la vie et l'homme.



XXVI



Ce sont les appréciations de valeurs, les structures de pensées de l'idéologie des choses qui doivent être dressées contre elle même. Car l'Univers est commun, et ainsi tout langage poiétique. Cela ressemble à l'action d'un virus. La force de l'ennemi doit devenir nôtre. L'entéléchie du système le pousser à se dévorer lui même.



XXVII




Le combat spirituel oblige à tous les masques, pour occuper en profondeur le terrain de la poiésis, de la production symbolique, ou Art général. Car c'est aussi avec des arguments et des techniques compatibles avec l'ennemi que le combat peut être utile. C'est pourquoi dans tout combat la complicité avec l'ennemi, la compromission est inévitable.



XXVIII



C'est l'Encyclopédie qui au dix huitième siècle s'est avérée la meilleure arme d'une guerre de cette espèce. Elle a déployé les structures de pensée et les arguments de l'Europe contre elle même . L'Encyclopédie du XXIème siècle n'est qu'analogue, c'est à dire essentiellement différente.


La lutte est de nature spirituelle, car c'est l'esprit de l'homme qui a trahi le plus haut de l'homme en voulant la toute puissance, et c'est l'esprit qui doit se ressaisir lui même et détruire ses illusions morbides.

Rien ne doit être conservé de l'ancien monde sans transformation profonde.

L'illusion de la toute puissance n'est atteignable qu'avec des choses, ou par la violence totalitaire sur des personnes, par l'écrasement physique et symbolique. Mais là encore cette toute puissance est partiellement illusoire : la résistance humaine n'a jamais cessé dans les camps. Aujourd'hui la société bourgeoise voudrait administrer les personnes comme des choses. Les sciences de l'Éducation ne pensent pas les portes à montrer, les ciels et les mers à parcourir, les clefs à transmettre, mais sont des sciences de la modification du comportement pour qu'il soient mesurables et quantifiables comme dans la production des choses. Beaucoup de sciences humaines deviennent des sciences de conformation et d'adaptation. A ce titre elles véhiculent comme vérités évidentes les appréciations de valeurs du règne de la quantité. La répression est décentralisée, diffusée jusqu'aux personnes elle mêmes, au nom de jugements indiscutables du Bien.




XXIX



Le combattant spirituel doit nécessairement revendiquer le Mal comme sien, pour ne pas être récupérable. Car dans le monde systématique des choses, le bien revendiqué est un moteur du système, le vrai est un moment du faux général . (Debord)

Dans la compensation imaginaire, le divertissement, et l'auto-justification à la fuite se perd la force et le radicalisme implacable de la mutinerie. La lucidité doit être impitoyable et cruelle pour affronter une réalité impitoyable et cruelle sans fuir dans les arrières mondes et le divertissement. Les demeures ne sont pas des abris. Les personnes qui y habitent marchent dans le monde des choses, et vivent l'emprisonnement de la négation triomphante. Nous sommes forcés d'agir comme si ce que nous savons de plus précieux était pur néant dans notre monde quotidien. Aucune compensation, aucune négociation ne sont possibles par principe. Un piège typique du système est de proposer la négociation, ou des aspects moralement valorisés. Les engagements généreux du politiquement correct sont des pièges du système. Le vrai dans le système est un moment du faux, de la falsification générale. Le vrai est ainsi au service du mensonge, et le bien au service de la corruption. C'est pourquoi le combattant doit être mal pensant, et revendiquer le Mal.
Cela ne veut pas dire qu'il doit reprendre des idéologies que le système rejette avec raison comme inhumaines, même par provocation, car c'est un déshonneur de se servir de morts innocentes pour faire de la provocation. L'horreur de ce qu'ont subi les victimes doit être respecté. Quant à l'usage de la force, il oblige à entrer dans les règles du monde des choses, où la défaite est inexorable.

La pire défaite même étant de vaincre. Car alors le vainqueur assume la nature du vaincu, et devient l'agent de la puissance qui animait son ennemi. On en trouverait beaucoup d'exemples.

Nous, mutins, avons coupé les ponts avec l'Europe, pour proclamer la puissance de la Liberté que nous avons apprise en Europe dans les mots, et dans les faits par nous-même. Les européens « réalistes » ont besoin d'une bonne cure de surréalisme, d'hyperréalisme, pour sortir des cimetières de choses figées, mortes, échouées, qu'ils ont apprises jusqu'au plus profond des os et les empêche de vivre au delà de leurs ténèbres. Ils sont comme ces centaines de soldats morts debouts, pris dans les glaces, vu une nuit d'hiver de 1943 sur la steppe du front de l'Est, à la lueur menaçante de la Lune.




XXX



La lutte qui s'engage est une lutte à mort, mais seul ce qui est réel peut mourir. Fondée sur rien, notre cause ne peut être vaincue.

mercredi 23 septembre 2009

L'avenir de la société industrielle : traduit par Michel Roudot.

Ce texte très discutable n'en est pas moins fondateur. L'Encyclopédie condamne le terrorisme, et ne croit pas que l'auteur ait eu raison dans ses pratiques . Il est néammoins un classique du radicalisme qui mérite d'être lu avec soin. La traduction est disponible en ligne : http://lanredec.free.fr/polis/UnabomberManifesto_tr.html

(Naissance de Vénus)



1. La Révolution Industrielle et ses conséquences ont été un désastre pour la race humaine. Ils ont énormément augmenté l'espérance de vie de ceux d'entre nous qui vivons dans des pays "avancés", mais ils ont déstabilisé la société, ont rendu la vie peu satisfaisante, ont soumis les êtres humains à des indignités, ont conduit à des souffrances psychologiques généralisées (à des souffrances physiques aussi dans le Tiers-Monde) et ont infligé des dégâts sévères au monde naturel. La poursuite du développement de la technologie empirera la situation. Elle soumettra certainement les êtres humains à des indignités plus grandes et infligera des dégâts plus grands au monde naturel, elle mènera probablement à une rupture sociale et des souffrances psychologiques plus grandes et elle peut mener à plus de souffrances physiques même dans les pays "avancés".

2. Il se peut que le système industrialo-technologique survive ou qu'il s'écroule. S'il survit, il PEUT finalement permettre un bas niveau de souffrance physique et psychologique, mais seulement après le passage par une période longue et très douloureuse d'ajustement et seulement au prix d'avoir réduit de manière permanente les êtres humains et beaucoup d'autres organismes vivants en produits manufacturés et en simples rouages de la machine sociale. En outre, si le système survit, ces conséquences seront inévitables : il n'y a aucun moyen de réformer ou de modifier le système pour l'empêcher de priver les gens de dignité et d'autonomie.

3. Si le système s'écroule les conséquences seront également très douloureuses. Mais plus gros le système devient, plus désastreux seront les résultats de son effondrement, donc s'il doit s'écrouler il vaut mieux qu'il s'écroule plus tôt que plus tard.

4. Nous préconisons donc une révolution contre le système industriel. Cette révolution peut ou non se servir de la violence : elle peut être soudaine ou peut être un processus relativement graduel s'étendant sur quelques décennies. Nous ne pouvons rien prévoir de cela. Mais nous décrivons d'une façon très générale les mesures que ceux qui détestent le système industriel devraient prendre pour préparer la voie à une révolution contre cette forme de société. Ce ne doit pas être une révolution POLITIQUE. Son objet sera de renverser non des gouvernements, mais la base économique et technologique de la société actuelle.

5. Dans cet article nous prêtons attention à certains seulement des événements négatifs qui sont issus du système industrialo-technologique. Nous ne mentionnons que brièvement d'autres événements ou les ignorons complètement. Cela ne signifie pas que nous considérons ces autres événements comme sans importance. Pour des raisons pratiques nous devons limiter notre discussion aux secteurs qui ont reçu une attention publique insuffisante ou sur lesquels nous avons quelque chose de nouveau à dire. Par exemple, dans la mesure où il y a des mouvements environnementaux et de défense de la vie sauvage bien développés, nous avons très peu écrit sur la dégradation environnementale ou la destruction de la nature sauvage, bien que nous les considérions comme des sujets extrêmement importants.

PSYCHOLOGIE DU GAUCHISME MODERNE
6. Tout le monde ou presque reconnaîtra que nous vivons dans une société profondément troublée. Une des manifestations les plus répandues de la folie de notre monde est le gauchisme, donc une discussion de la psychologie du gauchisme peut servir d'introduction à la discussion des problèmes de la société moderne en général.

7. Mais qu'est ce que le gauchisme ? Pendant la première moitié du 20ème siècle le gauchisme aurait pratiquement pu être identifié avec le socialisme. Aujourd'hui le mouvement est fragmenté et il n'est pas clair de définir qui peut correctement être appelé un gauchiste. Quand nous parlons des gauchistes dans cet article nous entendons principalement les socialistes, les collectivistes, les gens "politiquement corrects", les féministes, les activistes gays et du handicap, les activistes des droits des animaux et tout ce genre de gens. Mais ceux qui sont associés avec un de ces mouvements ne sont pas tous des gauchistes. Ce que nous essayons de décrire dans la discussion du gauchisme n'est pas tant un mouvement ou une idéologie qu'un type psychologique, ou plutôt une collection de types associés. Ainsi, ce que nous entendons par "le gauchisme" apparaîtra plus clairement au cours de notre discussion de la psychologie gauchiste (Voir également les paragraphes 227-230.)

8. Même ainsi, notre conception du gauchisme restera beaucoup moins claire que nous ne le souhaiterions, mais il ne semble y avoir aucun remède à cela. Tout que nous essayons de faire est d'indiquer d'une façon grossière et approximative les deux tendances psychologiques dont nous croyons qu'elles sont la principale motivation du gauchisme moderne. Nous n'affirmons en aucun cas donner TOUTE la vérité sur la psychologie gauchiste. De plus, notre discussion est censée ne s'appliquer qu'au gauchisme moderne. Nous laissons ouverte la question de la mesure dans laquelle notre discussion pourrait s'appliquer aux gauchistes du 19ème et du début du 20ème siècle.

9. Nous appelons les deux tendances psychologiques qui sont à la base du gauchisme moderne "le sentiment d'infériorité" et "la sursocialisation". Le sentiment d'infériorité est une caractéristique du gauchisme moderne dans son ensemble, tandis que la sursocialisation est caractéristique seulement d'un certain segment du gauchisme moderne; mais ce segment est hautement influent.

SENTIMENT D'INFÉRIORITÉ
10. Par "sentiment d'infériorité" nous entendons non seulement le sentiment d'infériorité dans le sens le plus strict, mais un large spectre de traits associés : manque d'amour-propre, sentiment d'impuissance, tendances dépressives, défaitisme, culpabilité, haine de soi, etc. Nous soutenons que les gauchistes modernes ont tendance à avoir de tels sentiments (probablement plus ou moins réprimés) et que ces sentiments déterminent de façon décisive la direction du gauchisme moderne.

11. Quand quelqu'un interprète comme désobligeant presque tout ce qu'on dit de lui (ou de groupes auxquels il s'identifie) nous concluons qu'il a un sentiment d'infériorité ou un manque d'amour-propre. Cette tendance est prononcée parmi les défenseurs des droits des minorités, qu'ils appartiennent ou non aux groupes minoritaires dont ils défendent les droits. Ils sont hypersensibles aux mots utilisés pour désigner les minorités. Les termes "noir", "oriental", "handicapé" ou "gonzesse" pour un Africain, un Asiatique, un invalide ou une femme n'avaient à l'origine aucune connotation dérogatoire. "Nana" et "gonzesse" étaient simplement les équivalents féminins de "type" ou "mec". Les connotations négatives ont été attachées à ces termes par les activistes eux-mêmes. Quelques défenseurs des droits des animaux en sont même venus à rejeter le mot "animal de compagnie" et insistent sur son remplacement par "compagnon animal". Les anthropologues gauchistes en font des tonnes pour éviter de dire quoi que ce soit des peuples primitifs qui pourrait éventuellement être interprété comme négatif. Ils veulent remplacer le mot "primitif" par "sans écriture". Ils semblent presque paranoïdes sur tout ce qui pourrait suggérer que quelque culture primitive que ce soit soit inférieure à la nôtre. (Ceci n'implique pas que nous pensions que les cultures primitives SONT inférieures à la nôtre. Nous soulignons simplement l'hypersensibilité des anthropologues gauchistes.)

12. Ceux qui sont les plus sensibles à la terminologie "politiquement incorrecte" ne sont pas l'habitant moyen des ghettos noirs, l'immigrant asiatique, la femme maltraitée ou l'invalide, mais une minorité d'activistes, dont beaucoup n'appartiennent même à aucun groupe "opprimé", mais viennent des strates privilégiées de la société. Le politiquement correct a sa forteresse parmi les professeurs d'université, qui ont un emploi stable avec un salaire confortable et dont la majorité sont des hommes blancs hétérosexuels issus de familles bourgeoises.

13. Beaucoup de gauchistes s'identifient fortement avec les problèmes des groupes qui ont pour image d'être faibles (les femmes), vaincus (les Indiens d'Amérique), repoussants (les homosexuels), ou inférieurs d'une autre façon. Les gauchistes eux-mêmes estiment que ces groupes sont inférieurs. Ils ne s'avoueraient jamais qu'ils ont de tels sentiments, mais c'est précisément parce qu'ils voient ces groupes comme inférieurs qu'ils s'identifient avec leurs problèmes. (Nous ne suggérons pas que les femmes, les Indiens, etc, SOIENT inférieurs; nous pointons seulement un caractère de la psychologie gauchiste).

14. Les féministes tiennent désespérément à prouver que les femmes sont aussi fortes et aussi capables que les hommes. Clairement ils sont harcelés par la crainte que les femmes puissent ne pas être aussi fortes et aussi capables que des hommes.

15. Les gauchistes ont tendance à détester tout ce qui a pour image d'être fort, bon et couronné de succès. Ils détestent l'Amérique, ils détestent la civilisation Occidentale, ils détestent les mâles blancs, ils détestent la rationalité. Les raisons que les gauchistes donnent de leur haine de l'Occident, etc, ne correspondent clairement pas avec leurs motifs réels. Ils DISENT qu'ils détestent l'Ouest parce qu'il est guerrier, impérialiste, sexiste, ethnocentrique et ainsi de suite, mais si ces mêmes travers apparaissent dans des pays socialistes ou dans des cultures primitives, le gauchiste leur trouve des excuses, ou au mieux il admet À CONTRECOEUR qu'ils existent; tandis qu'il souligne AVEC ENTHOUSIASME (et souvent exagère énormément ) ces fautes là où elles apparaissent dans la civilisation Occidentale. Ainsi il est clair que ces fautes ne sont pas le motif réel du gauchiste pour détester l'Amérique et l'Occident. Il déteste l'Amérique et l'Occident parce qu'ils sont forts et qu'ils réussissent.

16. Les mots comme "confiance en soi", "indépendance", "initiative", "entreprise", "optimisme", etc, n'ont que peu de place dans le vocabulaire libéral et gauchiste. Le gauchiste est anti-individualiste, pro-collectiviste. Il veut que la société résolve les besoins de chacun à sa place, s'occupe de lui. Ce n'est pas le genre de personne qui a une confiance intérieure en sa propre capacité à résoudre ses propres problèmes et à satisfaire ses propres besoins. Le gauchiste est opposé au concept de compétition parce que, au fond de lui, il se voit comme un perdant.

17. Les formes d'art qui plaisent aux intellectuels gauchistes modernes ont tendance à se concentrer sur le sordide, la défaite et le désespoir, ou bien ils prennent une tonalité orgiaque, rejetant tout contrôle rationnel comme s'il n'y avait aucun espoir d'accomplir quoi que ce soit par le calcul raisonnable et que tout ce qui restait était de s'immerger dans les sensations du moment.

18. Les philosophes gauchistes modernes ont tendance à écarter la raison, la science, la réalité objective et à insister que tout est culturellement relatif. Il est vrai que l'on peut sérieusement s'interroger sur les fondements de la connaissance scientifique et sur la façon de définir, si toutefois c'est faisable, le concept de réalité objective. Mais il est évident que les philosophes gauchistes modernes ne sont pas simplement des logiciens imperturbables analysant systématiquement les fondements de la connaissance. Ils sont profondément impliqués émotionnellement dans leur attaque de la vérité et de la réalité. Ils attaquent ces concepts à cause de leurs propres besoins psychologiques. D'une part, leur attaque est un exutoire pour l'hostilité et, dans la mesure où il est couronné de succès, il satisfait leur recherche de puissance. Ce qui est plus important, le gauchiste déteste la science et la rationalité parce qu'elles classifient certaines croyances comme vraies (c'est-à-dire, fructueuses, supérieures) et d'autres croyances comme fausses (c'est-à-dire des échecs, inférieures). Le sentiment d'infériorité du gauchiste est si profond qu'il ne peut pas tolérer de classification de certaines choses comme fructueuses ou supérieures et d'autres comme ratées ou inférieures. C'est aussi à la base du rejet par beaucoup de gauchistes du concept de maladie mentale et de l'utilité des tests de quotient intellectuel. Les gauchistes sont opposés aux explications génétiques des capacités ou comportements humains parce que ces explications ont tendance à faire apparaître certaines personnes comme supérieures ou inférieures à d'autres. Les gauchistes préfèrent donner à la société le crédit ou le blâme pour les capacités d'un individu ou leur absence de capacités. Ainsi si une personne est "inférieure" ce n'est pas sa faute, mais celle de la société, parce qu'il n'a pas été élevé correctement.

19. Le gauchiste n'est pas typiquement le genre de personne dont le sentiment d'infériorité fait un vantard, un égotiste, un voyou, un promoteur de soi, un concurrent impitoyable. Ce genre de personne n'a pas complètement perdu toute foi en soi. Il a un déficit dans son sentiment de puissance et de valeur personnelle, mais il peut toujours se concevoir comme ayant la capacité d'être fort et ses efforts pour se montrer fort produisent son comportement désagréable [1]. Mais le gauchiste est au delà de cela. Son sentiment d'infériorité est si enraciné qu'il ne peut pas se concevoir comme individuellement fort et de valeur. De là le collectivisme du gauchiste. Il peut se sentir fort seulement en tant que membre d'une grande organisation ou d'un mouvement de masse avec lequel il s'identifie.

20. Remarquons la tendance masochiste des tactiques gauchistes. Les gauchistes protestent en se couchant devant les véhicules, ils provoquent intentionnellement les violences de la police ou des racistes, etc. Ces tactiques peuvent souvent être efficace, mais beaucoup de gauchistes les utilisent non comme un moyen vers une fin, mais parce qu'ils PRÉFÈRENT les tactiques masochistes. La haine de soi est un trait gauchiste.

21. Les gauchistes peuvent prétendre que leur activisme est motivé par la compassion ou par des principes moraux et les principes moraux jouent vraiment un rôle pour le gauchiste du type sursocialisé. Mais la compassion et les principes moraux ne peuvent pas être les motifs principaux de l'activisme gauchiste. L'hostilité est un composant trop saillant du comportement gauchiste; comme l'est la recherche du pouvoir. De plus, beaucoup de comportement gauchistes ne sont pas rationnellement calculés pour être avantageux pour les gens que les gauchistes prétendent essayer d'aider. Par exemple, si on croit que la discrimination positive est bonne pour les noirs, cela a-t-il un sens d'exiger une discrimination positive en termes hostiles ou dogmatiques ? Évidemment il serait plus productif de prendre une approche diplomatique et conciliante qui ferait des concessions au moins verbales et symboliques aux blancs qui pensent que la discrimination positive est une discrimination contre eux. Mais les activistes gauchistes ne prennent pas cette approche parce qu'elle ne satisferait pas leurs besoins émotionnels. Aider les noirs n'est pas leur but réel. Au contraire, les problèmes raciaux leur servent d'excuse pour exprimer leur propre hostilité et leur besoin frustré de puissance. De cette manière ils nuisent en réalité aux noirs, parce que l'attitude hostile des activistes envers la majorité blanche a tendance à intensifier la haine raciale.

22. Si notre société n'avait aucun problème social du tout, les gauchistes devraient INVENTER des problèmes pour se donner une excuse pour faire des histoires.

23. Nous soulignons que ce qui précède ne prétend pas être une description précise de quiconque pourrait être considéré comme gauchiste. C'est seulement une indication sommaire d'une tendance générale du gauchisme.

SURSOCIALISATION
24. Les psychologues utilisent le terme "socialisation" pour désigner le processus par lequel les enfants sont formés à penser et agir comme la société l'exige. On dit qu'une personne est bien socialisée si elle croit et obéit au code moral de sa société et s'insère bien comme un rouage de cette société. Il peut sembler insensé de dire que beaucoup de gauchistes sont sur-socialisés, puisque le gauchiste est perçu comme un rebelle. Néanmoins, la position peut être défendue. Beaucoup de gauchistes ne sont pas aussi rebelles qu'ils le semblent.

25. Le code moral de notre société est si exigeant que personne ne peut penser, ressentir et agir d'une façon complètement morale. Par exemple, nous sommes censés ne haïr personne, cependant à peu près tout le monde déteste quelqu'un à un moment ou un autre, qu'il se l'avoue ou non. Certaines personnes sont si fortement socialisées que l'effort pour penser, pour ressentir et agir moralement leur impose un fardeau sévère. Pour éviter le sentiment de culpabilité, ils doivent continuellement se mentir sur leurs motifs et trouver des explications morales à des sentiments et des actions qui ont en réalité une origine non-morale. Nous utilisons le terme "sursocialisé" pour décrire ces gens. [2]

26. La sursocialisation peut mener à une mauvaise opinion de soi, un sentiment d'impuissance, au défaitisme, à la culpabilité, etc. Un des moyens les plus importants par lesquels notre société socialise les enfants est de leur faire honte de comportement ou de discours contraires aux attentes de la société. Si on en fait trop, ou si un enfant particulier est spécialement susceptible à de tels sentiments, il finit par avoir honte de LUI-MÊME. De plus la pensée et le comportement de la personne sursocialisée sont plus limités par les attentes de la société que ceux de la personne faiblement socialisée. La majorité des gens s'engage dans une quantité significative de mauvais comportements. Ils mentent, ils commettent de petits vols, ils violent le code de la route, ils tirent au flanc au travail, ils détestent quelqu'un, ils disent des choses rancunières ou ils font des sournoiseries pour passer devant un autre. La personne sursocialisée ne peut pas faire ces choses, ou si elle les fait elle éprouve de la honte et de la haine de soi. La personne sursocialisée ne peut même pas éprouver, sans culpabilité, des pensées ou des sentiments qui sont contraire à la morale acceptée; elle ne peut pas avoir des pensées "malpropres". Et la socialisation n'est pas seulement une question de morale; nous sommes socialisés pour nous conformer à beaucoup de normes de comportement qui ne relèvent pas de la morale. Ainsi la personne sursocialisée est tenue par une laisse psychologique et passe sa vie sur des rails que la société a fixés pour elle. Chez beaucoup de personnes sursocialisées ceci se traduit par un sentiment de contrainte et d'impuissance qui peut être une souffrance sévère. Nous suggérons que la sursocialisation est parmi les plus sérieuses cruautés que les êtres humains infligent à d'autres.

27. Nous soutenons qu'un segment très important et influent de la gauche moderne est sursocialisé et que leur sursocialisation est très importante dans la détermination de la direction du gauchisme moderne. Les gauchistes du type sursocialisé ont tendance à être des intellectuels ou des membres de la bourgeoisie. Remarquez que les universitaires [3] constituent le segment le plus fortement socialisé de notre société et aussi le segment le plus à gauche.

28. Le gauchiste du type sursocialisé essaye d'enlever sa laisse psychologique et d'affirmer son autonomie en se rebellant. Mais il n'est ordinairement pas assez fort pour se rebeller contre les valeurs les plus fondamentales de la société. En général, les buts des gauchistes d'aujourd'hui ne sont PAS en conflit avec la morale acceptée. Au contraire, le gauchiste prend un principe moral accepté, l'adopte comme sien et accuse ensuite la société de violer ce principe. Exemples : l'égalité raciale, l'égalité des sexes, aider les pauvres, la paix par opposition à la guerre, la non-violence en général, la liberté d'expression, la bonté envers les animaux. Plus fondamentalement, le devoir qu'a l'individu de servir la société et le devoir qu'a la société de s'occuper de l'individu. Tout ceci sont des valeurs profondément enracinées dans notre société (ou au moins sa bourgeoisie [4]) depuis longtemps. Ces valeurs sont explicitement ou implicitement exprimées ou présupposées dans la plus grande part de ce qui nous est présenté par les médias grand public et le système éducatif. Les gauchistes, particulièrement ceux du type sursocialisé, ne se rebellent normalement pas contre ces principes, mais justifient leur hostilité à la société en assurant (avec un certain degré de vérité) que la société ne vit pas en accord avec ces principes.

29. Voici une illustration de la façon dont le gauchiste sursocialisé montre son véritable attachement aux attitudes conventionnelles de notre société en prétendant être en rébellion contre elle. Beaucoup de gauchistes militent pour la discrimination positive, pour placer des noirs à des postes prestigieux, pour une meilleure éducation dans les écoles noires et plus d'argent pour ces écoles; ils considèrent le mode de vie du "sous-prolétariat" noir comme un déshonneur social. Ils veulent intégrer l'homme noir dans le système, en faire un cadre d'entreprise, un avocat, un scientifique tout comme les bourgeois blancs. Les gauchistes répondront que la dernière chose qu'ils veulent est de faire de l'homme noir une copie du Blanc; au contraire, ils veulent préserver la culture Noire américaine. Mais en quoi consiste cette conservation de la culture Noire américaine ? Cela peut difficilement consister en quoi que ce soit de plus que manger black, écouter de la musique black, porter des vêtements black et aller à une église ou une mosquée black. Autrement dit, cela peut s'exprimer seulement dans des questions superficielles. Dans tout les aspects ESSENTIELS les gauchistes du type sursocialisé veulent voir l'homme noir se conformer aux idéaux bourgeois blancs. Ils veulent le faire étudier des sujets techniques, devenir un cadre ou un scientifique, passer sa vie à monter l'échelle sociale pour prouver que les noirs sont aussi bons que les blancs. Ils veulent rendre les pères noirs "responsables". Ils veulent que les gangs noirs deviennent non violents, etc. Mais ce sont exactement là les valeurs du système industrialo-technologique. Le système se moque du genre de musique qu'un homme écoute, du genre de vêtements qu'il porte ou à quelle religion il croit tant qu'il étudie à l'école, a un travail respectable, monte l'échelle sociale, est un parent "responsable", est non violent et ainsi de suite. En fait, quelles que soient ses dénégations, le gauchiste sursocialisé veut intégrer l'homme noir dans le système et lui faire adopter ses valeurs.

30. Nous ne prétendons certainement pas que les gauchistes, même du type sursocialisé, ne se rebellent JAMAIS contre les valeurs fondamentales de notre société. Clairement ils le font parfois . Quelques gauchistes sursocialisés se sont tellement rebellés contre un des principes les plus importants de la société moderne qu'ils se sont engagés dans la violence physique. De leur propre aveu, la violence est pour eux une forme de "libération". Autrement dit, en commettant des violences ils passent à travers les contraintes psychologiques qui leur ont été inculquées. Parce qu'ils sont sursocialisés ces contraintes les ont plus restraints que d'autres; d'où leur besoin de s'en libérer. Mais ils justifient ordinairement leur rébellion en termes de valeurs dominantes. S'ils s'engagent dans la violence ils revendiquent se battre contre le racisme ou quelque chose d'équivalent.

31. Nous nous rendons compte que beaucoup d'objections pourraient être soulevées contre le croquis sommaire qui précéde sur la psychologie gauchiste. La situation réelle est complexe et s'approcher d'une description complète de ce sujet prendrait plusieurs volumes même si les données nécessaires étaient disponibles. Nous revendiquons seulement avoir indiqué très grossièrement les deux tendances les plus importantes dans la psychologie du gauchisme moderne.

32. Les problèmes du gauchiste sont indicatifs des problèmes de notre société dans son ensemble. Le manque d'amour propre, les tendances dépressives et le défaitisme ne sont pas limités à la gauche. Bien qu'ils soient particulièrement remarquables dans la gauche, ils sont répandus dans notre société. Et la société d'aujourd'hui essaye de nous socialiser dans une mesure plus grande que n'importe quelle société précédente. Les experts nous disent même comment manger, comment faire de l'exercice, comment faire l'amour, comment élever nos gosses et ainsi de suite.

PROCESSUS DE POUVOIR
33. Les humains ont un besoin (probablement biologique) de quelque chose que nous appellerons "le processus de pouvoir". C'est en relation étroite avec le besoin de pouvoir (qui est largement reconnu) mais ce n'est pas tout à fait la même chose. Le processus de pouvoir comporte quatre éléments. Nous appelons les trois les plus nettement définis le but, l'effort et l'atteinte du but. (Chacun a besoin de buts dont l'atteinte exige un effort et a besoin de réussir dans la réalisation d'au moins certains de ses buts). Le quatrième élément est plus difficile à définir et n'est peut être pas nécessaire pour chacun. Nous l'appelons l'autonomie et le discuterons plus tard (paragraphes 42-44).

34. Considérons le cas hypothétique d'un homme qui pourrait avoir tout ce qu'il veut juste en le souhaitant. Un tel homme a le pouvoir, mais il développera de sérieux problèmes psychologiques. D'abord il s'amusera beaucoup, mais bientôt il s'ennuiera intensément et sera démoralisé. Finalement il peut devenir cliniquement dépressif. L'histoire montre que les aristocraties inactives ont tendance à devenir décadentes. Ce n'est pas vrai des aristocraties agressives qui doivent lutter pour maintenir leur pouvoir. Mais les aristocraties inactives, sans inquiétude, qui n'ont aucun besoin de se manifester deviennent habituellement ennuyées, hédonistes et démoralisées, bien qu'elles aient le pouvoir. Cela montre que le pouvoir ne suffit pas. Il faut avoir des buts vers lesquels exercer son pouvoir.

35. Chacun a des buts; au minimum obtenir les nécessités physiques de la vie : l'alimentation, l'eau et les vêtements et l'abri que le climat rend nécessaires. Mais l'aristocrate inactif obtient ces choses sans effort. De là son ennui et sa démoralisation.

36. Le non accomplissement de buts importants aboutit à la mort si les buts sont des nécessités physiques et à la frustration si le non accomplissement des buts est compatible avec la survie. L'échec systématique à atteindre ses buts tout au long de la vie aboutit au défaitisme, à une mauvaise opinion de soi ou à la dépression.

37. Ainsi, pour éviter des problèmes psychologiques sérieux, un être humain a besoin de buts dont l'accomplissement exige un effort et il doit avoir un taux raisonnable de succès dans la réalisation de ses buts.

ACTIVITÉS DE SUBSTITUTION
38. Mais tous les aristocrates inactif ne deviennent pas ennuyés et démoralisés. Par exemple, l'empereur Hirohito, au lieu de s'enfoncer dans l'hédonisme décadent, s'est consacré à la biologie marine, un domaine dans lequel il est devenu une sommité. Quand les gens n'ont pas besoin de se donner du mal pour satisfaire leurs besoins physiques ils se donnent souvent des buts artificiels. Dans de nombreux cas ils poursuivent alors ces buts avec la même énergie et le même engagement émotionnel qu'ils auraient autrement mis dans la recherche des nécessités physiques. Ainsi les aristocrates de l'Empire Romain avaient leur prétentions littéraire; beaucoup d'aristocrates européens d'il y a quelques siècles investissaient un temps et une énergie énorme dans la chasse, bien qu'ils n'avaient certainement pas besoin de toute cette viande; d'autres aristocraties ont rivalisé de statut par l'affichage complexe de richesses; et quelques aristocrates, comme Hirohito, se sont tournés vers la science.

39. Nous utilisons le terme "activité de substitution" pour désigner une activité qui est dirigée vers un but artificiel que les gens se donnent simplement pour y travailler, ou disons, simplement pour "l'accomplissement" qu'ils trouvent à poursuivre ce but. Voici un principe de base pour l'identification d'activités de substitution. Étant donné une personne qui consacre beaucoup de temps et d'énergie à la poursuite d'un but X, demandez vous ceci : s'il devait consacrer la plus grande partie de son temps et de son énergie à la satisfaction de ses besoins biologiques et si cet effort lui demandait d'utiliser ses capacités physiques et mentales d'une façon variée et intéressante, se sentirait-il sérieusement privé parce qu'il n'a pas atteint le but X ? Si la réponse est non, alors la poursuite du but X par cette personne est une activité de substitution. Les études d'Hirohito en biologie marine constituaient clairement une activité de substitution, car il est à peu près certain que si Hirohito avait dû passer son temps sur des tâches non-scientifiques intéressantes pour obtenir les nécessités de la vie, il ne se serait pas senti privé de ne pas tout connaître de l'anatomie et des cycles de vie des animaux marins. D'un autre côté la poursuite du sexe et de l'amour n'est par exemple pas une activité de substitution, parce que la plupart des gens, même si leur existence était satisfaisante par ailleurs, se sentiraient privées si elles passaient leur vie sans jamais avoir un rapport avec un membre du sexe opposé. (Mais la poursuite d'une quantité excessive de sexe, de plus qu'on n'en a vraiment besoin, peut être une activité de substitution).

40. Dans la société industrielle moderne seul un effort minimal est nécessaire pour satisfaire ses besoins physiques. Il suffit de suivre une formation pour acquérir une petite compétence technique, et ensuite de venir travailler à l'heure et de se dépenser très modestement pour gagner sa vie. Les seuls pré-requis sont un niveau modéré d'intelligence et surtout, la simple OBÉISSANCE. Si vous les avez, la société s'occupe de vous du berceau à la tombe. (Oui, il y a un sous-prolétariat qui ne peut pas considérer que les nécessités physiques sont assurées, mais nous parlons ici de société dans son ensemble). Ainsi il n'est pas surprenant que la société moderne soit pleine d'activités de substitution. Celles-ci incluent le travail scientifique, l'accomplissement sportif, le travail humanitaire, la création artistique et littéraire, grimper l'échelle hiérarchique, l'acquisition d'argent et de biens matériels très au-delà du point auquel ils cessent de donner aucune satisfaction physique complémentaire et l'activisme social quand il adresse des questions qui ne sont pas importantes pour l'activiste personnellement, comme dans le cas des activistes blancs qui travaillent pour les droits de minorités non blanches. Ce ne sont pas toujours de pures activités de substitution, car pour beaucoup de gens elles peuvent être motivées en partie par des besoins autres que le besoin d'avoir un certain but à poursuivre. Le travail scientifique peut être motivé en partie par la recherche du prestige, la création artistique par un besoin d'exprimer ses sentiments, l'activisme social militant par l'hostilité. Mais pour la plupart des gens qui les poursuivent, ces activités sont en grande mesure des activités de substitution. Par exemple, la majorité de scientifiques reconnaîtra probablement que "l'accomplissement" qu'ils tirent de leur travail est plus important que l'argent et le prestige qu'ils gagnent.

41. Pour beaucoup sinon la plupart des gens, les activités de substitution sont moins satisfaisantes que la poursuite de buts réels (c'est-à-dire des buts que les gens voudraient atteindre même si leur besoin du processus de pouvoir était déjà accompli). Une indication en est le fait que, dans beaucoup ou la plupart des cas, les gens qui sont profondément impliqué dans des activités de substitution ne sont pas satisfaits, jamais au repos. Ainsi l'amasseur d'argent lutte constamment pour de plus en plus de richesses. Le scientifique a à peine résolu un problème qu'il passe au suivant. Le coureur de fond s'entraîne pour courir toujours plus loin et plus vite. Beaucoup de personnes qui poursuivent des activités de substitution diront qu'ils obtiennent beaucoup plus de satisfactions dans ces activités que dans la question "terre à terre" de satisfaire leurs besoins biologiques, mais c'est parce que dans notre société l'effort nécessaire pour satisfaire ses besoins biologiques a été réduit à une bagatelle. Ce qui est plus important, dans notre société les gens ne satisfont pas leurs besoins biologiques de façon AUTONOME, mais en fonctionnant comme les parties d'une machine sociale immense. Au contraire, les gens ont généralement beaucoup d'autonomie dans la poursuite de leurs activités de substitution.

AUTONOMIE
42. L'autonomie comme partie du processus de pouvoir peut ne pas être nécessaire pour chaque individu. Mais la plupart des gens ont besoin d'un degré plus ou moins grand d'autonomie dans la poursuite de leurs buts. Leurs efforts doivent être entrepris de leur propre initiative et doivent être sous leur propre direction et contrôle. Malgré tout la plupart des personnes n'ont pas besoin de manifester cette initiative, direction et contrôle en tant qu'individus uniques. Il est d'habitude suffisant d'agir comme membre d'un PETIT groupe. Ainsi si une demi-douzaine de personnes discutent d'un but entre eux et font un effort commun couronné de succès pour atteindre ce but, leur besoin du processus de pouvoir sera accompli. Mais s'ils travaillent conformément aux ordres rigides transmis d'en haut qui ne leur laissent aucune latitude pour des décisions autonomes et des initiatives, alors leur besoin du processus de pouvoir ne sera pas accompli. Il en est de même quand les décisions sont prises sur des bases collectives si le groupe qui prend la décision collective est si grand que le rôle de chaque individu est insignifiant [5]

43. Il est vrai que certains individus semblent avoir peu de besoin d'autonomie. Soit leur attirance pour le pouvoir est faible ou ils la satisfont en s'identifiant avec une organisation puissante à laquelle ils appartiennent. Et ensuite il y a les types irréfléchis, animaux qui semblent être satisfaits par une sensation purement physique de pouvoir (le bon soldat de combat, qui trouve son sens du pouvoir en développant des compétences de combat qu'il est très heureux d'utiliser en obéissance aveugle à ses supérieurs).

44. Mais pour la plupart des gens c'est par le processus de pouvoir -avoir un but, faire un effort AUTONOME et atteindre le but - que le respect de soi, la confiance en soi et le sens du pouvoir sont acquis. Quand on n'a pas d'occasion adéquate d'accomplir le processus de pouvoir les conséquences en sont (suivant l'individu et la façon dont le processus de pouvoir est perturbé) l'ennui, la démoralisation, la mauvaise opinion de soi, le sentiment d'infériorité, le défaitisme, la dépression, l'inquiétude, la culpabilité, la frustration, l'hostilité, les mauvais traitements au conjoint ou aux enfants, l'hédonisme insatiable, le comportement sexuel anormal, les troubles du sommeil, les désordres alimentaires, etc [6].

SOURCES DES PROBLÈMES SOCIAUX
45. N'importe lequel des symptômes précédents peut se présenter dans n'importe quelle société, mais dans la société industrielle moderne ils sont présents à une échelle massive. Nous ne sommes pas les premiers à mentionner que le monde semble aujourd'hui devenir fou. Ce genre de choses n'est pas normal pour les sociétés humaines. Il y a de bonnes raisons de croire que l'homme primitif subissait moins de stress et de frustrations et était plus satisfait de son mode de vie que l'homme moderne. Il est vrai que tout n'était pas douceur et lumière dans les sociétés primitives. Les violences envers les femmes sont communes parmi les aborigènes australiens, la transexualité était assez commune parmi certaines des tribus indiennes américaines. Mais il apparaît vraiment qu'EN GÉNÉRAL les types de problèmes que nous avons listés dans le paragraphe précédent étaient beaucoup moins communs parmi les peuples primitifs qu'ils ne le sont dans la société moderne.

46. Nous attribuons les problèmes sociaux et psychologiques de la société moderne au fait que que la société exige que les gens vivent dans des conditions radicalement différentes de celles dans lesquelles la race humaine s'est développée et se comportent de façons qui sont en conflit avec les modèles de comportement que la race humaine a développés en vivant dans les conditions précédentes. Il apparaît clairement de ce que nous avons déjà écrit que nous considérons le manque d'occasion de faire correctement l'expérience du processus de pouvoir comme la plus importante des conditions anormales auxquelles la société moderne soumet les gens. Mais ce n'est pas la seule. Avant de traiter de la perturbation du processus de pouvoir comme une source de problèmes sociaux nous discuterons quelques autres sources.

47. Parmi les conditions anormales présentes dans la société industrielle moderne il y a la densité excessive de population, l'isolement de l'homme de la nature, la rapidité excessive du changement social et l'effondrement des communautés naturelles à petite échelle comme la famille étendue, le village ou la tribu.

48. Il est bien connu que l'entassement augmente le stress et l'agression. Le degré d'entassement qui existe aujourd'hui et l'isolement de l'homme de la nature sont les conséquences du progrès technique. Toutes les sociétés préindustrielles étaient principalement rurales. La Révolution industrielle a énormément augmenté la taille des villes et la proportion de la population qui y vit, et la technologie agricole moderne a permis à la Terre de supporter une population beaucoup plus dense que cela n'a jamais été le cas auparavant. (De plus, la technologie renforce les effets de l'entassement parce qu'elle met des pouvoirs perturbateurs plus importants entre les mains des gens. Par exemple, toutes sortes d'appareils bruyants : tondeuses à moteur, radios, motos, etc. Si l'utilisation de ces engins n'est pas restreint, les gens qui veulent la paix et le calme sont frustrés par le bruit. Si leur utilisation est limitée, les gens qui utilisent les engins sont frustrés par les règlements.. .. Mais si ces machines n'avaient jamais été inventées il n'y aurait eu aucun conflit et aucune frustration de produite).

49. Pour les sociétés primitives le monde naturel (qui ne change d'habitude que lentement) fournissait une structure stable et donc une sensation de sécurité. Dans le monde moderne c'est la société humaine qui domine la nature plutôt que le contraire et la société moderne change très rapidement par suite du changement technologique. Ainsi il n'y a aucune structure stable.

50. Les conservateurs sont des imbéciles : Ils geignent sur la décrépitude des valeurs traditionnelles, et cependant ils encouragent avec enthousiasme le progrès technique et la croissance économique. Apparemment il ne leur arrive jamais de penser que vous ne pouvez pas faire des changements rapides, radicaux de la technologie et de l'économie d'une société sans causer aussi des changements rapides de tous les autres aspects de la société et que ces changements rapides détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles.

51. L'effondrement des valeurs traditionnelles implique dans une certaine mesure l'effondrement des liens qui maintiennent la structure des groupes sociaux traditionnels à petite échelle. La désintégration des groupes sociaux à petite échelle est aussi provoquée par le fait que les conditions modernes exigent ou incitent souvent les individus à se déplacer dans de nouveaux lieux, à se séparer de leurs communautés. Au delà de ceci, une société technologique DOIT affaiblir les liens familiaux et les communautés locales pour fonctionner efficacement. Dans la société moderne la loyauté d'un individu doit aller d'abord au système et seulement ensuite à une communauté à petite échelle, parce que si les loyautés internes des communautés à petite échelle étaient plus fortes que la loyauté au système, ces communautés rechercheraient leur propre avantage aux dépens du système.

52. Supposons qu'un fonctionnaire public ou un cadre de société nomme son cousin, son ami ou son coreligionnaire à une position plutôt que de nommer la personne la plus qualifiée pour le poste. Il a permis à la loyauté personnelle de remplacer sa loyauté au système et c'est du "népotisme" ou de la "discrimination", qui sont tous deux des péchés épouvantables dans la société moderne. Les sociétés potentiellement industrielles qui ne sont pas arrivées à subordonner les loyautés personnelles ou locales à la loyauté au système sont ordinairement très inefficaces. (Voyez l'Amérique Latine.) Ainsi une société industrielle avancée ne peut tolérer que les communautés à petite échelle émasculées, apprivoisées et transformées en outils du système. [7]

53. La surpopulation, le changement rapide et l'effondrement des communautés ont été largement reconnus comme des sources de problèmes sociaux. Mais nous ne croyons pas qu'ils soient suffisants pour justifier l'étendue des problèmes que l'on observe aujourd'hui.

54. Quelques villes préindustrielles étaient très grandes et peuplées, cependant leurs habitants ne semblent pas avoir souffert de problèmes psychologiques du même niveau que l'homme moderne. En Amérique aujourd'hui il y a encore des secteurs ruraux peu peuplés et nous y trouvons les mêmes problèmes que dans les zones urbaines, quoique ces problèmes tendent à être moins aigus dans les secteurs ruraux. Ainsi l'entassement ne semble pas être le facteur décisif.

55. Sur les territoires en croissance de la frontière américaine pendant le 19ème siècle, la mobilité de la population a probablement éclaté des familles étendues et des groupes sociaux à petite échelle au moins dans la même mesure qu'aujourd'hui. En fait, beaucoup de familles nucléaires ont vécu par choix dans un isolement tel, n'ayant aucun voisin à moins de plusieurs milles, qu'ils n'appartenaient à aucune communauté, et cependant ils ne semblent pas avoir développé de problèmes associés.

56. En outre, le changement dans la société de la frontière américaine était très rapide et profond. Un homme pouvait naître et être élevé dans une cabane en bois, hors de portée de l'ordre public et nourri en grande partie de viande sauvage; et, arrivé à la vieillesse, avoir un travail régulier et vivre dans une communauté soumise à une police efficace. C'était un changement plus profond que celui qui arrive typiquement dans la vie d'un individu moderne, et pourtant cela ne semble pas avoir entraîné de problèmes psychologiques. En fait, la société américaine du 19ème siècle avait une tonalité optimiste et pleine d'assurance, très différente de celle de la société d'aujourd'hui. [8]

57. La différence, argumentons nous, est que l'homme moderne a le sentiment (en grande partie justifiée) que le changement lui est IMPOSÉ, tandis que l'habitant de la frontière au 19ème siècle avait le sentiment (aussi en grande partie justifié) que c'est lui qui créait le changement, par son choix propre. Par exemple un pionnier s'installait sur un morceau de terre de son choix et en faisait une ferme par son propre effort. À cette époque un comté entier pouvait avoir seulement deux ou trois cents habitants et était une entité beaucoup plus isolée et autonome qu'un comté moderne. Ainsi le fermier pionnier participait comme membre d'un groupe relativement petit à la création d'une nouvelle communauté ordonnée. On peut bien mettre en doute le fait que la création de cette communauté était une amélioration, mais en tout cas elle satisfaisait le besoin de processus de pouvoir du pionnier.

58. Il serait possible de donner d'autres exemples de sociétés dans lesquelles il y a eu un changement rapide, avec ou sans liens communautaires serrés, sans qu'il y ait la sorte d'aberration comportementale massive que l'on voit dans la société industrielle d'aujourd'hui. Nous affirmons que la cause la plus importante des problèmes sociaux et psychologiques de la société moderne est le fait que les gens ont des occasions insuffisantes d'accomplir d'une façon normale le processus de pouvoir. Nous ne voulons pas dire que la société moderne est la seule dans laquelle le processus de pouvoir a été perturbé. La plupart sinon toutes les sociétés civilisées ont probablement interféré avec le processus de pouvoir dans une plus ou moins grande mesure. Mais dans la société industrielle moderne le problème est devenu particulièrement aigu. Le gauchisme, au moins dans sa forme récente (deuxième moitié du 20ème siècle), est en partie un symptôme de privation du processus de pouvoir.

PERTURBATION DU PROCESSUS DE POUVOIR DANS LA SOCIÉTÉ MODERNE
59. Nous divisons les motivations humaines en trois groupes : (1) les motivations qui peuvent être satisfaites par un l'effort minimal; (2) celles qui peuvent être satisfaites, mais seulement au prix d'un sérieux effort; (3) celles qui ne peuvent pas être correctement satisfaites quel que soit l'effort qu'on fait. Le processus de pouvoir est le processus de satisfaction des motivations du deuxième groupe. Plus il y a de motivations dans le troisième groupe, plus il y a de frustration, de colère, finalement de défaitisme, de dépression, etc.

60. Dans la société industrielle moderne les motivations naturelles humaines ont tendance à être refoulées dans les premier et troisième groupes et le deuxième groupe a tendance à consister de plus en plus en motivations artificiellement créées.

61. Dans les sociétés primitives, les nécessités physiques tombent généralement dans le groupe 2 : on peut les obtenir, mais seulement au prix d'un sérieux effort. Mais la société moderne a tendance à garantir les nécessités physiques à chacun [9] en échange d'un effort seulement minime, par là les besoins physiques sont repoussés dans le groupe 1. (On peut ne pas être d'accord sur le fait que l'effort nécessaire pour un travail est "minime"; mais d'habitude, dans les niveaux d'emplois bas à moyens, le plus gros de l'effort qui est exigé est simplement celui d'obéissance. Vous êtes assis ou debout où on vous dit d'être assis ou debout et faites ce que l'on vous dit de faire de la façon qu'on vous dit de le faire. Vous devez rarement vous dépenser sérieusement et en tout cas vous n'avez pratiquement pas d'autonomie dans le travail, ce qui fait que le besoin du processus de pouvoir n'est pas bien accompli).

62. Les besoins sociaux, comme le sexe, l'amour et le statut, restent souvent dans le groupe 2 dans la société moderne, selon la situation de l'individu [10]. Mais, à part les gens qui ont une motivation particulièrement forte pour le statut, l'effort requis pour accomplir les motivations sociales est insuffisant pour satisfaire correctement le besoin du processus de pouvoir.

63. Donc des besoins artificiels ont été créés qui tombent dans le groupe 2, et par là servent le besoin du processus de pouvoir. On a inventé la publicité et le marketing qui font beaucoup de gens penser qu'ils ont besoin de choses que leurs grands-parents n'ont jamais désirées ou même rêvées. Cela demande de sérieux efforts pour gagner assez d'argent pour satisfaire ces besoins artificiels, par là ils tombent dans le groupe 2. (Mais voyez les paragraphes 80-82). L'homme moderne doit satisfaire son besoin du processus de pouvoir en grande partie par la poursuite des besoins artificiels créés par la publicité et l'industrie du marketing [11] et par des activités de substitution.

64. Il semble que pour beaucoup de personnes, peut-être la majorité, ces formes artificielles du processus de pouvoir soient insuffisantes. Un thème qui apparaît de façon répétée dans les oeuvres des critiques sociaux de la deuxième moitié du 20ème siècle est le sentiment d'irrésolution qui touche beaucoup de gens dans la société moderne. (Cette irrésolution est souvent appelée par d'autres noms comme "anomie" ou "vacuité bourgeoise"). Nous suggérons que la soit-disant "crise d'identité" soit en réalité une recherche de motivation, souvent pour s'engager dans une activité de substitution appropriée. Il se peut que l'existentialisme soit en grande mesure une réponse à l'irrésolution de la vie moderne [12]. La recherche de "l'accomplissement" est très répandue dans la société moderne. Mais nous pensons que pour la majorité des gens une activité dont le but principal est l'accomplissement (c'est-à-dire une activité de substitution) n'apporte pas un accomplissement complètement satisfaisant. Autrement dit, elle ne satisfait pas entièrement le besoin du processus de pouvoir. (Voir le paragraphe 41). Ce besoin ne peut être entièrement satisfait que par les activités qui ont un but externe, comme des nécessités physiques, le sexe, l'amour, le statut, la vengeance, etc.

65. De plus, là où les buts sont poursuivis en gagnant de l'argent, par la promotion sociale ou une autre façon de fonctionner comme partie du système, la plupart des gens ne sont pas en position de poursuivre leurs buts de manière AUTONOME. La plupart des ouvriers sont employés de quelqu'un d'autre et, comme nous l'avons signalé dans le paragraphe 61, doivent passer leurs journées à faire ce qu'on leur dit de faire de la façon qu'on leur dit de le faire. Même la plupart des gens qui sont dans les affaires pour eux eux mêmes n'ont qu'une autonomie limitée. C'est une plainte récurrente des petits commerçants et des entrepreneurs qu'ils ont les mains liées par une règlementation excessive du gouvernement. Certains de ces règlements sont indubitablement inutiles, mais, pour la plupart, les lois gouvernementales sont des parties essentielles et inévitables de notre société extrêmement complexe. Une grande partie du petit commerce fonctionne aujourd'hui sur le système de franchise. Il a été indiqué dans le "Wall Street Journal" il y a quelques années que beaucoup de sociétés de franchise exigent des demandeurs de franchises un test de personnalité qui est conçu pour EXCLURE ceux qui font preuve de créativité et d'initiative, parce que ces personnes ne sont pas suffisamment dociles pour suivre avec obéissance le système de franchise. Cela exclut du petit commerce beaucoup des gens qui ont le plus besoin d'autonomie.

66. Aujourd'hui les gens vivent plus en vertu ce que le système fait POUR eux ou LEUR fait qu'en vertu ce qu'ils font pour eux mêmes. Et ce qu'ils font pour eux mêmes est fait de plus en plus suivant des directions fixées par le système. Les occasions ont tendance à être celles que le système fournit, les occasions doivent être exploitées en accord avec les règles et les règlements [13] et les techniques prescrites par des experts doivent être suivies pour qu'il y ait une chance de succès.

67. Ainsi le processus de pouvoir est perturbé dans notre société par un manque de buts réels et un manque d'autonomie dans la poursuite des buts. Mais il est aussi perturbé à cause de ces motivations humaines qui tombent dans le groupe 3 : les motivations que l'on ne peut pas correctement satisfaire quel que soit l'effort qu'on leur consacre. Une de ces motivations est le besoin de sécurité. Nos vies dépendent de décisions prises par d'autres gens; nous n'avons aucun contrôle de ces décisions et ordinairement nous ne connaissons même pas les gens qui les prennent. ("Nous vivons dans un monde dans lequel relativement peu de gens - peut-être 500 ou 1 000 - prennent les décisions importantes" - Philip B. Heymann de la Faculté de Droit de Harvard, citée par Anthony Lewis, "New-York Times", le 21 avril 1995). Nos vies dépendent du fait que des standards de sécurité sont correctement mis en oeuvre dans une centrale nucléaire; de la quantité autorisée de pesticides dans notre alimentation ou de pollution dans notre air; de l'habileté (ou incompétence) de notre docteur; perdre ou décrocher un travail peut dépendre de décisions prises par des économistes du gouvernement ou des cadres de sociétés; et ainsi de suite. La plupart des individus ne sont pas en position de se protéger contre ces menaces dans une mesure plus que très limitée. La recherche individuelle de la sécurité est donc contrecarrée, ce qui mène au sentiment d'impuissance.

68. On peut objecter que l'homme primitif est physiquement moins en sécurité que l'homme moderne, comme on peut le voir par son espérance de vie plus courte; donc l'homme moderne souffre de moins, et non de plus que la quantité d'insécurité qui est normale pour des êtres humains. Mais la sécurité psychologique ne correspond pas exactement avec la sécurité physique. Ce qui nous fait nous SENTIR en sécurité n'est pas tant la sécurité objective que le sentiment de confiance dans notre capacité à prendre soin de nous. L'homme primitif, menacé par un animal féroce ou par la faim, peut se battre pour se défendre ou se déplacer à la recherche de nourriture. Il n'a aucune certitude de succès dans ces efforts, mais il n'est en aucun cas impuissant contre les choses qui le menacent. L'individu moderne au contraire est menacé par beaucoup de choses contre lesquelles il est impuissant; les accidents nucléaires, les cancérigènes dans l'alimentation, la pollution environnementale, la guerre, l'augmentation des impôts, l'invasion de sa vie privée par des grosses organisations, les phénomènes sociaux ou économiques nationaux qui peuvent perturber son mode de vie.

69. Il est vrai que l'homme primitif est impuissant contre certaines des choses qui le menacent; la maladie par exemple. Mais il peut accepter le risque de maladie stoïquement. Il fait partie de la nature de choses, ce n'est la faute de personne, à moins que ce ne soit la faute de quelque démon imaginaire et impersonnel. Mais ce qui menace l'individu moderne a tendance à être SYNTHÉTIQUE. Ce n'est pas le résultat du hasard, mais lui est IMPOSÉ par d'autres personnes dont il est incapable, en tant qu'individu, d'influencer les décisions. Par conséquent il se sent frustré, humilié et en colère.

70. Ainsi l'homme primitif a en grande partie sa sécurité entre ses propres mains (en tant qu'individu ou membre d'un PETIT groupe) tandis que la sécurité de l'homme moderne est entre les mains de personnes ou d'organisations qui sont trop distantes ou trop grandes pour qu'il soit personnellement capable de les influencer. Donc la motivation de l'homme moderne pour la sécurité a tendance à tomber dans des groupes 1 et 3; dans certains secteurs (l'alimentation, l'abri, etc) sa sécurité est assurée au prix seulement d'un effort insignifiant, tandis que dans d'autres secteurs il NE PEUT PAS atteindre la sécurité. (Ce qui précède simplifie énormément la situation réelle, mais indique vraiment d'une façon grossière et générale comment la condition de l'homme moderne diffère de celle de l'homme primitif).

71. Les gens ont beaucoup de motivations transitoires ou impulsives qui sont nécessairement contrecarrées dans la vie moderne, et tombent par là dans le groupe 3. On peut se mettre en colère, mais la société moderne ne peut pas permettre de se battre. Dans beaucoup de situations elle ne permet pas même l'agression verbale. Quand on va quelque part on peut être pressé, ou on peut être en humeur de voyager lentement, mais on n'a généralement pas d'autre choix que de suivre le flux du trafic et d'obéir aux feux de circulation. On peut vouloir faire son travail d'une façon différente, mais d'habitude on ne peut travailler que selon les règles fixées par son employeur. De beaucoup d'autres façons encore, l'homme moderne est ligoté par un réseau de règles et de règlements (explicites ou implicites) qui contrecarre beaucoup de ses impulsions et se heurte ainsi au processus de pouvoir. On ne peut pas se passer de la plupart de ces règlements , parce qu'ils sont nécessaires au fonctionnement de la société industrielle.

72. La société moderne est par certains aspects extrêmement permissive. Dans les questions qui sont sans rapport avec le fonctionnement du système nous pouvons généralement faire ce qui nous plaît. Nous pouvons croire en n'importe quelle religion (tant qu'elle n'encourage pas de comportement dangereux pour le système). Nous pouvons coucher avec qui nous aimons (tant que nous pratiquons "des rapports sexuels protégés"). Nous pouvons faire tout ce que nous aimons tant que c'est SANS IMPORTANCE. Mais dans toutes les questions IMPORTANTES le système tend de plus en plus à réguler notre comportement

73. Le comportement n'est pas seulement régulé par des règles explicites ou par le gouvernement. Le contrôle est souvent exercé par une contrainte indirecte ou par la pression psychologique ou la manipulation, et par des organisations autres que le gouvernement, ou par le système dans son ensemble. La plupart des grandes organisations utilisent une forme ou une autre de propagande [14] pour manipuler l'attitude ou le comportement des gens. La propagande n'est pas limitée à la publicité, et parfois elle n'est même pas consciemment conçue comme de la propagande par les gens qui la font. Par exemple, le contenu des programmes de divertissement est une forme puissante de propagande. Un exemple de contrainte indirecte : il n'y a aucune loi qui dit que nous devons aller travailler chaque jour et suivre les ordres de notre employeur. Légalement il n'y a rien pour nous empêcher d'aller vivre dans la nature comme les primitifs ou d'entrer nous mêmes dans les affaires. Mais en pratique il reste très peu de terres sauvages disponibles et il n'y a de la place dans l'économie que pour un nombre limité de petits commerçants. Par là la plupart d'entre nous ne peuvent survivre que comme employé de quelqu'un d'autre.

74. Nous suggérons que l'obsession pour la longévité, et le maintien de l'énergie physique et de l'attrait sexuel jusqu'à un âge avancé, chez l'homme moderne est un symptôme de non accomplissement résultant d'une privation dans le processus de pouvoir. "La crise de la quarantaine" est aussi un tel symptôme. Tout comme le manque d'intérêt à avoir des enfants qui est assez commun dans la société moderne, mais presque inouï dans des sociétés primitives.

75. Dans les sociétés primitive la vie est une succession d'étapes. Les besoins et les buts d'une étape ayant été accomplis, il n'y a aucune répugnance particulière à passer à l'étape suivante. Un jeune homme accomplit le processus de pouvoir en devenant un chasseur, chassant non pour le sport ou pour l'accomplissement, mais pour obtenir de la viande qui est nécessaire pour se nourrir. (Chez les jeunes femmes le processus est plus complexe, avec un accent plus grand sur le pouvoir social; nous ne le discuterons pas ici.) Cette phase étant passée avec succès, le jeune homme n'a aucune répugnance à s'installer dans les responsabilités d'élever une famille. (Par contraste, certaines personnes modernes reportent indéfiniment d'avoir des enfants parce qu'ils sont trop occupés à rechercher quelque "accomplissement". Nous suggérons que l'accomplissement dont ils ont besoin est l'expérience adéquate du processus de pouvoir - avec des buts réels au lieu des buts artificiels d'activités de substitution). De nouveau, ayant avec succès élevé ses enfants, et accompli le processus de pouvoir en leur fournissant leurs nécessités physiques, l'homme primitif estime que son travail est terminé et il est prêt à accepter la vieillesse (s'il survit jusque là) et la mort. Beaucoup de personnes modernes, au contraire, sont gênées par la perspective de la mort, comme on peut le voir par les efforts qu'ils font pour essayer d'entretenir leur condition physique, leur apparence et leur santé. Nous soutenons que c'est en raison du non accomplissement résultant du fait qu'ils n'ont jamais utilisé leur force physique, n'ont jamais accompli le processus de pouvoir en utilisant leur corps d'une façon sérieuse. Ce n'est pas l'homme primitif, qui a utilisé son corps quotidiennement pour des buts pratiques, qui craint les détériorations de l'âge, mais l'homme moderne, qui n'a jamais eu d'utilisation pratique pour son corps au-delà de la marche de sa voiture à sa maison. C'est l'homme dont le besoin de processus de pouvoir a été satisfait pendant sa vie qui est le mieux préparé à accepter la fin de cette vie.

76. En réponse aux arguments de cette section quelqu'un dira, "la Société doit trouver un moyen de donner aux gens l'occasion d'accomplir le processus de pouvoir". Pour ces gens la valeur de l'occasion est détruite par le fait même que la société la leur donne. Ce qu'ils ont besoin est de trouver ou créer leurs propres occasions. Tant que le système leur DONNE leurs occasions il les a toujours en laisse. Pour atteindre l'autonomie ils doivent se débarrasser de cette laisse.

COMMENT CERTAINES PERSONNES S'ADAPTENT
77. Tout le monde dans la société industrialo-technologique ne souffre pas de problèmes psychologiques. Quelques personnes prétendent même être tout à fait satisfaites de la société comme elle est. Nous discutons maintenant certaines des raisons pour lesquelles les gens diffèrent à ce point dans leur réponse à la société moderne.

78. D'abord, il y a sans aucun doute des différences dans l'instinct de pouvoir. Les individus avec une attirance faible pour le pouvoir peuvent avoir relativement peu de besoin d'accomplir le processus de pouvoir, ou au moins un besoin relativement faible d'autonomie dans le processus de pouvoir. Ce sont les types dociles qui auraient été heureux comme nègres de plantation dans le Vieux Sud. (Nous ne voulons pas nous moquer "des nègres de plantation" du Vieux Sud. À leur crédit, la plupart des esclaves n'étaient PAS contents de leur servitude. Mais nous nous moquons des gens qui SONT contents de la servitude.)

79. Certains peuvent avoir une motivation exceptionnelle, dont la poursuite satisfait leur besoin du processus de pouvoir. Par exemple, ceux qui ont une motivation exceptionnellement forte pour le statut social peuvent passer leur vie entière à monter l'échelle sociale sans jamais s'ennuyer de ce jeu.

80. Les gens varient dans leur sensibilité à la publicité et au marketing. Certains sont si susceptibles que, même s'ils font beaucoup d'argent, ils ne peuvent pas satisfaire leur constante envie pour les nouveaux jouets brillants que le marketing agite devant leurs yeux. Donc ils se sentent toujours financièrement en difficulté même si leur revenu est élevé et leurs envies sont contrecarrées.

81. Certains ont une faible sensibilité à la publicité et au marketing. Ce sont les gens qui ne sont pas intéressés par l'argent. L'acquisition de biens matériels ne sert pas leur besoin du processus de pouvoir.

82. Ceux qui ont une sensibilité moyenne à la publicité et au marketing sont capables de gagner assez d'argent pour satisfaire leurs envies de marchandises et de service, mais seulement au prix d'un effort sérieux (heures supplémentaires, travail de complément, promotion, etc). Par là l'acquisition de biens matériels sert leur besoin du processus de pouvoir. Mais il ne s'ensuit pas nécessairement que leur besoin est entièrement satisfait. Ils peuvent avoir une autonomie insuffisante dans le processus de pouvoir (leur travail peut consister à suivre des ordres) et certaines de leurs motivations peuvent être contrecarrés (par exemple, la sécurité, l'agression). (Nous sommes coupables de simplification excessive dans les paragraphes 80-82 parce que nous avons supposé que le désir d'acquisition matérielle est entièrement une création de la publicité et du marketing. Bien sûr ce n'est pas si simple [11]).

83. Certains satisfont en partie leur besoin du pouvoir en s'identifiant avec une organisation puissante ou un mouvement de masse. Un individu manquant de buts ou de pouvoir rejoint un mouvement ou une organisation, adopte ses buts comme les siens propres, travaille ensuite vers ces buts. Quand certains des buts sont atteints, l'individu, bien que ses efforts personnels aient joué seulement une rôle insignifiant dans leur accomplissement, ressent (par son identification avec le mouvement ou l'organisation) la même chose que s'il avait accompli le processus de pouvoir. Ce phénomène a été exploité par les fascistes, les nazis et les communistes. Notre société l'utilise, aussi, quoique moins brutalement. Par exemple : Manuel Noriega était irritant pour les Etats-Unis (but : punir Noriega). Les Etats-Unis ont envahi le Panama (effort) et ont puni Noriega (accomplissement du but). Les Etats-Unis ont accompli le processus de pouvoir et beaucoup d'Américains, à cause de leur identification avec les Etats-Unis, ont éprouvé le processus de pouvoir par délégation. De là l'approbation publique généralisée de l'invasion du Panama; elle a donné aux gens une sensation de pouvoir [15]. Nous voyons le même phénomène dans les armées, les sociétés, les partis politiques, les organisations humanitaires, les mouvements religieux ou idéologiques. Les mouvements gauchistes particulièrement ont tendance à attirer les gens qui cherchent à satisfaire leur besoin de pouvoir. Mais pour la plupart l'identification avec une grande organisation ou un mouvement de masse ne satisfait pas entièrement le besoin du pouvoir.

84. Une autre voie par laquelle les gens satisfont leur besoin du processus de pouvoir est par des activités de substitution. Comme nous l'avons expliqué dans les paragraphes 38-40, une activité de substitution est dirigée vers un but artificiel que l'individu poursuit pour "l'accomplissement" qu'il obtient en poursuivant ce but, pas parce qu'il doit atteindre le but lui-même. Par exemple, il n'y a aucun motif pratique pour se bâtir d'énormes muscles, pour envoyer une bille dans un trou ou acquérir une série complète de timbres-postes. Pourtant beaucoup de gens dans notre société se consacrent avec passion au culturisme, au golf ou à la philatélie. Certains sont plus "conformistes" que d'autres et accordent donc plus aisément de l'importance à une activité de substitution simplement parce que les gens autour d'eux la traitent comme importante ou parce que la société leur dit que c'est important. C'est pourquoi certains deviennent très appliqués dans des activités essentiellement insignifiantes comme le sport, ou le bridge, ou les échecs, ou des recherches savantes mystérieuses, tandis que d'autres qui sont plus clairvoyants ne voient jamais ces choses que comme les activités de substitution qu'elles sont et ne leur attachent jamais par conséquent assez d'importance pour satisfaire leur besoin du processus de pouvoir. Il reste seulement à souligner que dans de nombreux cas la manière de gagner sa vie est aussi une activité de substitution. Pas une PURE activité de substitution, puisqu'une partie du motif de l'activité est de gagner les nécessités physiques et (pour certains) le statut social et le superflu que la publicité leur fait vouloir. Mais beaucoup de gens mettent dans leur travail beaucoup plus d'efforts que nécessaire pour gagner l'argent et le statut dont ils ont besoin et cet effort supplémentaire constitue une activité de substitution. Cet effort supplémentaire, avec l'investissement émotionnel qui l'accompagne, est une des forces les plus puissantes qui pousse le développement continuel et le perfectionnement du système, avec des conséquences négatives pour la liberté individuelle (voir le paragraphe 131). Particulièrement, pour les scientifiques et les ingénieurs les plus créatifs, le travail a tendance à être en grande partie une activité de substitution. Ce point est si important qu'il mérite une discussion séparée, que nous donnerons dans un moment (paragraphes 87-92).

85. Dans cette section nous avons expliqué comment beaucoup de gens dans la société moderne satisfont plus ou moins leur besoin du processus de pouvoir. Mais nous pensons que pour la majorité des gens le besoin du processus de pouvoir n'est pas entièrement accompli. En premier lieu, ceux qui ont un besoin insatiable de statut, ou qui sont fermement "accrochés" à une activité de substitution, ou qui s'identifient suffisamment avec un mouvement ou une organisation pour satisfaire leur besoin de pouvoir, sont des personnalités exceptionnelles. Les autres ne sont pas entièrement satisfaits par les activités de substitution ou par l'identification avec une organisation (voir les paragraphes 41, 64). En second lieu, trop de contrôle est imposé par le système, par des règlements explicites ou par la socialisation, ce qui aboutit à un manque d'autonomie et à la frustration en raison de l'impossibilité d'atteindre certains buts et de la nécessité de freiner trop d'impulsions.

86. Mais même si la plupart des gens dans la société industrialo-technologique étaient tout à fait satisfaites, nous (FC) serions toujours opposés à cette forme de société, parce que (parmi d'autres raisons) nous considérons comme avilissant d'accomplir son besoin du processus de pouvoir par des activités de substitution ou par l'identification avec une organisation, plutôt que par la poursuite de buts réels.

MOTIVATIONS DES SCIENTIFIQUES
87. La science et la technologie fournissent les exemples les plus importants d'activités de substitution. Quelques scientifiques prétendent qu'ils sont motivés par "la curiosité", cette notion est simplement absurde. La plupart des scientifiques travaillent sur des problème hautement spécialisés qui ne sont l'objet d'aucune curiosité normale. Par exemple, est-ce qu'un astronome, un mathématicien ou un entomologiste est curieux des propriétés de l'isopropyltrimethylmethane ? Bien sûr que non. Seul un chimiste est curieux d'une telle chose et il est curieux de cela seulement parce que la chimie est son activité de substitution. Est-ce que le chimiste est curieux de la classification correcte d'une nouvelle espèce de scarabée ? Non. Cette question est intéressante seulement pour l'entomologiste et il ne s'y intéresse que parce que l'entomologie est son activité de substitution. Si le chimiste et l'entomologiste devaient se dépenser sérieusement pour obtenir les nécessités physiques et si cet effort occupait leurs capacités d'une façon intéressante, mais non scientifique, alors ils se moqueraient de l'isopropyltrimethylmethane ou de la classification des scarabées. Supposons que le manque de fonds pour les études de troisième cycle ait mené le chimiste à devenir courtier d'assurance au lieu de chimiste. Dans ce cas il aurait été très intéressé par des questions d'assurance, mais ne se serait soucié en rien de l'isopropyltrimethylmethane. En tout cas il n'est pas normal de mettre dans la satisfaction de la simple curiosité le volume de temps et d'effort que les scientifiques mettent dans leur travail. L'explication par la "curiosité" de la motivation des scientifiques ne tient tout simplement pas.

88. L'explication par "le bien de l'humanité" ne marche pas mieux. Certaines activités scientifiques n'ont aucune relation imaginable avec le bien-être de la race humaine - la plus grande partie de l'archéologie ou de la linguistique comparée par exemple. D'autres secteurs des sciences présentent des dangers évidents. Pourtant les scientifiques dans ces secteurs sont aussi enthousiastes pour leur travail que ceux qui développent des vaccins ou étudient la pollution athmosphérique. Considérez le cas du Dr Edouard Teller, qui avait un engagement émotionnel évident dans la promotion des centrales nucléaires. Cette engagement était il issu d'un désir de profiter à l'humanité ? S'il en est ainsi alors pourquoi le Dr Teller ne s'est il pas engagé émotionnellement pour d'autres causes "humanitaires" ? S'il était si humanitaire alors pourquoi a-t-il aidé à développer la bombe H ? Comme avec beaucoup d'autres accomplissements scientifiques, on peut sérieusement se poser la question de savoir si les centrales nucléaires profitent vraiment à l'humanité. L'électricité bon marché est elle plus importante que l'accumulation des déchêts et le risque d'accidents ? Le Dr Teller a vu seulement un côté de la question. Clairement son engagement émotionnel dans l'énergie nucléaire n'a pas surgi d'un désir "de profiter à l'humanité" mais d'un accomplissement personnel qu'il a tiré de son travail et de la vue de son utilisation pratique.

89. Il en est de même des scientifiques en général. Avec de rares exceptions possibles, leur motif n'est ni la curiosité, ni le désir de profiter à l'humanité, mais le besoin d'accomplir le processus de pouvoir : avoir un but (un problème scientifique à résoudre), faire un effort (la recherche) et atteindre le but (la solution du problème). La science est une activité de substitution parce que les scientifiques travaillent principalement pour l'accomplissement qu'ils trouvent dans le travail lui-même.

90. Bien sûr, ce n'est pas aussi simple. D'autres motivations jouent effectivement un rôle pour beaucoup de scientifiques. Argent et statut par exemple. Certains scientifiques peuvent être des gens du type qui ont un besoin insatiable de statut (voir le paragraphe 79) et cela peut être la principale motivation pour leur travail. Il n'y a aucun doute que la majorité des scientifiques, comme la majorité de la population générale, est plus ou moins sensible à la publicité et au marketing et a besoin d'argent pour satisfaire l'envie de marchandises et de services. Ainsi la science n'est pas une PURE activité de substitution. Mais c'est en grande mesure une activité de substitution.

91. De plus, la science et la technologie constituent un puissant mouvement de masse et beaucoup de scientifiques satisfont leur besoin de pouvoir par l'identification avec ce mouvement de masse (voir le paragraphe 83).

92. Ainsi la science marche au pas aveuglément, sans respect pour le bien-être réel de la race humaine ou pour une autre norme, obéissant seulement aux besoins psychologiques des scientifiques et des politiques et cadres de société qui financent la recherche.

LA NATURE DE LA LIBERTÉ
93. Nous allons montrer que la société industrialo-technologique ne peut pas être réformée de façon à l'empêcher de rétrécir peu à peu la sphère de la liberté humaine. Mais comme "liberté" est un mot qui peut être interprété de beaucoup de façons, nous devons d'abord faire comprendre de quelle liberté nous parlons.

94. Par "liberté" nous désignons l'occasion d'accomplir le processus de pouvoir, avec des buts réels et non les buts artificiels d'activités de substitution, et sans interférence, manipulation ou supervision de qui que ce soit, particulièrement d'aucune grande organisation. La liberté veut dire avoir le contrôle (en tant qu'individu ou membre d'un PETIT groupe) des questions vitales de son existence; l'alimentation, les vêtements, le couvert et la défense contre toutes les menaces qui peuvent être présentes dans son environnement. La liberté veut dire avoir le pouvoir; pas le pouvoir de contrôler d'autres personnes mais le pouvoir de contrôler les circonstances de sa propre vie. On n'a pas de liberté si un autre (particulièrement une grande organisation) a le pouvoir sur soi, quelque bienveillant, tolérant et permissif qu'il soit. Il est important de ne pas confondre la liberté avec la simple permission (voir le paragraphe 72).

95. Il se dit que nous vivons dans une société libre parce que nous avons un certain nombre de droits constitutionnellement garantis. Mais ceux-ci ne sont pas aussi importants qu'ils le semblent. Le degré de liberté personnelle qui existe dans une société est déterminé plus par la structure économique et technique de la société que par ses lois ou sa forme de gouvernement [16]. La plupart des nations indiennes de Nouvelle Angleterre étaient des monarchies et beaucoup des Cités-Etats de la Renaissance italienne étaient dirigées par des dictateurs. Mais quand on se documente sur ces sociétés on a l'impression qu'elles permettaient beaucoup plus de liberté personnelle que notre société. C'est en partie parce qu'elles manquaient des mécanismes efficaces pour mettre en application la volonté du dirigeant : il n'y avait pas de police moderne et bien organisée, pas de communication rapide à grande distance, pas de caméras de surveillance, pas fichier d'information sur la vie des citoyens ordinaires. Par là il était relativement facile de se soustraire au contrôle.

96. Quant à nos droits constitutionnels, considérez par exemple celui de la Liberté de la Presse. Nous ne sommes certainement pas contre ce droit : c'est un outil très important pour limiter la concentration du pouvoir politique et pour tenir dans le droit chemin ceux qui ont effectivement le pouvoir politique en exposant publiquement leurs mauvaises conduites. Mais la liberté de la Presse est de très peu d'utilité au citoyen moyen en tant qu'individu. Les mass-médias sont en grande partie sous le contrôle de grosses organisations qui sont intégrées dans le système. Quelqu'un qui a un peu d'argent peut faire imprimer quelque chose, ou peut le distribuer sur Internet ou d'une autre façon équivalente, mais ce qu'il veut dire sera inondé par le volume énorme de matériau produit par les médias, par là il n'aura aucun effet pratique. Faire une impression sur la société avec des mots est donc presque impossible pour la plupart des individus et des petits groupes. Prenez-nous (FC) par exemple. Si nous n'avions jamais rien fait de violent et avions soumis ce texte à un éditeur, il n'aurait probablement pas été accepté. S'il avait été accepté et publié, il n'aurait probablement pas attiré beaucoup de lecteurs, parce que c'est plus amusant de regarder les divertissement produits par les médias que de lire un essai sérieux. Même si ce texte avait eu beaucoup de lecteurs, la plupart de ces lecteurs auraient bientôt oublié ce qu'ils auraient lu, leurs esprits inondés par la masse de matériau à laquelle les médias les exposent. Pour présenter notre message au public avec une certaine chance de faire une impression durable, nous avons dû tuer des gens.

97. Les droits constitutionnels sont utiles jusqu'à un certain point, mais ils ne servent pas à garantir beaucoup plus que ce qu'on pourrait appeler la conception bourgeoise de la liberté. Selon la conception bourgeoise, un homme "libre" est essentiellement un élément d'une machine sociale et a seulement un certain jeu de libertés prescrites et délimitées; les libertés qui sont conçues pour servir les besoins de la machine sociale plus que ceux de l'individu. Ainsi l'homme "libre" selon le bourgeois a la liberté économique parce que cela promeut la croissance et le progrès; il a la Liberté de la Presse parce que la critique publique restreint la mauvaise conduite des leaders politiques; il a droit à une justice équitable parce que l'emprisonnement suivant le caprice des puissants serait mauvais pour le système. C'était clairement l'attitude de Simon Bolivar. Pour lui, les gens méritaient la liberté seulement s'ils l'utilisaient pour promouvoir le progrès (le progrès selon la conception du bourgeois). D'autres penseurs bourgeois ont adopté cette vision de la liberté comme un simple moyen pour des fins collectives. Chester C. Tan, "la Pensée Politique chinoise au Vingtième siècle," page 202, explique la philosophie du Leader du Kuomintang Hu Han-Min : "on accorde des droits à un individu parce qu'il est membre de la société et que la vie de la communauté nécessite de tels droits. Par communauté Hu désignait la société entière de la nation." Et à la page 259 Tan déclare que selon Carsum Chang (Chang Chun-Mai, chef du Parti Socialiste d'Etat en Chine) la liberté devait être utilisée dans l'intérêt de l'état et du peuple comme un tout. Mais quel genre de liberté a-t-on si on ne peut l'utiliser que comme quelqu'un d'autre le prescrit ? La conception de la liberté de FC n'est pas celle de Bolivar, Hu, Chang ou d'autres théoriciens bourgeois. L'ennui avec ces théoriciens est qu'ils ont fait du développement et de l'application de théories sociales leur activité de substitution. Par conséquent les théories sont conçues pour servir les besoins des théoriciens plus que les besoins des gens qui sont assez malheureux pour vivre dans une société sur laquelle ces théories sont imposées.

98. Un dernier point doit être précisé dans cette section : On ne devrait pas considérer que quelqu'un a assez de liberté simplement parce qu'il DIT qu'il en a assez. La liberté est limitée en partie par un contrôle psychologique dont les gens sont inconscients, et de plus les idées de beaucoup sur ce en quoi constitue la liberté sont basées plus selon les conventions sociales que par leurs besoins réels. Par exemple, il est probable que beaucoup de gauchistes du type sursocialisé diraient que la plupart des gens, y compris eux-mêmes sont trop peu socialisés plutôt que trop, pourtant le gauchiste sursocialisé paye un lourd tribut psychologique pour son haut niveau de socialisation.

QUELQUES PRINCIPES DE L'HISTOIRE
99. Pensez à l'histoire comme étant la somme de deux composantes : un composant erratique qui consiste en événements imprévisibles qui ne suivent aucun modèle perceptible, et un composant régulier qui consiste en tendances historiques à long terme. Ici nous nous intéressons aux tendances à long terme.

100. PREMIER PRINCIPE. Si un PETIT changement affecte une tendance historique à long terme, l'effet de ce changement sera presque toujours transitoire - la tendance retournera bientôt à son état originel. (Exemple : un mouvement de réforme conçu pour nettoyer la corruption politique dans une société a rarement plus qu'un effet à court terme; tôt ou tard les réformateurs se détendent et la corruption revient discrètement. Le niveau de corruption politique dans une société donnée a tendance à rester constant, ou changer seulement lentement avec l'évolution de la société. Normalement, un nettoyage politique sera permanent seulement s'il est accompagné par des changements sociaux étendus; un PETIT changement dans la société ne suffira pas). Si un petit changement dans une tendance historique à long terme apparaît permanent, c'est seulement parce que le changement agit dans la direction dans laquelle la tendance va déjà, si bien que la tendance n'est pas modifiée, mais seulement poussée en avant.

101. Le premier principe est presque une tautologie. Si une tendance n'était pas stable vis à vis des petits changements, elle errerait au hasard plutôt que suivant une direction définie; autrement dit ce ne serait pas du tout une tendance à long terme.

102. DEUXIÈME PRINCIPE. Si un changement est suffisamment grand pour changer de manière permanente une tendance historique à long terme, alors il changera la société dans son ensemble. Autrement dit, une société est un système dans lequel toutes les parties sont en corrélation et on ne peut pas en changer de manière permanente une partie importante sans changer aussi toutes les autres.

103. TROISIÈME PRINCIPE. Si un changement est assez grand pour changer de manière permanente une tendance à long terme, alors les conséquences pour la société dans son ensemble ne peuvent pas être prévues d'avance. (À moins que d'autres sociétés n'aient subi le même changement et aient toutes connu les mêmes conséquences, dans ce cas où on peut prévoir empiriquement qu'une autre société qui subirait le même changement éprouverait probablement des conséquences semblables).

104. QUATRIÈME PRINCIPE. Une nouvelle sorte de société ne peut pas être conçue sur le papier. C'est-à-dire qu'on ne peut pas projeter une nouvelle forme de société à l'avance, la fonder ensuite et s'attendre à ce qu'elle fonctionne comme prévu.

105. Les troisième et quatrième principes résultent de la complexité des sociétés humaines. Un changement du comportement humain affectera l'économie d'une société et son environnement physique; l'économie affectera l'environnement et vice versa et les changements de l'économie et de l'environnement affecteront le comportement humain de façons complexes et imprévisibles; et ainsi de suite. Le réseau de causes et effets est beaucoup trop complexe pour être démêlé et compris.

106. CINQUIÈME PRINCIPE. Les gens ne choisissent pas consciemment et rationnellement la forme de leur société. Les sociétés se développent par des processus d'évolution sociale qui ne sont pas sous un contrôle humain rationnel.

107. Le cinquième principe est une conséquence des quatre autres.

108. Pour illustrer cela : D'après le premier principe, en général une tentative de réforme sociale soit va dans la direction dans laquelle la société se développe de toute façon (ce qui fait qu'elle accélère simplement un changement qui serait arrivé tôt ou tard) soit elle a seulement un effet transitoire, de sorte que la société revient bientôt doucement dans ses vieilles ornières. Pour changer durablement la direction du développement de n'importe quel aspect important d'une société, la réforme est insuffisante et la révolution est nécessaire. (Une révolution n'implique pas nécessairement un soulèvement armé ou le renversement d'un gouvernement.) Selon le deuxième principe, une révolution ne change jamais seulement un aspect d'une société; et selon le troisième principe des changements se produisent que les révolutionnaires n'avaient jamais attendu ou désiré. Selon le quatrième principe, quand des révolutionnaires ou des utopistes fondent une nouvelle sorte de société, ça ne se passe jamais comme ils l'avaient planifié.

109. La Révolution Américaine ne fournit pas de contre-exemple. "La Révolution" américaine ne fut pas une révolution dans notre sens du mot, mais une guerre d'indépendance suivie par une réforme politique d'une assez grande portée. Les Pères Fondateurs n'ont pas changé la direction du développement de la société américaine, ils n'aspiraient d'ailleurs pas à le faire. Ils ont seulement libéré le développement de la société américaine des freins de la loi britannique. Leur réforme politique n'a changé aucune tendance de fond, mais a seulement poussé la culture politique américaine suivant sa direction naturelle de développement. La société britannique, dont la société américaine était une ramification, s'était orientée depuis longtemps vers la démocratie représentative. Et avant la Guerre d'Indépendance les Américains pratiquaient déjà un degré significatif de démocratie représentative dans les assemblées coloniales. Le système politique établi par la Constitution fut modelé sur le système britannique et sur les assemblées coloniales. Avec des changements majeurs, c'est certain - il n'y a aucun doute que les Pères Fondateurs ont fait un pas très important. Mais c'était un pas dans la direction vers laquelle le monde anglophone allait déjà . La preuve en est que la Grande-Bretagne et toutes ses colonies qui étaient peuplées principalement de gens d'origine britannique ont fini avec des systèmes de démocratie représentative essentiellement semblables à celui des Etats-Unis. Si les Pères Fondateurs avaient perdu leur sang-froid et avaient refusé de signer la Déclaration d'Indépendance, notre mode de vie n'aurait pas été aujourd'hui significativement différent. Peut-être aurions nous eu des liens un peu plus serrés avec la Grande-Bretagne et aurions nous eu un Parlement et un Premier ministre au lieu d'un Congrès et d'un Président. La belle affaire. Ainsi la Révolution américaine n'est pas un contre-exemple, mais une bonne illustration de nos principes.

110. Cependant, on doit utiliser le bon sens dans l'application de ces principes. Ils sont exprimés dans un langage imprécis qui laisse latitude pour l'interprétation et des exceptions peuvent être trouvées. Donc nous présentons ces principes non pas comme des lois inviolables, mais comme des principes de base, ou des guides de pensée, qui peuvent fournir un antidote partiel aux idées naïves sur l'avenir de la société. On devrait garder ces principes constamment en mémoire et chaque fois que l'on arrive à une conclusion qui est en contradiction avec eux il faudrait soigneusement réexaminer sa pensée et ne conserver la conclusion que si on a des raisons bonnes et solides de le faire.

LA SOCIÉTÉ INDUSTRIALO-TECHNOLOGIQUE NE PEUT PAS ÊTRE RÉFORMÉE
111. Les principes ci-dessus aident à montrer combien il serait désespérément difficile de réformer le système industriel de façon à l'empêcher de rétrécir progressivement notre sphère de liberté. Il y a une tendance permanente, qui remonte au moins à la Révolution Industrielle suivant laquelle la technologie renforce le système avec un coût élevé en termes de liberté individuelle et d'autonomie locale. Par là tout changement conçu pour protéger la liberté des effets de la technologie irait à l'encontre d'une tendance fondamentale dans le développement de notre société.

Par conséquent, un tel changement serait transitoire - bientôt inondé par la marée de l'histoire - ou alors, s'il est assez grand pour être permanent changerait la nature de notre société entière. Ceci d'après les premier et deuxième principes. De plus, comme la société serait changée d'une façon qui ne peut pas être prévue d'avance (troisième principe) ce serait très risqué. Des changements assez grands pour faire une différence durable en faveur de la liberté ne seraient pas introduits parce qu'on se rendrait compte qu'ils perturberaient gravement le système. Donc toute tentative de réforme serait trop timide pour être efficaces. Même si des changements assez grands pour faire une différence durable étaient introduits, on les abandonnerait quand leurs effets perturbateurs seraient devenus apparents. Ainsi, des changements permanents en faveur de la liberté ne pourraient être provoqués que par des gens prêts à accepter des altérations radicales, dangereuses et imprévisible du système entier. Autrement dit, par des révolutionnaires, non des réformateurs.

112. Ceux qui tiennent à sauver la liberté sans sacrifier les bénéfices supposés de la technologie suggéreront des arrangements naïfs pour quelque nouvelle forme de société qui réconcilierait la liberté avec la technologie. En dehors du fait que les gens qui font des suggestions proposent rarement des moyens pratiques par lesquels la nouvelle forme de société pourrait être fondée, il découle du quatrième principe que même si la nouvelle forme de société pouvait être établie, elle s'effondrerait ou donnerait des résultats très différents de ceux attendus.

113. Donc même sur des bases très générales il semble hautement invraisemblable qu'une façon de changer la société puisse être trouvée qui réconcilierait la liberté avec la technologie moderne. Dans les quelques sections suivantes nous donnerons des raisons plus précises de conclure que la liberté et le progrès technologique sont incompatibles.

LES RESTRICTIONS A LA LIBERTÉ SONT INÉVITABLES DANS UNE SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE
114. Comme expliqué dans les paragraphes 65-67, 70-73, l'homme moderne est ligoté par un réseau de règles et des règlements et son destin dépend des actions de personnes éloignées de lui dont il ne peut pas influencer les décisions. Ce n'est pas un accident ou le résultat de l'arbitraire de bureaucrates arrogants. C'est nécessaire et inévitable dans toute société technologiquement avancée. Le système DOIT réguler étroitement le comportement humain pour fonctionner. Au travail, les gens doivent faire ce que l'on leur dit de faire, sinon la production deviendrait un chaos. La bureaucratie DOIT être menée selon des règles rigides. Permettre n'importe quelle initiative personnelle substantielle aux bureaucrates de niveau inférieur perturberait le système et conduirait à des accusations d'inéquité en raison des différences dans la manière dont les bureaucrates individuels font preuve d'initiative. Il est vrai que quelques restrictions de notre liberté pourraient être éliminées, mais EN GÉNÉRAL la régulation de nos vies par des grandes organisations est nécessaire pour le fonctionnement de la société industrialo-technologique. Le résultat est un sentiment d'impuissance de la part de la personne moyenne. Il se peut, cependant, que les règlements formels tendront de plus en plus à être remplacés par des outils psychologiques qui nous feront vouloir ce que le système nécessite de nous. (Propagande [14], techniques éducatives, programmes "de santé mentale", etc)

115. Le système DOIT forcer les gens à se comporter de façons qui sont de plus en plus éloignées du modèle naturel de comportement humain. Par exemple, le système a besoin de scientifiques, de mathématiciens et d'ingénieurs. Il ne peut pas fonctionner sans eux. Donc une forte pression est mise sur les enfants pour qu'ils excellent dans ces domaines. Ce n'est pas naturel pour un humain adolescent de passer la plus grande partie de son temps assis à un bureau absorbé dans les études. Un adolescent normal veut passer son temps en contact actif avec le monde réel. Parmi les peuples primitifs les choses que les enfants sont amenés à faire sont en harmonie naturelle avec les impulsions humaines naturelles. Chez les Indiens d'Amérique, par exemple, les garçons étaient entraînés dans des activités extérieures actives - exactement la sorte de choses que les garçons aiment. Mais dans notre société les enfants sont poussés à étudier des sujets techniques, ce que la plupart font à contrecoeur.

116. À cause de la pression constante que le système exerce pour modifier le comportement humain, il y a une augmentation graduelle du nombre de gens qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s'adapter aux exigences de la société : sangsues sociales, membres de gangs de jeunes, membres de sectes, rebelles contestataires, saboteurs écologistes radicaux, marginaux et réfractaires de toutes sortes.

117. Dans toute société technologiquement avancée le destin de l'individu DOIT dépendre de décisions qu'il ne peut personnellement influencer significativement. Une société technologique ne peut pas être éclatée en petites communautés autonomes, parce que la production dépend de la coopération de très grands nombres de gens et de machines. Une telle société DOIT être fortement organisée et les décisions qui DOIVENT être prises affectent de très grands nombres des gens. Quand une décision affecte, disons, un million de personnes, alors chacun des individus affectés a, en moyenne, seulement une part d'un millionième dans la décision. Ce qui arrive est d'habitude en pratique que les décisions sont prises par des fonctionnaires ou des cadres de société, ou par des spécialistes techniques, mais même quand le public vote sur une décision le nombre des électeurs est en général trop grand pour que le vote d'un seul individu soit significatif [17]. Ainsi la plupart des individus sont incapables d'influencer de façon mesurable les décisions majeures qui affectent leurs vies. Il n'y a pas de façon concevable d'y remédier dans une société technologiquement avancée. Le système essaye "de résoudre" ce problème en utilisant la propagande pour amener les gens à VOULOIR les décisions qui ont été prises pour eux, mais même si cette "solution" réussissait complètement à faire les gens se sentir mieux, ils s'aviliraient.

118. Les conservateurs et quelques autres préconisent plus "d'autonomie locale". Les communautés locales avaient vraiment autrefois de l'autonomie, mais cette autonomie devient de moins en moins possible car les communautés locales deviennent plus intriquées avec et dépendantes de systèmes à grande échelle comme les services publics, les réseaux informatiques, les réseaux autoroutiers, les mass-médias, le système médical moderne. Le fait qu'une technologie appliquée en un endroit affecte souvent les gens à d'autres endroits éloignés joue aussi contre l'autonomie. Ainsi l'usage de pesticides ou d'autres produits chimiques près d'un ruisseau peut contaminer l'alimentation en eau à des centaines de kilomètres en aval, et l'effet de serre affecte le monde entier.

119. Le système n'existe pas et ne peut pas exister pour satisfaire les besoins humains. Au contraire, c'est le comportement humain qui doit être modifié pour s'adapter aux besoins du système. Cela n'a aucun rapport avec l'idéologie politique ou sociale qui prétend guider le système technologique. C'est la faute de la technologie, parce que le système est guidé non par l'idéologie, mais par les nécessités techniques [18]. Bien sûr le système satisfait beaucoup de besoins humains, mais en général il le fait seulement dans la mesure où il est dans l'intérêt du système de le faire. Ce sont les besoins du système qui sont primordiaux, pas ceux de l'être humain. Par exemple, le système assure leur nourriture aux gens parce qu'il ne pourrait pas fonctionner si tout le monde mourait de faim; il fait attention aux besoins psychologiques de gens chaque fois qu'il peut COMMODÉMENT le faire, parce qu'il ne pourrait pas fonctionner si trop de gens devenaient déprimés ou rebelles. Mais le système, pour des raisons bonnes, solides, pratiques, doit exercer une pression constante sur les gens pour modeler leur comportement aux besoins du système. Trop d'accumulation d'ordures ? Le gouvernement, les médias, le système éducatif, les écologistes, chacun nous inonde d'une masse de propagande sur le recyclage. Besoin de plus de personnel technique ? Un choeur de voix exhorte les gosses à étudier les sciences. Personne ne s'arrête pour demander s'il n'est pas inhumain de forcer des adolescents à passer la plus grande partie de leur temps à étudier des sujets que la plupart d'entre eux détestent. Quand des travailleurs qualifiés sont mis au chômage par des avancées techniques et doivent subir "un recyclage", personne ne demande si ce n'est pas humiliant pour eux d'être bousculés de cette façon. Il est simplement considéré comme allant de soi que chacun doit se plier aux nécessités techniques et pour une bonne raison : si les besoins humains étaient mis avant les nécessités techniques il y aurait des problèmes économiques, du chômage, des pénuries ou pire. Le concept de "santé mentale" est défini en grande partie dans notre société par la mesure dans laquelle un individu se comporte en accord avec les besoins du système et le fait sans montrer de signe de stress.

120. Les efforts pour faire de la place dans le système à un but dans la vie et à l'autonomie ne sont qu'une plaisanterie. Par exemple, une société, au lieu de faire assembler à chacun de ses employés une seule section d'un catalogue, fit assembler à chacun un catalogue entier et cela était supposé leur donner un objectif et un sentiment d'accomplissement. Quelques sociétés ont essayé de donner plus d'autonomie à leurs employés dans leur travail, mais pour des raisons pratiques cela ne peut d'habitude être fait que dans une mesure très limitée et en tout cas on ne donne jamais aux employés d'autonomie quant aux buts ultimes - leurs efforts "autonomes" ne peuvent jamais être dirigés vers des buts qu'ils choisissent personnellement, mais seulement vers les buts de leur employeur, comme la survie et la croissance de la société. Toute société qui permettrait à ses employés d'agir autrement ferait bientôt faillite. De même dans n'importe quelle entreprise d'un système socialiste, les ouvriers doivent diriger leurs efforts vers les buts de l'entreprise, autrement l'entreprise ne remplirait pas son rôle de partie du système. De nouveau, pour des raisons purement techniques il n'est pas possible pour la plupart des individus ou des petits groupes d'avoir beaucoup d'autonomie dans la société industrielle. Même le petit commerçant n'a généralement qu'une autonomie limitée. En dehors de la nécessité des règlementations du gouvernement, il est limité par le fait qu'il doit s'insérer dans le système économique et se conformer à ses exigences. Par exemple, quand quelqu'un développe une nouvelle technologie, le petit commerçant doit souvent utiliser cette technologie, qu'il le veuille ou non, pour rester compétitif.

LES 'MAUVAIS' ASPECTS DE LA TECHNOLOGIE NE PEUVENT PAS ÊTRE SÉPARÉS DES 'BONS'
121. Une raison supplémentaire pour laquelle la société industrielle ne peut pas être réformée en faveur de la liberté est que la technologie moderne est un système unifié dans lequel toutes les parties dépendent l'une de l'autre. On ne peut pas se débarrasser des "mauvais" aspects de la technologie et conserver seulement les "bons" aspects. Prenez la médecine moderne, par exemple. Le progrès dans la science médicale dépend du progrès dans la chimie, la physique, la biologie, l'informatique et d'autres domaines. Les traitements médicaux avancés exigent un équipement coûteux, de haute technologie qui ne peut être rendu disponible que par une société technologiquement progressiste et économiquement riche. Clairement vous ne pouvez pas avoir beaucoup de progrès en médecine sans l'ensemble du système technologique et tout ce qui va avec.

122. Même si le progrès médical pouvait continuer sans le reste du système technologique, il entraînerait de lui même certains maux. Supposons par exemple que l'on découvre un remède pour le diabète. Les gens avec une tendance génétique au diabète seront alors capables de survivre et de se reproduire aussi bien que les autres. La sélection naturelle contre les gènes du diabète cessera et ces gènes s'étendront partout dans la population. (C'est peut être déjà le cas dans une certaine mesure, puisque le diabète, bien que n'étant pas curable, peut être contrôlé à l'aide de l'insuline). La même chose arrivera avec beaucoup d'autre maladies qui sont liées à la dégradation génétique de la population. La seule solution sera une sorte de programme eugénique ou de génie génétique généralisé des humains, de sorte que l'homme dans l'avenir ne sera plus une création de la nature, ou du hasard, ou de Dieu (selon vos avis religieux ou philosophiques), mais un produit manufacturé.

123. Si vous pensez que le grand gouvernement s'immisce de trop dans votre vie MAINTENANT, attendez seulement que le gouvernement ne commence à réguler la conposition génétique de vos enfants. Cette règlementation suivra inévitablement l'introduction du génie génétique humain, parce que les conséquences du génie génétique non régulé seraient désastreuses [19].

124. La réponse habituelle à ces inquiétudes est de parler "du code déontologique". Mais une déontologie ne servirait pas à protéger la liberté face au progrès médical; elle ne ferait que rendre pires les problèmes. Une déontologie applicable au génie génétique serait en pratique le moyen de réguler la composition génétique des gens. Quelqu'un (probablement la haute bourgeoisie, surtout) déciderait que telle et telle application du génie génétique sont "éthiques" et que d'autres ne le sont pas, de sorte qu'en pratique ils imposeraient leurs propres valeurs à la composition génétique de la population en général. Même si une déontologie était choisie sur une base complètement démocratique, la majorité imposerait ses propres valeurs à toute minorité qui pourrait avoir une idée différente de ce qui constitue une utilisation "éthique" du génie génétique. La seule déontologie qui protégerait vraiment la liberté serait celle qui interdirait TOUT génie génétique humain et vous pouvez être sûrs qu'un tel code ne sera jamais appliqué dans une société technique. Aucun code qui confinerait le génie génétique dans un rôle mineur ne pourrait tenir longtemps, parce que la tentation présentée par le pouvoir immense des biotechnologies serait irrésistible, d'autant plus que pour la majorité des gens beaucoup de ses applications sembleront bonnes de façon évidente et explicite (l'élimination des maladies physiques et mentales, l'octroi aux gens des capacités dont ils doivent disposer dans le monde d'aujourd'hui). Inévitablement, le génie génétique sera utilisé largement, mais seulement de façons compatibles avec les besoins du système industrialo-technologique. [20]

LA TECHNOLOGIE EST UNE FORCE SOCIALE PLUS PUISSANTE QUE L'ASPIRATION VERS LA LIBERTÉ
125. Il n'est pas possible d'obtenir un compromis DURABLE entre la technologie et la liberté, parce que la technologie est de beaucoup la force sociale la plus puissante et empiète continuellement sur la liberté par des compromis RÉPÉTÉS. Imaginez le cas de deux voisins, dont chacun possède au début la même quantité de terre, mais un des deux est plus puissant que l'autre. Le puissant exige un morceau de la terre de l'autre. Le faible refuse. Le puissant dit, "OK, faisons un compromis. Donnez-moi à la moitié de ce que j'ai demandé." Le faible n'a que le choix de céder. Quelque temps plus tard le voisin puissant exige un autre morceau de terre, de nouveau il y a un compromis, et ainsi de suite. En imposant une longue série de compromis au plus faible, le puissant obtient finalement toute sa terre. Il en va ainsi du conflit entre la technologie et la liberté.

126. Expliquons pourquoi la technologie est une force sociale plus puissante que l'aspiration vers la liberté.

127. Une avancée technique qui semble ne pas menacer la liberté s'avère souvent la menacer très sérieusement plus tard. Considérons, par exemple, le transport motorisé. Un piéton pouvait autrefois aller où il voulait, à son propre pas sans observer aucun code de la route et était indépendant des systèmes de soutien techniques. Quand les véhicules automobiles ont été introduits ils semblaient augmenter la liberté de l'homme. Ils ne diminuaient pas la liberté du piéton, personne n'était obligé d'avoir une automobile s'il ne le voulait pas et quiconque voulait acheter une automobile pouvait voyager beaucoup plus vite qu'un piéton. Mais l'introduction du transport motorisé a bientôt changé la société d'une façon telle qu'il limite énormément la liberté du piéton. Quand les automobiles sont devenues nombreuses, il est devenu nécessaire de réguler de façon importante leur utilisation. Dans une voiture, particulièrement dans les secteurs très peuplés, on ne peut pas juste aller où on veut à sa propre allure, son mouvement est dirigé par le flux de trafic et selon diverses règles de circulation. On est lié par diverses obligations : obligation du permis de conduire, immatriculation, assurance, contrôle technique, remboursements d'emprunt. De plus, l'utilisation du transport motorisé n'est plus facultative. Depuis l'introduction du transport motorisé l'organisation de nos villes a changé d'une façon telle que la majorité des gens ne vit plus à une distance de leur emploi, des centres commerciaux et des lieux de loisirs compatible avec la marche, ce qui fait qu'ils DOIVENT dépendre de l'automobile pour le transport. Ou alors ils doivent utiliser les transports en commun, et dans ce cas ils ont encore moins de contrôle sur leur mouvement qu'en conduisant une voiture. Même la liberté du piéton est maintenant énormément limitée. Dans la ville il doit continuellement s'arrêter et attendre les feux de signalisation qui sont conçus principalement pour servir le trafic automobile. A la campagne, la circulation automobile rend dangereux et désagréable de marcher le long des routes. (Notez le point important que nous avons illustré par le cas du transport motorisé : Quand un nouvel élément de technologie est introduit comme une option qu'un individu peut accepter ou non comme il le veut, cela ne RESTE pas nécessairement facultatif. Dans de nombreux cas la nouvelle technologie change la société d'une façon telle que les gens se trouvent finalement OBLIGÉS de l'utiliser).

128. Tandis que le progrès technologique COMME UN TOUT restreint continuellement notre sphère de liberté, chaque nouvelle avancée technologique CONSIDÉRÉE ISOLÉMENT semble désirable. L'électricité, la plomberie intérieure, les communications rapides à longue distance ... quels arguments pourrait on avoir contre une de ces choses, ou contre toute autre des innombrables avancées technologiques qui ont fait la société moderne ? Il aurait été absurde de résister à l'introduction du téléphone, par exemple. Il offrait beaucoup d'avantages et aucun inconvénient. Pourtant comme nous l'avons expliqué dans les paragraphes 59-76, toutes ces avancées techniques prises ensemble ont créé un monde dans lequel le destin de l'homme moyen n'est plus entre ses propres mains ou entre les mains de ses voisins et amis, mais dans celles de politiciens, de cadres de société et des techniciens et bureaucrates distants et anonymes que comme individu il n'a aucun pouvoir d'influencer [21]. Le même processus continuera dans l'avenir. Prenez le génie génétique, par exemple. Peu de gens résisteront à l'introduction d'une technique génétique qui élimine une maladie héréditaire. Elle ne fait aucun mal apparent et empêche beaucoup de souffrance. Pourtant un grand nombre d'améliorations génétiques prises ensemble feront de l'être humain un produit manufacturé plutôt qu'une création libre du hasard (ou de Dieu, ou de ce que vous voulez, selon vos croyances religieuses).

129. Une autre raison pour laquelle la technologie est une force sociale si puissante est que, dans le contexte d'une société donnée, le progrès technologique avance dans une seule direction; il ne peut jamais être inversé complètement. Une fois qu'une innovation technique a été introduite, les gens en deviennent d'habitude dépendants, à moins qu'elle ne soit remplacée par une autre innovation encore plus avancée. Non seulement les gens deviennent dépendants en tant qu'individus d'un nouvel élément de technologie, mais, même, le système dans son ensemble en devient dépendant. (Imaginez ce qui arriverait aujourd'hui au système si les ordinateurs, par exemple, étaient éliminés). Ainsi le système ne peut évoluer que dans une direction, vers plus de technologisation. La technologie force de façon répétée la liberté à faire un pas en arrière - à moins de renverser le système technologique en son entier.

130. La technologie avance avec grande rapidité et menace la liberté en beaucoup de points différents en même temps (surpopulation, règles et règlements, dépendance croissante des individus de grandes organisations, propagande et autres techniques psychologiques, génie génétique, ingérences dans la vie privée par des dispositifs de surveillance et les ordinateurs, etc). Arrêter CHACUNE des menaces à la liberté exigerait une longue lutte sociale différente. Ceux qui veulent protéger la liberté sont écrasés par le seul nombre de nouvelles attaques et la rapidité avec laquelle elles se développent, par là ils deviennent apathiques et ne résistent plus. Combattre chacune des menaces séparément serait futile. On ne peut espérer le succès qu'en luttant contre le système technologique dans son ensemble; mais c'est une révolution pas une réforme.

131. Les techniciens (nous utilisons ce terme dans son sens large pour décrire ceux qui exécutent une tâche spécialisée qui demande une formation) ont tendance à être si impliqués dans leur travail (leur activité de substitution) que quand un conflit surgit entre leur travail technique et la liberté, ils se décident presque toujours en faveur de leur travail technique. C'est évident dans le cas des scientifiques, mais cela apparaît aussi ailleurs : les éducateurs, les groupes humanitaires, les organisations écologistes n'hésitent pas à utiliser la propagande ou d'autres techniques psychologiques pour réaliser leurs fins louables. Les entreprises et les agences gouvernementales, quand elles le trouvent utile, n'hésitent pas à collecter des information sur les individus sans respect pour leur vie privée. Les organes de police sont fréquemment gênés par les droits constitutionnels des suspects et souvent de personnes totalement innocentes et ils font légalement (ou parfois illégalement) ce qu'ils peuvent pour limiter ou circonvenir ces droits. La plupart de ces éducateurs et, fonctionnaires civils et de police croient en la liberté, la vie privée et les droits constitutionnels, mais quand ceux ci entrent en conflit avec leur travail, ils estiment la plupart du temps que leur travail est plus important.

132. Il est bien connu que les gens travaillent généralement mieux et de façon plus déterminée en luttant pour une récompense qu'en essayant d'éviter une punition ou un résultat négatif. Les scientifiques et les autres techniciens sont motivés principalement par la récompense qu'ils trouvent dans leur travail. Mais ceux qui s'opposent aux invasions technologiques de la liberté travaillent pour éviter un résultat négatif, par conséquent ils ne sont que peu à travailler bien et de façon déterminée à cette tâche décourageante. Si les réformateurs remportaient jamais une victoire significative qui semblait fonder une barrière solide contre de nouvelles érosions de la liberté par le progrès technologique, la plupart aurait tendance à se détendre et à tourner leur attention vers des activités plus agréables. Mais les scientifiques resteraient occupés dans leurs laboratoires et la technologie en progressant trouverait des moyens, quelles que soient les barrières, d'exercer de plus en plus de contrôle sur les individus et de les rendre toujours plus dépendants du système.

133. Aucune disposition sociale, ni lois, ni institution, ni coutume ou code déontologique, ne peut assurer de protection permanente contre la technologie. L'histoire montre que toutes les dispositions sociales sont transitoires; Elles finissent toutes par changer ou s'écrouler. Mais les avancées technologiques sont permanentes dans le contexte d'une civilisation donnée. Supposons par exemple qu'il soit possible de parvenir à quelque disposition sociale qui empêcherait le génie génétique d'être appliqué aux humains, ou l'empêcherait d'être appliqué de façon à menacer la liberté et la dignité. Cela n'empêcherait pas la technologie d'attendre. Tôt ou tard la disposition sociale s'écroulerait. Plus probablement tôt, étant donné le rythme des changements de notre société. Alors le génie génétique commencerait à envahir notre sphère de liberté et cette invasion serait irréversible (à moins de l'écroulement de la civilisation technologique elle-même). Toute illusion sur la réalisation de quoi que ce soit de permanent par des dispositions sociales devrait être dissipée par ce qui arrive actuellement avec la législation environnementale. Il y a quelques années il semblait qu'il y avait des barrières légales solides pour empêcher au moins certaines des pires formes de dégradation environnementale. Un changement du vent politique et ces barrières commence à s'effondrer.

134. Pour toutes les raisons précédentes, la technologie est une force sociale plus puissante que l'aspiration vers la liberté. Mais cette affirmation nécessite une restriction importante. Il semble que pendant les prochaines décennies le système industrialo-technologique subira des tensions sévères en raison des problèmes économiques et environnementaux et particulièrement en raison des problèmes de comportement humain (aliénation, rébellion, hostilité, diverses difficultés sociales et psychologiques). Nous espérons que les tensions par lesquelles le système va probablement passer causeront son effondrement, ou au moins l'affaiblissent suffisamment pour qu'une révolution se produise et soit couronnée de succès, alors à ce moment particulier l'aspiration vers la liberté se sera montrée plus forte que la technologie.

135. Dans le paragraphe 125 nous avons utilisé l'analogie avec un voisin faible qui est dépouillé par un voisin fort qui prend toute sa terre en lui imposant une série de compromis. Mais supposez maintenant que le voisin fort tombe malade, de sorte qu'il soit incapable de se défendre. Le voisin faible peut obliger le fort à lui rendre sa terre, ou il peut le tuer. S'il laisse l'homme fort survivre et le force seulement à rendre sa terre, il est un imbécile, parce que quand l'homme fort ira bien il prendra de nouveau toute la terre pour lui. La seule alternative sensée pour l'homme plus faible est de tuer le fort pendant qu'il en a la possibilité. De la même manière, pendant que le système industriel est malade nous devons le détruire. Si nous acceptons un compromis avec lui et le laissons se remettre de sa maladie, il finira par balayer toute notre liberté.

LES PROBLÈMES SOCIAUX LES PLUS SIMPLES SE SONT MONTRÉS INSOLUBLES
136. Si quelqu'un imagine encore qu'il serait possible de réformer le système de façon à protéger la liberté de la technologie, demandons lui de considérer combien notre société a traité maladroitement et en général sans succès d'autres problèmes sociaux beaucoup plus simples et immédiats. Entre autres, le système a échoué à arrêter la dégradation environnementale, la corruption politique, le traffic de drogue ou la violence domestique.

137. Prenons nos problèmes environnementaux, par exemple. Ici le conflit de valeurs est simple : l'opportunisme économique immédiat contre le sauvetage de certaines de nos ressources naturelles pour nos petits-enfants [22]. Mais sur ce sujet tout ce que nous obtenons c'est beaucoup de blabla et de faux-fuyants de la part des gens qui ont le pouvoir, et aucune ligne claire, cohérente d'action et nous continuons à accumuler des problèmes environnementaux avec lesquels nos petits-enfants devront vivre. Les tentatives pour résoudre les problèmes environnementaux consistent en luttes et compromis entre des factions différentes, dont certaines sont prépondérantes à un moment, d'autres à un autre moment. Le plan d'attaque change avec les courants changeants de l'opinion publique. Ce n'est pas un processus rationnel, ni qui est susceptible de mener à une solution du problème opportune et couronnée de succès. Les problèmes sociaux majeurs, si tant est qu'ils soient "résolus", le sont rarement ou jamais par un plan raisonnable et complet. Ils se mettent juste en place par un processus dans lequel différents groupes en compétition cherchant leur propre intérêt personnel (ordinairement à court terme) [23] arrivent (principalement par hasard) à quelque modus vivendi plus ou moins stable. En fait, les principes que nous avons formulés dans les paragraphes 100-106 rendent douteux qu'une planification sociale rationnelle et à long terme puisse JAMAIS être couronnée de succès.

138. Ainsi il est clair que la race humaine a au mieux une capacité très limitée à résoudre des problèmes sociaux même relativement simples. Comment alors va-t-elle résoudre le problème beaucoup plus difficile et subtil de réconcilier la liberté avec la technologie ? La technologie présente des avantages matériels nets, tandis que la liberté est une abstraction qui signifie des choses différentes pour des gens différents et sa perte est facilement obscurcie par la propagande et le baratin.

139. Et notons cette différence importante : il est concevable que nos problèmes environnementaux (par exemple) puissent un jour être résolus par un plan raisonnable, complet, mais si cela arrive ce sera seulement parce qu'il est dans l'intérêt à long terme du système de résoudre ces problèmes. Mais il n'est PAS dans l'intérêt du système de préserver l'autonomie des petits groupes ou la liberté. Au contraire, il est dans l'intérêt du système de mettre le comportement humain sous contrôle dans la mesure la plus grande possible [24]. Ainsi, tandis que des considérations pratiques peuvent finalement forcer le système à prendre une approche rationnelle et prudente des problèmes environnementaux, des considérations également pratiques forceront le système à réguler le comportement humain toujours plus étroitement (de préférence par des moyens indirects qui masqueront les empiétements sur la liberté). Nous ne sommes pas les seuls à le dire. D'éminents spécialistes des sciences humaines (par exemple James Q. Wilson) ont souligné l'importance "de socialiser" plus efficacement les gens.

LA RÉVOLUTION EST PLUS FACILE QUE LA RÉFORME
140. Nous espérons avoir convaincu le lecteur que le système ne peut pas être réformé pour réconcilier la liberté avec la technologie. La seule issue est de se passer totalement du système industrialo-technologique. Cela implique une révolution, pas nécessairement un soulèvement armé, mais certainement un changement radical et fondamental de la nature de la société.

141. Les gens ont tendance à supposer que, parce qu'une révolution implique un changement beaucoup plus grand qu'une réforme, elle est plus difficile à provoquer que la réforme. En réalité, dans certaines circonstances une révolution est beaucoup plus facile qu'une réforme. La raison en est qu'un mouvement révolutionnaire peut inspirer une intensité d'engagement qu'un mouvement de réforme ne peut pas inspirer. Un mouvement de réforme offre simplement de résoudre un problème social particulier. Un mouvement révolutionnaire offre de résoudre tous les problèmes d'un coup et de créer un monde entièrement nouveau; il fournit la sorte d'idéal pour lequel les gens prendront de grands risques et feront de grands sacrifices. Pour ces raisons il serait beaucoup plus facile de renverser le système technologique en entier que de mettre des contraintes efficaces et permanentes sur le développement d'applications de n'importe quel segment de la technologie, comme le génie génétique, mais dans des conditions appropriées un grand nombre de gens pourraient se consacrer passionnément à une révolution contre le système industrialo-technologique. Comme nous l'avons noté dans le paragraphe 132, les réformateurs qui chercheraient à limiter certains aspects de la technologie travailleraient pour éviter un résultat négatif. Mais les révolutionnaires travaillent pour gagner une récompense puissante - l'accomplissement de leur vision révolutionnaire - et travaillent donc plus dur et avec plus de persévérance que les réformateurs.

142. La réforme est toujours restreinte par la crainte de conséquences douloureuses si les changements vont trop loin. Mais une fois qu'une fièvre révolutionnaire s'est emparée d'une société, les gens sont d'accord pour subir des privations illimitées pour leur révolution. Ceci a été clairement mis en évidence par les Révolutions Française et Russe. Il se peut que dans ces cas une minorité seulement de la population est vraiment engagée pour la révolution, mais cette minorité est suffisamment grande et active pour devenir la force dominante de la société. Nous en aurons plus à dire sur la révolution dans les paragraphes 180-205.

LE CONTRÔLE DU COMPORTEMENT HUMAIN
143. Depuis le début de la civilisation, les sociétés organisées ont dû imposer des pressions sur les gens pour faire fonctionner l'organisme social [25]. Les genres de pressions varient énormément d'une société à un autre. Certaines pressions sont physiques (nourriture insuffisante, travail excessif, pollution environnementale), certains sont psychologiques (bruit, surpopulation, contrainte du comportement des gens dans le moule que la société nécessite). Dans le passé, la nature humaine a été approximativement constante, ou en tout cas n'a varié que dans certaines limites. Par conséquent, les sociétés n'ont été capables de pousser les gens que jusqu'à certaines limites. Quand on a dépassé la limite de l'endurance humaine, les choses ont commencé à aller mal : rébellion, ou crime, ou corruption, ou évasion du travail, ou dépression et autres problèmes mentaux, ou taux de mortalité élevé, ou taux de natalité en baisse ou autre chose, ce qui fait que que la société s'écroulait, ou que son fonctionnement devenait trop inefficace et elle était (rapidement ou graduellement, par conquête, désertion ou évolution) remplacée par une forme plus efficace de société.

144. Ainsi la nature humaine a dans le passé mis certaines limites au développement des sociétés. Les gens pouvaient être poussés seulement jusqu'à un certain point et pas plus loin. Mais aujourd'hui ceci peut changer, parce que la technologie moderne développe des façons de modifier les humains.

145. Imaginons une société qui soumet les gens à des conditions qui les rendent terriblement malheureux, puis leur donne des drogues pour effacer leur tristesse. Science-fiction ? Cela arrive déjà dans une certaine mesure dans notre propre société. Il est bien connu que le taux de dépression clinique a énormément augmenté dans les dernières décennies. Nous croyons que c'est en raison de la perturbation du processus de pouvoir, comme expliqué dans les paragraphes 59-76. Mais même si nous avons tort, l'augmentation du taux de dépression est certainement le résultat de CERTAINES conditions qui existent dans la société d'aujourd'hui. Au lieu de supprimer les conditions qui sont la cause des dépressions, la société moderne donne aux gens des antidépresseurs. En fait, les antidépresseurs sont un moyen de modifier l'état interne d'un individu de façon à lui permettre de tolérer des conditions sociales qu'il trouverait sinon intolérable. (Oui, nous savons que la dépression est souvent d'origine purement génétique. Nous nous référons ici aux cas où l'environnement joue le rôle prédominant.)

146. Les drogues qui affectent l'esprit ne sont qu'un exemple des méthodes de contrôle du comportement humain que la société moderne développe. Examinons d'autres méthodes.

147. Pour commencer, il y a les techniques de surveillance. Des caméras vidéo cachées sont maintenant utilisées dans la plupart des magasins et en beaucoup d'autres endroits, les ordinateurs sont utilisés pour collecter et traiter d'énormes quantités d'information sur les individus. L'information ainsi obtenue augmente énormément l'efficacité de la contrainte physique (c'est-à-dire la police) [26]. Puis il y a les méthodes de propagande, auxquelles les mass-médias fournissent des véhicules efficaces. Des techniques efficaces ont été développées pour gagner les élections, vendre des produits, influencer l'opinion publique. L'industrie du spectacle est un outil psychologique important du système, même probablement quand il diffuse des grandes quantités de sexe et de violence. Le divertissement fournit à l'homme moderne un moyen essentiel d'évasion. Pendant qu'il est absorbé par la télévision, les vidéos, etc, il peut oublier le stress, l'inquiétude, la frustration, l'inassouvissement. Beaucoup de primitifs, quand ils n'ont pas de travail à faire, sont très heureux de rester assis pendant des heures à ne rien faire du tout, parce qu'ils sont en paix avec eux mêmes et leur monde. Mais la plupart des gens modernes doivent être constamment occupés ou distraits, sinon ils "s'emmerdent", c'est-à-dire qu'ils deviennent agités, mal à l'aise, irritables.

148. D'autres techniques frappent plus profond que les précédentes. L'éducation n'est plus simplement une histoire de fesser un gosse quand il ne sait pas ses leçons et lui caresser la tête quand il les sait bien. Cela devient une technique scientifique pour contrôler le développement de l'enfant. Les Sylvan Learning Centers, par exemple, ont eu beaucoup de succès en motivant les enfants pour étudier et des techniques psychologiques sont aussi utilisées avec plus ou moins de succès dans beaucoup d'écoles conventionnelles. Les techniques "d'éducation" que l'on apprend aux parents sont conçues pour faire accepter par les enfants les valeurs fondamentales du système et qu'ils se comportent de façons que le système trouve désirable. Les programmes de "santé mentale", les techniques "d'intervention", la psychothérapie etc. sont apparemment conçus au profit des individus, mais en pratique ils servent en général à inciter les individus à penser et se comporter comme le système le nécessite. (Il n'y a aucune contradiction ici; un individu dont l'attitude ou le comportement le mettent en conflit avec le système se bat contre une force qui est trop puissante pour qu'il la vainque ou lui échappe, par là il va probablement souffrir de stress, de frustration, d'échec. Sa voie sera beaucoup plus facile s'il pense et se comporte comme le système le veut. En ce sens le système agit en faveur de l'individu quand il le rend conforme par un lavage de cerveau). Les mauvais traitements aux enfants sous leur forme brutale et évidente sont désapprouvés dans la plupart sinon toutes les cultures. Torturer un enfant pour une raison insignifiante ou aucune raison du tout est quelque chose qui épouvante presque tout le monde. Mais beaucoup de psychologues interprètent le concept de mauvais traitements beaucoup plus largement. La fessée, utilisée comme partie d'un système rationnel et cohérent de discipline, est elle un mauvais traitement ? La question sera en fin de compte décidée suivant que la fessée a tendance ou non à produire un comportement qui rend la personne bien adaptée au système de société existant. En pratique, l'expression "mauvais traitement" a tendance à être interprétée pour inclure n'importe quelle méthode pédagogique qui produit un comportement qui pose problème au système. Ainsi, quand ils vont au-delà de la prévention de la cruauté évidente et insensible, les programmes pour empêcher "les mauvais traitements aux enfants" sont dirigés vers le contrôle du comportement humain par le système.

149. Vraisemblablement, la recherche continuera à augmenter l'efficacité des techniques psychologiques pour contrôler le comportement humain. Mais nous pensons qu'il est peu probable que des techniques psychologiques seules seront suffisantes pour ajuster les humains au type de société que la technologie est en train de créer. Des méthodes biologiques devront probablement être utilisées. Nous avons déjà mentionnné l'utilisation de drogues dans ce but. La neurologie peut fournir d'autres voies pour modifier l'esprit humain. Le génie génétique des humains commence déjà à arriver sous la forme de la "thérapie génique," et il n'y a aucune raison de supposer que de telles méthodes ne seront pas finalement utilisées pour modifier les aspects du corps qui affectent le fonctionnement de l'esprit.

150. Comme nous l'avons mentionné dans le paragraphe 134, il semble probable que la société industrielle va entrer dans une période de difficultés sévères, due en partie aux problèmes de comportement humain et en partie aux problèmes économiques et environnementaux. Et une proportion considérable des problèmes économiques et environnementaux du système résulte de la façon dont les gens se comportent. Aliénation, mauvaise opinion de soi, dépression, hostilité, rébellion; enfants qui refusent d'étudier, gangs de jeunes, utilisation de drogues illégales, viols, mauvais traitements aux enfants, autres crimes, sexe non protégé, grossesses adolescentes, croissance démographique, corruption politique, haine raciale, rivalité ethnique, sévères conflits idéologiques (par exemple pour ou contre l'avortement), extrémisme politique, terrorisme, sabotage, groupes contestataires, groupes de haine. Tout ces problèmes menacent la survie même du système. Le système sera FORCÉ d'utiliser tous les moyens pratiques de contrôler le comportement humain.

151. La rupture sociale que nous voyons aujourd'hui n'est certainement pas le résultat du hasard. Elle ne peut être que le résultat des conditions de vie que le système impose aux gens. (Nous avons soutenu que la plus importante de ces conditions est la perturbation du processus de pouvoir). Si le système réussit à imposer un contrôle suffisant du comportement humain pour assurer sa propre survie, une nouvelle ligne de partage dans l'histoire humaine aura été passée. Alors qu'autrefois les limites de l'endurance humaine imposaient des limites au développement des sociétés (comme nous l'avons expliqué dans les paragraphes 143, 144), la société industrialo-technologique sera capable de dépasser ces limites en modifiant les humains, par des méthodes psychologiques ou des méthodes biologiques ou les deux. Dans le futur, les systèmes sociaux ne seront pas ajustés pour répondre aux besoins des humains. Au contraire, l'être humain sera ajusté pour répondre aux besoins du système [27].

152. En général, le contrôle technologique du comportement humain ne sera probablement pas introduit dans une intention totalitaire ou même par un désir conscient de limiter la liberté humaine [28]. Chaque nouvelle étape dans l'affirmation du contrôle de l'esprit humain sera prise comme réponse rationnelle à un problème qui se pose à la société, comme soigner l'alcoolisme, réduire la criminalité ou inciter les jeunes à étudier la science et l'ingénierie. Dans de nombreux cas, il y aura une justification humanitaire. Par exemple, quand un psychiatre prescrit un antidépresseur à un patient dépressif, il fait clairement une faveur à cet individu. Il serait inhumain de refuser un médicament à quelqu'un qui en a besoin. Quand les parents envoient à leurs enfants aux Sylvan Learning Centers pour qu'ils soient manipulés pour devenir enthousiastes envers leurs études, ils le font par souci du bien-être de leur enfant. Il se peut que certains de ces parents regrettent que l'on doive faire une formation spécialisée pour obtenir un travail et que leur gosse doive subir un lavage de cerveau pour devenir un fou d'informatique. Mais que peuvent-ils faire ? Ils ne peuvent pas changer la société et leur enfant pourrait ne pas trouver de travail s'il n'a pas certaines compétences. Donc ils l'envoient à Sylvan.

153. Ainsi le contrôle du comportement humain sera introduit non par une décision calculée des autorités, mais par un processus d'évolution sociale (évolution RAPIDE, toutefois). Il sera impossible de résister au processus, parce que chaque avancée, considérée isolément, semblera être avantageuse, ou au moins le mal impliqué dans l'avancée semblera être moindre que celui qui résulterait d'y renoncer (voir le paragraphe 127). La propagande est par exemple souvent utilisée en vue de buts bénéfiques, tels que décourager les mauvais traitements aux enfants ou la haine raciale [14]. L'éducation sexuelle est évidemment utile, cependant l'effet de l'éducation sexuelle (dans la mesure où elle est efficace) est de priver la famille de la formation des attitudes sexuelles pour mettre celle ci dans les mains de l'Etat représenté par le système scolaire public.

154. Supposons que l'on découvre un trait biologique qui augmente la probabilité qu'un enfant deviendra un criminel et supposons qu'une quelconque thérapie génique puisse supprimer ce trait [29]. Bien sûr la plupart des parents dont les enfants possèdent ce trait leur feront subir la thérapie. Il serait inhumain de faire autrement, puisque l'enfant aurait probablement une vie malheureuse s'il devenait un criminel. Mais beaucoup ou la plupart des sociétés les plus primitives ont une criminalité faible en comparaison de celle de notre société, bien qu'ils n'aient ni méthodes pédagogique high-tech ni punitions sévères. Puisqu'il n'y a aucune raison de supposer que plus d'hommes modernes que d'hommes primitifs ont des tendances agressives innées, la haute criminalité de notre société doit être due aux pressions que les conditions modernes mettent sur les gens, auxquelles beaucoup ne peuvent pas ou ne veulent pas s'adapter. Ainsi un traitement conçu pour supprimer des tendances criminelles potentielles est au moins en partie une façon de re-fabriquer les gens pour qu'ils soient adaptés aux nécessités du système.

155. Notre société a tendance à considérer comme "une maladie" tout mode de pensée ou de comportement qui est incommode pour le système et ceci est plausible parce que quand un individu ne s'insère pas dans le système cela cause une douleur à l'individu ainsi que des problèmes pour le système. Ainsi la manipulation d'un individu pour l'adapter au système est vue comme "un remède" à "une maladie" et donc comme bénéfique.

156. Dans le paragraphe 127 nous avons mis en évidence que si l'utilisation d'un nouvel élément de technologie est INITIALEMENT facultatif, cela ne RESTE pas nécessairement facultatif, parce que la nouvelle technologie tend à changer la société de telle façon que cela devient difficile ou impossible pour un individu de fonctionner sans utiliser cette technologie. Cela s'applique aussi à la technologie du comportement humain. Dans un monde dans lequel la plupart des enfants subissent un programme pour les rendre enthousiastes envers les études, un parent sera presque forcé de faire subir ce programme à son gosse, parce que s'il ne le fait pas, alors le gosse deviendra, comparativement, un ignare et donc un futur chômeur. Ou supposons que l'on découvre un traitement biologique qui, sans effets secondaires indésirables, réduirait énormément le stress psychologique dont tant de personnes souffrent dans notre société. Si un grand nombre de gens veulent subir le traitement, alors le niveau général de stress dans la société sera réduit, de sorte qu'il sera possible pour le système d'augmenter les pressions qui produisent le stress. En fait, quelque chose de ce genre semble déjà être arrivé avec un des outils psychologiques les plus importants de notre société qui permet aux gens de réduire le stress (ou au moins d'y échapper temporairement) , à savoir, le divertissement de masse (voir le paragraphe 147). Notre utilisation du divertissement de masse est "facultative" : Aucune loi n'exige que nous regardions la télévision, écoutions la radio, lisions des magazines. Néanmoins le divertissement de masse est un moyen d'évasion et de réduction du stress dont la plupart d'entre nous est devenu dépendant. Tout le monde se plaint de la mauvaise qualité de la télévision, mais presque tout le monde la regarde. Certains se sont débarrassés de l'habitude de la télé, mais exceptionnel est celui qui pourrait aujourd'hui se passer de TOUTE forme de divertissement de masse. (Pourtant jusqu'à tout à fait récemment dans l'histoire humaine la plupart des gens se portaient très bien sans autre divertissement que celui que chaque communauté locale créait pour elle même). Sans l'industrie du spectacle le système n'aurait probablement pas été capable d'échapper aux conséquences d'induire autant de stress sur nous qu'il le fait.

157. En supposant que la société industrielle survive, il est probable que la technologie acquerra finalement quelque chose qui s'approchera du contrôle complet du comportement humain. Il a été établi sans le moindre doute raisonnable que la pensée et le comportement humain ont une base en grande partie biologique. Comme les expérimentateurs l'ont démontré, des sentiments comme la faim, le plaisir, la colère et la crainte peuvent être déclenchés et supprimés par stimulation électrique des parties appropriées du cerveau. La mémoire peut être effacées en abîmant des parties du cerveau ou amenée à la surface par stimulation électrique. Des hallucinations peuvent être induites ou l'humeur changée par des drogues. Il peut ou non y avoir une âme humaine immatérielle, mais s'il y en a une elle est clairement moins puissante que les mécanismes biologiques du comportement humain. Car si ce n'était pas le cas alors les chercheurs ne seraient pas capables de manipuler si facilement les sentiments humains et le comportement avec des drogues et des courants électriques.

158. Ce serait sans doute peu pratique d'insérer des électrodes dans la tête de tous les gens pour qu'ils puissent être contrôlés par les autorités. Mais le fait que les pensées et les sentiments humains sont si ouverts aux interventions biologiques montre que le problème de contrôler le comportement humain est principalement un problème technique; un problème de neurones, d'hormones et de molécules complexes; le genre de problème qui est accessible à l'attaque scientifique. Étant donnés les résultats remarquable de notre société dans la résolution des problèmes techniques, il est plus que probable que de grandes avancées seront faites dans le contrôle du comportement humain.

159. La résistance publique empêchera-t-elle l'introduction du contrôle technologique du comportement humain ? Certainement si on tentait de le faire d'un coup. Mais comme le contrôle technologique sera introduit par une longue séquence de petites avancées, il n'y aura aucune résistance publique rationnelle et efficace. (Voir les paragraphes 127,132, 153).

160. À ceux qui pensent que tout ceci ressemble à de la science-fiction, nous signalons que la science-fiction d'hier est la réalité d'aujourd'hui. La Révolution Industrielle a radicalement changé l'environnement et le mode de vie de l'homme, et on ne peut qu'attendre que quand la technologie sera de plus en plus appliquée au corps et à l'esprit humain, l'homme lui-même sera changé aussi radicalement que son environnement et son mode de vie l'ont été.

LA RACE HUMAINE À UN CARREFOUR
161. Mais nous anticipons. C'est une chose de développer en laboratoire une série de techniques psychologiques ou biologiques pour manipuler le comportement humain et tout à fait autre chose d'intégrer ces techniques dans un système social qui fonctionne. Ce dernier problème est le plus difficile des deux. Par exemple, tandis que les techniques de psychologie éducative fonctionnent sans aucun doute tout à fait bien dans les "écoles expérimentales" où elles sont développées, il n'est pas nécessairement facile de les appliquer efficacement partout dans notre système éducatif. Nous savons tous à quoi beaucoup de nos écoles ressemblent. Les enseignants sont trop occupés à confisquer les couteaux et les armes à feu des gosses pour les soumettre aux dernières techniques qui en feront des dingues d'informatiques. Ainsi, malgré toutes ses avancées techniques touchant au comportement humain le système n'a pas jusqu'à présent eu un succès impressionnant pour contrôler les êtres humains. Les gens dont le comportement est assez bien sous le contrôle du système sont ceux du type qui pourrait être appelé "bourgeois". Mais il y a un nombre croissant de gens qui sont d'une manière ou d'une autre des rebelles contre le système : sangsues sociales, gangs de jeunes, membres de sectes, satanistes, nazis, écologistes radicaux, miliciens, etc.

162. Le système est actuellement engagé dans une lutte désespérée pour surmonter certains problèmes qui menacent sa survie, parmi lesquels les problèmes de comportement humain sont les plus importants. Si le système réussit assez rapidement dans l'acquisition d'un contrôle suffisant du comportement humain, il survivra probablement. Autrement il s'écroulera. Nous pensons que la question sera très probablement résolue dans les prochaines décennies, disons 40 à 100 ans.

163. Supposons que le système réchappe de la crise des prochaines décennies. À ce moment-là il devra avoir résolu, ou au moins mis sous contrôle, les principaux problèmes qui se présentent à lui, en particulier celui de "socialiser" les êtres humains; c'est-à-dire rendre les gens suffisamment dociles pour que leur comportement ne menace plus le système. Ceci accompli, il apparaît qu'il n'y aurait pas de nouvel obstacle au développement de la technologie et il avancerait vraisemblablement vers sa conclusion logique, qui est le contrôle complet de tout sur la Terre, y compris les êtres humains et tous les autres organismes importants. Le système peut devenir une organisation unitaire, monolithique, ou il peut être plus ou moins fragmenté et consister en un certain nombre d'organisations coexistant dans un rapport qui inclut des éléments tant de coopération que de compétition, de même qu'aujourd'hui le gouvernement, les sociétés et d'autres grandes organisations coopérent et rivalisent entre eux. La liberté humaine aura en grande partie disparu, parce que les individus et les petits groupes seront impuissants vis à vis des grosses organisations armées de supertechnologies et d'un arsenal d'outils psychologiques et biologiques avancés pour manipuler les êtres humains, en plus des instruments de surveillance et de contrainte physique. Seules quelques personnes auront un réel pouvoir et même eux n'auront probablement qu'une liberté très limitée, parce que leur comportement sera aussi régulé; de même qu'aujourd'hui nos politiciens et cadres de société ne peuvent conserver leur position de pouvoir que tant que leur comportement reste dans certaines limites assez étroites.

164. N'imaginons pas que le système arrêtera de développer de nouvelles techniques pour contrôler les êtres humains et la nature une fois que la crise des prochaines décennies sera passée et qu'un contrôle croissant ne sera plus nécessaire pour la survie du système. Au contraire, une fois que les temps difficiles seront passés le système augmentera son contrôle sur les gens et la nature plus rapidement, parce qu'il ne sera plus gêné par les difficultés du type qu'il rencontre actuellement . La survie n'est pas le motif principal pour étendre le contrôle. Comme nous l'avons expliqué dans les paragraphes 87-90, les techniciens et les scientifiques continuent leur travail en grande partie comme une activité de substitution; c'est-à-dire qu'ils satisfont leur besoin de pouvoir en résolvant des problèmes techniques. Ils continueront à le faire avec un enthousiasme inchangé, et parmi les problèmes les plus intéressants et stimulants pour eux il y aura ceux de comprendre le corps et l'esprit humain et d'intervenir dans leur développement. Pour le "bien de l'humanité," bien sûr.

165. Mais supposons au contraire que les tensions des prochaines décennies s'avèrent être de trop pour le système. Si le système s'effondre il peut y avoir une période de chaos, "une époque de troubles" comme celles que l'histoire a enregistrées à diverses époques du passé. Il est impossible de prévoir ce qui émergerait d'une telle époque de troubles, mais en tout cas une nouvelle chance serait donnée à la race humaine. Le danger le plus grand est que la société industrielle puisse commencer à se reconstituer dans les quelques premières années après l'effondrement. Certainement il y aura beaucoup de gens (des types affamés de pouvoir particulièrement) qui tiendront beaucoup à remettre les usines au travail.

166. Donc deux tâches se présentent à ceux qui détestent la servitude à laquelle le système industriel réduit la race humaine. D'abord, nous devons travailler à intensifier les tensions sociales dans le système afin d'augmenter la probabilité qu'il s'écroule ou soit suffisamment affaibli pour qu'une révolution contre lui devienne possible. Deuxièmement, il est nécessaire de développer et propager une idéologie qui s'opposera à la technologie et à la société industrielle si et quand le système sera suffisamment affaibli. Et une telle idéologie aidera à assurer que, si et quand la société industrielle s'écroule, ses restes seront brisés au-delà de toute possibilité de réparation, pour que le système ne puisse pas être reconstitué. Les usines devraient être détruites, les livres techniques brûlés, etc.

LA SOUFFRANCE HUMAINE
167. Le système industriel ne s'écroulera pas suite à la seule action révolutionnaire. Il ne sera pas vulnérable à une attaque révolutionnaire à moins que ses propres problèmes internes de développement ne le mènent à des difficultés très sérieuses. Donc si le système s'écroule il le fera soit spontanément, soit par un processus en partie spontané, mais aidé par des révolutionnaires. Si la chute est soudaine, beaucoup de gens mourront, car la population mondiale est devenue si enflée qu'elle ne peut même pas s'alimenter plus longtemps sans technologie de pointe. Même si la chute est assez graduelle pour que la réduction de la population puisse se produire plus par baisse du taux de natalité que par élévation du taux de mortalité, le processus de dés-industrialisation sera probablement très chaotique et impliquera beaucoup de souffrance. Il est naïf de croire possible que la technologie puisse être éliminée progressivement d'une façon ordonnée et sans à-coup, d'autant plus que les technophiles se battront obstinément à chaque étape. Est-ce qu'il est donc cruel de travailler à l'effondrement du système ? Peut-être, mais peut-être pas. En premier lieu, les révolutionnaires ne seront pas capables de démolir le système à moins qu'il ne soit déjà dans de profondes difficultés de sorte qu'il y aurait une bonne chance qu'il finisse par s'effondrer seul de toute façon; et plus le système devient gros, plus désastreuses les conséquences de sa chute; donc il se peut que les révolutionnaires, en accélérant l'apparition de la chute réduisent l'étendue du désastre.

168. En second lieu, il faut comparer la peine et la mort avec la perte de la liberté et de la dignité. Pour beaucoup d'entre nous, la liberté et la dignité sont plus importantes qu'une longue vie ou l'absence de douleur physique. De plus, nous devrons tous mourir un jour et il est peut être mieux de mourir en se battant pour survivre, ou pour une cause, que de vivre une vie longue mais vide et sans but.

169. En troisième lieu, il n'est pas du tout certain que la survie du système mènera à moins de souffrance que sa chute. Le système a déjà causé et continue à causer, d'immenses souffrances dans le monde entier. Des cultures antiques, qui pendant des centaines d'années ont donné aux gens un rapport satisfaisant entre eux et avec leur environnement, ont été brisées par le contact avec la société industrielle et le résultat a été un catalogue entier de problèmes économiques, environnementaux, sociaux et psychologiques. Un des effets de l'intrusion de la société industrielle a été que dans la plus grande partie du monde le contrôle traditionnel de la population a été déséquilibré. De là l'explosion démographique, avec tout ce qu'elle implique. Puis il y a la souffrance psychologique qui est répandue partout dans les pays censément chanceux de l'Ouest (voir les paragraphes 44, 45). Personne ne sait ce qui arrivera suite au trou d'ozone, à l'effet de serre et aux autres problèmes environnementaux qui ne peuvent pas encore être prévus. Et, comme la prolifération nucléaire l'a montré, la nouvelle technologie ne peut pas être maintenue hors des mains des dictateurs et des nations irresponsables du Tiers-Monde. Voudriez-vous spéculer sur ce que l'Irak ou la Corée du Nord feront avec le génie génétique ?

170. "Oh!" Disent les technophiles, "la Science va réparer tout cela! Nous vaincrons la famine, éliminerons la souffrance psychologique, rendrons chacun sain et heureux!" Ouais, sûrement. C'est ce qu'ils ont dit il y a 200 ans. La Révolution Industrielle était censée éliminer la pauvreté, rendre chacun heureux, etc. Le résultat réel a été tout à fait différent. Les technophiles sont désespérément naïfs (ou se mentent) dans leur compréhension des problèmes sociaux. Ils sont inconscients du fait (ou veulent ignorer) que quand de grands changements, même apparemment avantageux, sont introduits dans une société, ils mènent à une longue séquence d'autres changements, dont la plupart sont impossibles à prévoir (paragraphe 103). Le résultat est la rupture de la société. Donc il est très probable que dans leur tentative pour éliminer la pauvreté et la maladie, fabriquer des personnalités dociles, heureuses et ainsi de suite, les technophiles créeront des systèmes sociaux qui seront terriblement perturbés, plus même que le système actuel. Par exemple, les scientifiques se vantent qu'ils élimineront la famine en créant de nouveaux aliments génétiquement élaborés. Mais cela permettra à la population humaine de continuer à s'étendre indéfiniment et il est bien connu que la surpopulation mène à plus de stress et d'agressivité. C'est simplement un exemple des problèmes PRÉVISIBLES qui surgiront. Nous insistons sur le fait que que, comme l'expérience passée l'a montré, le progrès technique mènera à d'autres nouveaux problèmes pour la société beaucoup plus rapidement qu'il n'aura résolu les anciens. Ainsi il faudra aux technophiles une longue période difficile d'essais et d'erreurs pour déboguer leur Meilleur des Mondes (s'ils y arrivent jamais ). En attendant il y aura de grandes souffrances. Donc il n'est pas du tout clair que la survie de la société industrielle impliquerait moins de souffrance que la chute de cette société. La technologie a mis la race humaine dans une situation d'où il n'y a probablement pas d'évasion facile.

L'AVENIR
171. Mais supposons maintenant que la société industrielle réchappe des prochaines décennies et que le système puisse finalement être débogué, de sorte qu'il fonctionne sans à-coup. A quoi ressemblera ce système ? Nous allons considérer plusieurs possibilités.

172. D'abord supposons que les informaticiens réussissent à développer des machines intelligentes qui peuvent faire tout mieux que les humains. Dans ce cas il est probable que tout le travail sera fait par des énormes systèmes fortement organisés de machines et qu'aucun effort humain ne sera nécessaire. Cela peut entraîner deux possibilités. On pourrait permettre aux machines de prendre toutes leurs décisions sans supervision humaine, ou au contraire le contrôle humain des machines pourrait être conservé.

173. Si on permet aux machines de prendre seules toutes leurs décisions, nous ne pouvons faire aucune conjecture quant aux résultats, parce qu'il est impossible de deviner comment ces machines pourraient se comporter. Nous signalons seulement que le destin de la race humaine serait à la merci des machines. On pourrait argumenter que la race humaine ne serait jamais assez idiote pour déléguer tout le pouvoir aux machines. Mais nous ne suggérons ni que la race humaine délèguerait volontairement le pouvoir aux machines, ni que les machines s'empareraient volontairement du pouvoir. Ce que nous suggérons en fait est que la race humaine pourrait facilement se laisser dériver dans une position d'une telle dépendance aux machines qu'elle n'aurait aucun autre choix réel que d'accepter toutes les décisions des machines. Comme la société et les problèmes auxquels elle fait face deviennent de plus en plus complexes et les machines de plus en plus intelligentes, les gens laisseront les machines prendre plus de décisions pour eux, simplement parce que les décisions des machines apporteront de meilleurs résultats que les décisions humaines. Au bout du compte un stade peut être atteint dans lequel les décisions nécessaires pour maintenir le système en fonctionnement seront si complexes que les gens seront incapables de les prendre intelligemment. À ce stade les machines auront le contrôle effectif. Les gens ne pourront pas juste éteindre les machines, parce qu'ils seront si dépendants d'elles que les éteindre serait un suicide.

174. D'un autre côté il est possible que le contrôle humain sur les machines puisse être conservé. Dans ce cas l'homme moyen pourrait avoir le contrôle de certaines de ses machines privées, comme sa voiture ou son ordinateur personnel, mais le contrôle sur les grands systèmes de machines sera entre les mains d'une élite minuscule - comme aujourd'hui, mais avec deux différences. Les techniques étant améliorées l'élite aura un contrôle plus grand sur les masses; et comme le travail humain ne sera plus nécessaire les masses seront superflues, un fardeau inutile pour le système. Si l'élite est impitoyable elle peut décider simplement d'exterminer le gros de l'humanité. Si elle est humaine elle peut utiliser la propagande ou d'autres techniques psychologiques ou biologiques pour réduire le taux de natalité jusqu'à ce que le gros de l'humanité s'éteigne, laissant le monde à l'élite. Ou, si l'élite consiste en libéraux au coeur tendre, ils peuvent décider de jouer le rôle de bons bergers du reste de la race humaine. Ils s'occuperont de ce que les besoins physiques de chacun soient satisfaits, que tous les enfants soient élevés dans des conditions psychologiquement hygiéniques, que chacun ait un passe-temps sain pour le tenir occupé et que quiconque est susceptible de devenir insatisfait subisse un "traitement" pour guérir son "problème". Bien sûr, la vie sera à ce point sans but que les gens devront être biologiquement ou psychologiquement élaborés soit pour supprimer leur besoin du processus de pouvoir ou leur faire "sublimer" leur besoin de pouvoir en quelque passe-temps inoffensif. Ces humains fabriqués seront peut être heureux dans une telle société, mais ils ne seront certainement pas libres. Ils auront été réduits au statut d'animaux domestiques.

175. Mais supposez maintenant que les informaticiens ne réussissent pas à développer l'intelligence artificielle, de sorte que le travail humain reste nécessaires. Même ainsi, les machines s'occuperont de plus en plus des tâches les plus simples si bien qu'il y aura un excédent croissant d'ouvriers humains aux plus bas niveaux de compétence. (Nous voyons déjà ceci arriver. Il y a beaucoup de gens qui trouvent difficile ou impossible de trouver du travail, parce que pour des raisons intellectuelles ou psychologiques ils ne peuvent pas acquérir le niveau de formation nécessaire pour se rendre utiles dans le système actuel). De ceux qui sont employés, on exigera toujours plus; ils auront besoin de toujours plus de formation, de toujours plus de compétences et devront être toujours plus fiables, conformes et docile, parce qu'ils seront de plus en plus comme les cellules d'un organisme géant. Leurs tâches seront de plus en plus spécialisées, de sorte que leur travail aura, dans un sens, perdu contact avec le monde réel, étant concentré sur une tranche minuscule de la réalité. Le système devra utiliser tous les moyens possibles, ou psychologique ou biologique, de fabriquer des gens dociles, ayant les capacités dont le système a besoin et "sublimant" leur besoin de pouvoir dans quelque tâche spécialisée. Mais l'affirmation que les gens de cette société devront être dociles exige peut être une précision. La société peut trouver la compétition utile, à condition qu'elle trouve des moyens de diriger la compétition dans des directions qui servent les besoins du système. Nous pouvons imaginer une société future dans laquelle il y a une compétition infinie pour les positions de prestige et de pouvoir. Mais seuls très peu de personnes atteindront jamais le sommet, où est le seul pouvoir réel (voir la fin du paragraphe 163). Très répugnante est une société dans laquelle une personne ne peut satisfaire ses besoins de pouvoir qu'en poussant de nombreuses autres personnes hors du chemin et en les privant de LEUR accès au pouvoir.

176. On peut prévoir des scénarios qui incorporent les aspects de plusieurs des possibilités que nous venons de discuter. Par exemple, il se peut que les machines prennent en charge le plus gros du travail qui a une importance pratique réelle, mais que les êtres humains soient tenus occupés en leur laissant le travail relativement sans importance. Il a été suggéré, par exemple, qu'un grand développement des services pourrait fournir du travail aux êtres humains. Ainsi les gens passeraient leur temps à lustrer les chaussures les uns des autres, à se conduire mutuellement en taxi, à faire des objets d'artisanat l'un pour l'autre, à se servir à table l'un l'autre, etc. Cela nous semble une fin profondément méprisable pour la race humaine et nous doutons que beaucoup de gens trouvent l'accomplissement de leur vie dans de telles occupations injustifiées. Ils chercheraient d'autres débouchés dangereux (drogues, crime, sectes, groupes de haine) à moins qu'ils n'aient été fabriqués biologiquement ou psychologiquement pour s'adapter à un tel mode de vie.

177. Inutile de le dire, les scénarios décrits ci-dessus n'épuisent pas toutes les possibilités. Ils indiquent seulement les genres de résultats qui nous semblent les plus probables. Mais nous ne pouvons prévoir aucun scénario plausible qui soit plus acceptable que ceux nous venons de décrire. Il est excessivement probable que si le système industrialo-technologique survit aux 40 à 100 ans prochains, il aura d'ici-là développé certaines caractéristiques générales : les individus (au moins ceux du type "bourgeois", qui sont intégrés dans le système et le font fonctionner et qui ont donc tout le pouvoir) seront plus dépendants que jamais de grandes organisations; ils seront plus "socialisés" que jamais et leurs qualités physiques et mentales seront dans une mesure significative (probablement une très grande mesure) celles qui sont construites en eux plutôt que les résultats du hasard (ou de la volonté de Dieu, ou quoi ou qu'est-ce); et quoi qui puisse rester de la nature sauvage sera réduit aux restes préservés pour la recherche scientifique et tenu sous la surveillance et la gestion des scientifiques (et donc ne sera plus vraiment sauvage). À long terme (disons d'ici à quelques siècles) il est probable que ni la race humaine ni d'autres organismes importants n'existeront tels que nous les connaissons aujourd'hui, parce qu'une fois que vous commencez à modifier des organismes par le génie génétique il n'y a aucune raison de s'arrêter où que ce soit, de sorte que les modifications continueront probablement jusqu'à ce que l'homme et les autres organismes soient complètement transformés.

178. Indépendamment de ce qui sera, il est certain que la technologie crée pour les êtres humains un nouvel environnement physique et social radicalement différent du spectre des environnements auxquels la sélection naturelle a adapté physiquement et psychologiquement la race humaine. Si l'homme n'est pas ajusté artificiellement à ce nouvel environnement, il s'y adaptera par un long et douloureux processus de sélection naturelle. La première possibilité est beaucoup plus probable que la seconde.

179. Il vaudrait mieux mettre à la poubelle tout ce système puant et en tirer les conséquences.

STRATÉGIE
180. Le technophiles nous emmènent tous dans un voyage sans aucune précaution dans l'inconnu. Beaucoup de gens qui comprennent quelque chose de ce que le progrès technologique nous fait prennent encore une attitude passive envers cela parce qu'ils pensent que c'est inévitable. Mais nous (FC) ne pensons pas que c'est inévitable. Nous pensons que cela peut être arrêté, et nous donnerons ici quelques indications sur la façon de le stopper.

181. Comme nous l'avons exposé dans le paragraphe 166, les deux tâches principales sont pour le moment d'encourager les contraintes et l'instabilité sociales dans la société industrielle et de développer et propager une idéologie qui s'oppose à la technologie et au système industriel. Quand le système deviendra suffisamment contraint et instable, une révolution contre la technologie pourra être possible. Le modèle serait semblable à celui des Révolutions Française et Russe. La société française et la société russe, pendant plusieurs décennies avant leurs révolutions respectives, ont montré des signes croissants de contrainte et de faiblesse. En même temps, des idéologies se développaient qui offraient une nouvelle vision du monde qui différait tout à fait de l'ancienne. Dans le cas russe, les révolutionnaires travaillaient activement à saper l'ordre ancien. Puis, quand l'ancien système a été mis sous une contrainte complémentaire suffisante (par la crise financière en France, par la défaite militaire en Russie) il a été balayé par la révolution. Ce que nous proposons est quelque chose dans la même ligne.

182. Il sera objecté contre cela que les Révolutions Française et Russe furent des échecs. Mais la plupart des révolutions ont deux buts. L'un est de détruire une vieille forme de société et l'autre d'installer la nouvelle forme de société imaginée par les révolutionnaires. Les révolutionnaires français et russes échouèrent (heureusement!) à créer la nouvelle sorte de société à laquelle ils aspiraient, mais ils réussirent parfaitement à détruire la forme de société existante.

183. Mais une idéologie, pour gagner un soutien enthousiaste, doit avoir des idéaux positifs en plus d'un négatif; elle doit être POUR quelque chose autant que CONTRE quelque chose. L'idéal positif que nous proposons est la Nature. C'est-à-dire la nature SAUVAGE; ces aspects du fonctionnement de la Terre et de ses êtres vivants qui sont indépendants de la gestion humaine et libres d'interférence et de contrôle humains. Et avec la nature sauvage nous incluons la nature humaine, par quoi nous voulons dire ces aspects du fonctionnement de l'individu humain qui ne sont pas soumis à des règlement par la société organisée, mais sont les produits du hasard, ou du libre arbitre, ou de Dieu (selon vos opinions religieuses ou philosophiques).

184. La nature fait un contre-idéal parfait à la technologie pour plusieurs raisons. La nature (celle qui est hors du pouvoir du système) est l'opposé de la technologie (qui cherche à étendre indéfiniment le pouvoir du système). La plupart des gens reconnaîtront que la nature est belle; certainement elle a un attrait populaire énorme. Les écologistes radicaux tiennent DÉJÀ une idéologie qui glorifie la nature et s'oppose à la technologie [30]. Il n'est pas nécessaire de fonder quelque utopie chimérique ou quelque nouvelle sorte d'ordre social en faveurde la nature. La nature s'occupe d'elle même : c'est une création spontanée qui a existé longtemps avant toute société humaine et pendant des siècles innombrables de nombreuses sortes différentes de sociétés humaines ont coexisté avec la nature sans y faire une quantité excessive de dégâts. Ce n'est qu'avec la Révolution Industrielle que les effets de la société humaine sur la nature sont devenus vraiment dévastateurs. Pour soulager la pression sur la nature il n'est pas nécessaire de créer un type spécial de système social, il est seulement nécessaire de se débarrasser de la société industrielle. D'accord, cela ne résoudra pas tous les problèmes. La société industrielle a déjà fait des dégâts énormes à la nature et cela prendra très longtemps pour guérir les cicatrices. De plus, même des sociétés préindustrielles peuvent faire des dégâts significatifs à la nature. Néanmoins, se débarrasser de la société industrielle fera beaucoup. Cela soulagera le plus mauvais de la pression sur la nature pour que les cicatrices puissent commencer à guérir. Cela supprimera la capacité de la société organisée à encore augmenter son contrôle sur la nature (y compris la nature humaine). Quel que soit le type de société qui pourrait exister après le retrait du système industriel, il est certain que la plupart des gens vivront près de la nature, parce qu'en absence de technologie de pointe il n'y a pas d'autre façon de POUVOIR vivre. Pour s'alimenter ils faut être paysan ou berger ou pêcheur ou chasseur, etc. Et, en général, l'autonomie locale devrait tendre à augmenter, parce que le manque de technologie de pointe et de communications rapides limitera la capacité des gouvernements ou d'autres grandes organisations à contrôler les communautés locales.

185. Quant aux conséquences négatives de l'élimination de la société industrielle - eh bien, vous ne pouvez pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Pour gagner quelque chose vous devez en sacrifier un autre.

186. La plupart des gens détestent les conflits psychologiques. Pour cette raison ils évitent de penser sérieusement aux problèmes sociaux difficiles, et ils aiment que ces problèmes leur soient présentés en termes simples, en noir et blanc : CECI est tout bon et CELA est tout mauvais. L'idéologie révolutionnaire devrait donc être développée sur deux niveaux.

187. A un niveau plus sophistiqué l'idéologie devrait s'adresser aux gens qui sont intelligents, réfléchis et rationnels. L'objectif devrait être de créer un noyau de gens qui seront opposés au système industriel sur une base rationnelle, réfléchie, avec la pleine appréciation des problèmes et des ambiguïtés impliquées et du prix qui devra être payé pour se débarrasser du système. Il est particulièrement important d'attirer des gens de ce type, car ce sont des gens compétents et qu'ils contribueront à en influencer d'autres. Il faudrait s'adresser à ces gens à un niveau aussi rationnel que possible. Les faits ne devraient jamais être intentionnellement déformés et le discours impulsif devrait être évité. Cela ne signifie pas qu'aucun appel ne puisse être fait aux émotions, mais quand on y fait appel on doit prendre soin d'éviter de déformer la vérité ou de faire autre chose qui détruirait la respectabilité intellectuelle de l'idéologie.

188. A un second niveau, l'idéologie devrait être propagée sous une forme simplifiée qui permettra à la majorité irréfléchie de voir le conflit entre la technologie et la nature en termes sans équivoque. Mais même à ce second niveau l'idéologie ne devrait pas être exprimée dans un langage qui est si approximatif, impulsif ou irrationnel qu'il aliène les gens du type réfléchi et rationnel. La propagande à bon marché et immodérée réalise parfois des gains à court terme impressionnants, mais il sera plus avantageux à long terme de conserver la fidélité d'un petit nombre de gens intelligemment engagés que d'éveiller les passions d'une foule irréfléchie et inconstante qui changera d'attitude aussitôt que quelqu'un viendra avec une meilleure astuce de propagande. Cependant, la propagande du type qui pousse à la révolte peut être nécessaire quand le système s'approche du point d'écroulement et qu'il y a une lutte finale entre des idéologies rivales pour déterminer laquelle deviendra dominante quand l'ancienne vision du monde disparaît.

189. Avant cette lutte finale, les révolutionnaires ne devraient pas s'attendre à avoir une majorité de gens de leur côté. L'histoire est faite par des minorités actives et décidées, pas par la majorité, qui a rarement une idée claire et cohérente de ce qu'elle veut vraiment . Jusqu'à ce que le temps vienne pour la poussée finale vers la révolution [31], la tâche des révolutionnaires sera moins de gagner le support tiède de la majorité que de construire un petit noyau de gens profondément engagés. Quant à la majorité, il suffira qu'elle soit consciente de l'existence de la nouvelle idéologie et de la lui rappeler fréquemment; quoique bien sûr il soit désirable d'obtenir le support de la majorité dans la mesure où cela peut être fait sans affaiblir le noyau des gens sérieusement engagés.

190. Toute sorte de conflit social aide à déstabiliser le système, mais on doit être prudent sur les types de conflits qu'on encourage. La ligne de rupture devrait être entre la masse du peuple et l'élite au pouvoir de la société industrielle (politiciens,scientifiques, cadres supérieurs d'entreprise, hauts fonctionnaires, etc ..). Elle ne devrait pas être entre les révolutionnaires et la masse du peuple. Par exemple, ce serait une mauvaise stratégie pour les révolutionnaires de condamner les habitudes de consommation des Américains. Au contraire, l'Américain moyen devrait être dépeint comme une victime de la publicité et du marketing, qui l'ont embobiné pour acheter un tas de saletés dont il n'a pas besoin et qui sont une très piètre compensation pour sa liberté perdue. L'une ou l'autre approche est compatible avec les faits. C'est simplement une question d'attitude de choisir entre blâmer l'industrie publicitaire de manipuler le public et blâmer le public de permettre qu'on le manipule. La stratégie voudrait qu'on évite généralement de blâmer le public.

191. Il faudrait réfléchir à deux fois avant d'encourager un conflit social autre qu'entre l'élite au pouvoir (qui applique la technologie) et le grand public (sur lequel la technologie manifeste son pouvoir). D'une part, les autres conflits tendent à distraire l'attention des conflits importants (entre l'élite au pouvoir et les gens ordinaires, entre la technologie et la nature); d'autre part, d'autres conflits peuvent en réalité tendre à encourager la technologisation, parce que chaque côté dans un tel conflit veut utiliser le pouvoir technologique pour gagner l'avantage sur son adversaire. On le voit clairement dans les rivalités entre nations. Cela apparaît aussi dans les conflits ethniques à l'intérieur des nations. Par exemple, en Amérique beaucoup de leaders noirs tiennent beaucoup à obtenir du pouvoir pour les Afro-Américains en plaçant des noirs dans l'élite technologique. Ils veulent qu'il y ait beaucoup de noirs hauts fonctionnaires, scientifiques, cadres de société et ainsi de suite. De cette façon ils aident à absorber la sous-culture Noire américaine dans le système technologique. En général, il ne faudrait encourager que les conflits sociaux qui peuvent être ajustés au cadre des conflits de pouvoir - l'élite contre les gens ordinaires, la technologie contre la nature.

192. Mais la façon de décourager les conflits ethniques n'est PAS le plaidoyer militant en faveur des droits des minorité (voir les paragraphes 21, 29). Au contraire, les révolutionnaires devraient souligner que bien que les minorités sont effectivement plus ou moins désavantagées, ce désavantage a une signification périphérique. Notre vrai ennemi est le système industrialo-technologique, et dans la lutte contre le système, les distinctions ethniques ne sont d'aucune importance.

193. Le type de révolution que nous envisageons n'impliquera pas nécessairement de soulèvement armé contre aucun gouvernement. Il peut ou non impliquer de la violence physique, mais ce ne sera pas une révolution POLITIQUE. Elle se concentrera sur la technologie et l'économie, pas la politique [32].

194. Les révolutionnaires devraient probablement même ÉVITER d'assumer le pouvoir politique, que ce soit par des moyens légaux ou illégaux, jusqu'à ce que le système industriel soit sous une contrainte critique et n'ait prouvé être un échec aux yeux de la plupart des gens. Supposons par exemple qu'un quelconque parti "vert" gagne le contrôle du Congrès américain dans une élection. Pour éviter de trahir ou de mettre de l'eau dans le vin de leur idéologie ils devraient prendre des mesures vigoureuses pour transformer la croissance économique en décroissance économique. Pour l'homme moyen les résultats apparaîtraient désastreux : il y aurait un chômage massif, des pénuries de matières premières, etc. Même si les conséquences néfastes les plus brutales pouvaient être évitées par une gestion surhumainement habile, les gens devraient quand même commencer à renoncer au luxe auxquels ils sont devenus accros. L'insatisfaction grandirait, le parti "vert" serait renversé aux élections suivantes et les révolutionnaires auraient subi un sérieux revers. Pour cette raison les révolutionnaires ne devraient pas essayer d'acquérir le pouvoir politique tant que le système ne s'est pas mis dans un tel désordre que toutes les privations seront vues comme résultant des échecs du système industriel lui-même et pas de la politique des révolutionnaires. La révolution contre la technologie devra probablement être une révolution par des outsiders, une révolution venant d'en bas et non d'en haut.

195. La révolution doit être internationale et mondiale. Elle ne peut pas être effectuée sur une base nationale. Chaque fois qu'il est suggéré que les Etats-Unis, par exemple, devraient réduire le progrès technique ou la croissance économique, les gens deviennent hystériques et commencent à crier que si nous restons en arrière dans la technologie les Japonais prendront de l'avance de nous. Robots tout puissants ! Le monde quittera son orbite si les Japonais vendent un jour plus de voitures que nous! (Le Nationalisme est un grand promoteur de technologie). Plus raisonnablement, on peut argumenter que si les nations relativement démocratiques du monde restent en arrière dans la technologie tandis que les nations mauvaises et dictatoriales comme la Chine, le Viêt-Nam et la Corée du Nord continuent à progresser, les dictateurs finiront par dominer le monde. C'est pourquoi le système industriel devrait être attaqué dans toutes les nations simultanément, dans la mesure où ceci peut être possible. C'est vrai, il n'y a aucune assurance que le système industriel puisse être détruit approximativement en même temps dans le monde entier et il est même imaginable que la tentative de renverser le système pourrait mener au lieu de cela à la domination du système par des dictateurs. C'est un risque qui doit être pris. Et il vaut la peine de le prendre, car la différence entre un système industriel "démocratique" et un dictatorial est faible comparée avec la différence entre un système industriel et un non-industriel [33]. On pourrait même affirmer qu'un système industriel contrôlé par des dictateurs serait préférable, parce que les systèmes dictatoriaux se montrent d'habitude inefficaces, et qu'ils ont donc plus de chances de s'écrouler. Regardez Cuba.

196. Les révolutionnaires pourraient considérer favoriser les mesures qui ont tendance à lier l'économie du monde dans un tout unifié. Les accords de libre-échange comme le NAFTA et le GATT sont probablement nuisibles pour l'environnement à court terme, mais à long terme ils peuvent s'avérer avantageux parce qu'ils favorisent l'interdépendance économique entre les nations. Il sera plus facile de détruire le système industriel sur une base mondiale si l'économie mondiale est si unifiée que son effondrement dans une seule nation importante mène à son effondrement dans toutes les nations industrialisées.

197. Certains suivent la ligne que l'homme moderne a trop de pouvoir, trop de contrôle sur la nature; ils argumentent en faveur d'une attitude plus passive de la part de la race humaine. Au mieux ces gens s'expriment peu clairement, parce qu'ils ne distinguent pas entre le pouvoir pour de GRANDES ORGANISATIONS et le pouvoir pour des INDIVIDUS et de PETITS GROUPES. C'est une erreur de parler en faveur de l'impuissance et de la passivité, parce que les gens ont BESOIN du pouvoir. L'homme moderne comme entité collective - c'est-à-dire le système industriel - a un pouvoir immense sur la nature et nous (FC) considérons cela comme mauvais. Mais les INDIVIDUS modernes et les PETITS GROUPES D'INDIVIDUS ont beaucoup moins de pouvoir que l'homme primitif n'en a jamais eu. En général, le pouvoir énorme de "l'homme moderne" sur la nature est exercé non par des individus ou de petits groupes, mais par de grosses organisations. Dans la mesure où l'INDIVIDU moderne moyen peut exercer le pouvoir de la technologie, on lui permet de le faire seulement dans des limites étroites et seulement sous la surveillance et le contrôle du système. (Vous avez besoin d'un permis pour tout et avec le permis viennent les règles et les règlements). L'individu a seulement les pouvoirs technologiques que le système veut bien lui donner. Son pouvoir PERSONNEL sur la nature est minime.

198. Les INDIVIDUS primitifs et les PETITS GROUPES avaient en réalité un pouvoir considérable sur la nature; ou il serait peut-être plus correct de dire pouvoir DANS la nature. Quand l'homme primitif avait besoin de se nourrir il savait comment trouver et préparer des racines comestibles, comment suivre à la trace le gibier et le prendre avec des armes faites à la maison. Il savait comment se protéger du chaud, du froid, de la pluie, des animaux dangereux, etc. Mais l'homme primitif endommageait relativement peu la nature parce que le pouvoir COLLECTIF de la société primitive était négligeable comparé au pouvoir COLLECTIF de la société industrielle.

199. Au lieu d'argumenter en faveur de l'impuissance et de la passivité, il faudrait argumenter que le pouvoir du SYSTÈME INDUSTRIEL devrait être brisé et que cela AUGMENTERAIT énormément le pouvoir et la liberté des INDIVIDUS et des PETITS GROUPES.

200. Tant que le système industriel n'aura pas été détruit à fond, la destruction de ce système doit être le SEUL but des révolutionnaires. D'autres buts distrairaient l'attention et l'énergie du but principal. Ce qui est plus important, si les révolutionnaires se permettent d'avoir un autre but que la destruction de la technologie, ils seront tentés d'utiliser la technologie comme un outil pour atteindre cet autre but. S'ils cèdent à cette tentation, ils retomberont directement dans le piège technologique, parce que la technologie moderne est un système unifié et fortement interdépendant, de sorte que, pour conserver un peu de technologie, on se trouve obligé de conserver la PLUS GRANDE PART de la technologie, donc on finit par ne sacrifier que des quantités symboliques de technologie.

201. Supposons par exemple que les révolutionnaires aient comme but "la justice sociale". La nature humaine étant ce qu'elle est, la justice sociale ne viendra pas spontanément; il faut l'administrer. Pour l'administrer les révolutionnaires devraient conserver l'organisation centrale et le contrôle. Pour cela ils auraient besoin du transport rapide à longue distance et des communications et donc toute la technologie nécessaire pour supporter les systèmes de communication et de transport. Pour nourrir et habiller les pauvres ils devraient utiliser la technologie agricole et industrielle. Et ainsi de suite. Si bien que la tentative d'assurer la justice sociale les forcerait à conserver la plupart des parties du système technique. Ce n'est pas que nous ayons quoi que ce soit contre la justice sociale, mais on ne doit pas lui permettre d'interférer avec l'effort de se débarrasser du système technique.

202. Il serait désespéré pour les révolutionnaires d'essayer d'attaquer le système sans utiliser un peu de technologie moderne. Au minimum ils doivent utiliser les médias de communications pour répandre leur message. Mais ils devraient utiliser la technologie moderne dans seulement UN but : attaquer le système technique.

203. Imaginons un alcoolique assis avec un baril de vin devant lui. Supposons qu'il commence à se dire, "le vin n'est pas mauvais si on l'utilise avec modération. D'ailleurs, on dit que de petites quantités de vin sont même bonnes pour la santé! Ca ne me fera pas de mal si je prends juste un petit verre ..." Eh bien nous savons ce qui va arriver. N'oublions jamais que la race humaine avec la technologie est comme un alcoolique avec un baril de vin.

204. Les révolutionnaires devraient avoir autant d'enfants que possible. Il y a une évidence scientifique forte que les attitudes sociales sont héritée dans une mesure significative. Personne ne suggère que l'attitude sociale soit le résultat direct de la constitution génétique d'une personne, mais il apparaît que les traits de personnalité ont tendance, dans le contexte de notre société, à faire une personne avoir plus probablement telle ou telle attitude sociale. Des objections à ces découvertes ont été soulevées, mais ces objections sont faibles et semblent avoir des motifs idéologiques. En tout cas, personne ne nie que les enfants ont tendance en moyenne à avoir des attitudes sociales semblables à celles de leurs parents. De notre point de vue il n'importe pas vraiment que les attitudes soient transmises génétiquement ou par l'éducation. Dans les deux cas elles SONT transmises.

205. Le problème est que beaucoup des gens qui ont tendance à se rebeller contre le système industriel sont aussi concernés par les problèmes de population, donc ils choisissent d'avoir peu ou pas d'enfant. De cette façon ils confient peut être le monde au genre de personnes qui supportent ou du moins acceptent le système industriel. Pour assurer la force de la prochaine génération de révolutionnaires la génération présente doit se reproduire abondamment. De cette manière ils n'empireront le problème de population que légèrement. Et le problème le plus important est de se débarrasser du système industriel, parce qu'une fois que le système industriel n'est plus, la population du monde diminuera nécessairement (voir le paragraphe 167); tandis que si le système industriel survit, il continuera à développer de nouvelles techniques de production de nourriture qui peuvent permettre à la population mondiale de continuer à augmenter presque indéfiniment.

206. En ce qui concerne la stratégie révolutionnaire, les seuls points sur lesquels nous insistons absolument consistent en ce que l'unique but primordial doit être l'élimination de la technologie moderne et que l'on ne peut permettre à aucun autre but de rivaliser avec celui-ci. Pour le reste, les révolutionnaires devraient prendre une approche empirique. Si l'expérience indique que certaines des recommandations faites dans les paragraphes précédents ne vont pas donner de bons résultats, alors ces recommandations devraient être rejetées.

DEUX SORTES DE TECHNOLOGIE
207. Un argument qui sera probablement soulevé contre la révolution que nous proposons est qu'elle doit nécessairement échouer, parce que (affirme-t-on) dans toute l'histoire la technologie a toujours progressé, jamais régressé, donc la régression de la technologie est impossible. Mais cette affirmation est fausse.

208. Nous distinguons entre deux sortes de technologies, que nous appellerons la technologie à petite échelle et la technologie dépendant d'une organisation. La technologie à petite échelle est la technologie qui peut être utilisée par des communautés à petite échelle sans aide extérieure. La technologie dépendant d'une organisation est la technologie qui dépend de l'organisation sociale à grande échelle. Nous ne connaissons aucun cas significatif de régression dans la technologie à petite échelle. Mais la technologie dépendant d'une organisation régresse VRAIMENT quand l'organisation sociale dont elle dépend s'écroule. Par exemple : Quand l'Empire romain a éclaté la technologie à petite échelle des Romains a suvécu parce que n'importe quel artisan de village intelligent pouvait construire, par exemple, une roue à eau, n'importe quel forgeron habile pouvait faire de l'acier par les méthodes romaines, et ainsi de suite. Mais la technologie des Romains dépendant d'une organisation a VRAIMENT régressé. Leurs aqueducs sont tombés en ruine et n'ont jamais été reconstruits. Leurs techniques de construction de routes ont été perdues. Le système romain d'assainissement urbain a été oublié, au point que jusqu'à assez récemment l'assainissement des villes européennes était inférieur à celui de la Rome Antique.

209. La raison pour laquelle la technologie a semblé toujours progresser est que, jusqu'à peut-être un siècle ou deux avant la Révolution Industrielle, la plus grande part de la technologie était une technologie à petite échelle. Mais la plus grande part de la technologie développée depuis la Révolution Industrielle est la technologie dépendant d'une organisation. Prenez le réfrigérateur par exemple. Sans pièces détachées produites en usine ou l'accès aux équipements d'un atelier d'usinage post-industriel il serait pratiquement impossible à une poignée d'artisans locaux de construire un réfrigérateur. Si par miracle ils arrivaient à en fabriquer un, il leur serait inutile sans une source fiable d'énergie électrique. Donc ils devraient endiguer un ruisseau et construire un générateur. Les générateurs exigent de grandes quantités de fil de cuivre. Imaginez vous essayant de faire ce fil sans machinerie moderne. Et où trouveraient-ils un gaz approprié pour la réfrigération ? Il serait beaucoup plus facile de construire une glacière ou de conserver la nourriture par séchage ou fermentation, comme on faisait avant l'invention du réfrigérateur.

210. Donc il est clair que si le système industriel était détruit à fond une fois, la technologie de réfrigération serait rapidement perdue. Il en est de même d'autres technologies dépendant d'une organisation. Et une fois que cette technologie aura été perdue pendant une génération ou à peu près cela prendra des siècles pour la réinventer, de même que ça a pris des siècles pour l'inventer la première fois. Les livres techniques seraient rares et dispersés. Une société industrielle, si on la construit à partir de zéro sans aide extérieure, ne peut être intégrée que par une série d'étapes : Vous avez besoin d'outils pour faire des outils pour faire des outils pour faire des outils. Un long processus de développement économique et de progrès dans l'organisation sociale est nécessaire. Et, même en absence d'une idéologie opposée à la technologie, il n'y a aucune raison de croire que quelqu'un serait intéressé à reconstruire la société industrielle. L'enthousiasme pour "le progrès" est un phénomène particulier à la forme moderne de la société et il semble ne pas avoir existé avant le 17ème siècle à peu près.

211. Au Moyen Age tardif il y avait quatre civilisations principales qui étaient à peu près également "avancées" : l'Europe, le monde Musulman, l'Inde et l'Extrême-Orient (Chine, Japon, Corée). Trois de ces civilisations sont restées plus ou moins stables et seule l'Europe est devenue dynamique. Personne ne sait pourquoi l'Europe est devenue dynamique à ce moment-là; les historiens ont leurs théories mais ce ne sont que des spéculations. En tout cas, il est clair que le développement rapide vers une forme technique de société n'arrive que dans des conditions spéciales. Ainsi il n'y a aucune raison de supposer qu'une régression technologique durable ne puisse pas être provoquée.

212. La société se développerait-elle FINALEMENT de nouveau vers une forme industrialo-technologique ? Peut-être, mais ce n'est pas la peine de s'en inquiéter, puisque nous ne pouvons pas prévoir ou orienter des événements 500 ou 1000 ans dans l'avenir. Ces problèmes devront être traités par les gens qui vivront à ce moment-là.

LE DANGER DU GAUCHISME
213. À cause de leur besoin de rébellion et d'adhésion à un mouvement, les gauchistes ou les personnes de type psychologique semblable ne sont souvent pas attirés par un mouvement rebelle ou activiste dont les buts et les adhérents ne sont pas initialement gauchistes. L'afflux résultant de types gauchisants peut facilement transformer un mouvement non-gauchiste en gauchiste, si bien que des buts gauchistes remplacent ou déforment les buts originaux du mouvement.

214. Pour éviter ceci, un mouvement qui glorifie la nature et s'oppose à la technologie doit prendre une position résolument anti-gauchiste et doit éviter toute collaboration avec des gauchistes. Le gauchisme est à long terme incompatible avec la nature sauvage, avec la liberté humaine et avec l'élimination de la technologie moderne. Le gauchisme est collectiviste; il cherche à lier ensemble le monde entier (tant la nature que la race humaine) dans un tout unifié. Mais ceci implique la gestion de la nature et de la vie humaine par une société organisée et exige une technologie de pointe. Vous ne pouvez pas avoir un monde uni sans transport rapide et communications, vous ne pouvez pas obliger tous les gens à s'aimer mutuellement sans techniques psychologiques perfectionnées, vous ne pouvez pas avoir "une société planifiée" sans la base technologique nécessaire. Par dessus tout, le gauchisme est piloté par le besoin de pouvoir et le gauchiste recherche le pouvoir sur une base collective, par l'identification avec un mouvement de masse ou une organisation. Il n'y a aucune chance que le gauchisme renonce à la technologie, parce que la technologie est une source trop importante de pouvoir collectif.

215. L'anarchiste [34] aussi cherche le pouvoir, mais il le cherche sur une base individuelle ou de petit groupe; il veut que les individus et les petits groupes soient capables de contrôler les circonstances de leur propre vie. Il s'oppose à la technologie parce qu'elle rend les petits groupes dépendants de grandes organisations.

216. Certains gauchistes peuvent sembler s'opposer à la technologie, mais ils s'y opposeront seulement tant qu'ils sont des outsiders et que le système technique est contrôlé par des non-gauchistes. Si le gauchisme devient jamais dominant dans la société, de sorte que le système technologique devient un outil dans les mains des gauchistes, ils l'utiliseront avec enthousiasme et favoriseront sa croissance. Ce faisant ils répéteront un modèle que le gauchisme a suivi à maintes reprises dans le passé. Quand les Bolcheviks en Russie étaient minoritaires, ils s'opposaient vigoureusement à la censure et à la police secrète, ils préconisaient l'autodétermination pour les minorités ethniques, et ainsi de suite; mais aussitôt qu'ils ont pris eux-mêmes le pouvoir, ils ont imposé une censure plus sévère et ont créé une police secrète plus impitoyable que toutes celles qui avaient existé sous les tsars et ils ont opprimé les minorités ethniques au moins autant que les tsars l'avaient fait. Aux Etats-Unis, il y a deux ou trois décennies quand les gauchistes étaient une minorité dans nos universités, les professeurs gauchistes était des partisans vigoureux de la liberté de l'enseignement, mais aujourd'hui, dans ces universités où les gauchistes sont devenus dominants, ils se sont montrés prêts à priver tous les autres de la liberté de l'enseignement. (C'est du "politiquement correct"). Il en sera de même avec les gauchistes et la technologie : ils l'utiliseront pour opprimer tous les autres s'ils peuvent jamais la prendre sous leur contrôle.

217. Dans les révolutions précédentes, les gauchistes du type le plus affamé de pouvoir, à plusieurs reprises, ont d'abord coopéré avec des révolutionnaires non-gauchistes, comme avec des gauchistes de plus d'inclination libertaire, et les ont ensuite dupés pour saisir le pouvoir pour eux. Robespierre l'a fait pendant la Révolution Française, les Bolcheviks pendant la Révolution Russe, les communistes en Espagne en 1938 et Castro et ses disciples à Cuba. Étant donnée l'histoire passée du gauchisme, il serait tout à fait idiot pour des révolutionnaires non-gauchistes d'aujourd'hui de collaborer avec des gauchistes.

218. Divers penseurs ont mis en évidence que le gauchisme est une sorte de religion. Le gauchisme n'est pas une religion au sens strict parce que la doctrine gauchiste ne postule pas l'existence de quelque être surnaturel. Mais pour le gauchiste, le gauchisme joue un rôle psychologique très comparable avec celui que la religion joue pour certaines personnes. Le gauchiste a BESOIN de croire dans le gauchisme; il joue un rôle essentiel dans son économie psychologique. Ses croyances ne sont pas facilement modifiées par la logique ou les faits. Il a une conviction profonde que le gauchisme est moralement Bon avec un B majuscule et qu'il a non seulement le droit, mais le devoir d'imposer la moralité gauchiste à tout un chacun. (Cependant, beaucoup de gens auxquels nous nous référons comme "des gauchistes" ne pensent pas à eux comme des gauchistes et ne décriraient pas leur système de croyances comme le gauchisme. Nous utilisons le terme "gauchisme" parce que nous ne connaissons pas de meilleurs mots pour désigner le spectre de croyances associées qui inclut les movements féministe, des droits gays, du politiquement correct, etc., et parce que ces mouvements ont une affinité forte avec la vieille gauche. Voir les paragraphes 227-230.)

219. Le gauchisme est une force totalitaire. Partout où le gauchisme est dans une position de pouvoir il a tendance à envahir chaque coin privé et à forcer chaque pensée dans un moule gauchiste. C'est en partie à cause du caractère quasi-religieux du gauchisme; tout ce qui est contraire aux croyances des gauchistes représente le Péché. Ce qui est plus important, le gauchisme est une force totalitaire à cause de l'attirance des gauchistes pour le pouvoir. Le gauchiste cherche à satisfaire son besoin du pouvoir par l'identification avec un mouvement social et il essaye d'accomplir le processus de pouvoir en aidant à poursuivre et à atteindre les buts du mouvement (voir le paragraphe 83). Mais il importe peu à quel degré le mouvement à atteint ses buts, le gauchiste n'est jamais satisfait, parce que son activisme est une activité de substitution (voir le paragraphe 41). C'est-à-dire que le motif réel du gauchiste n'est pas d'atteindre les buts ostensibles du gauchisme; en réalité il est motivé par le pouvoir qu'il ressent en luttant et en atteignant ensuite un but social [35].

Par conséquent le gauchiste n'est jamais satisfait des buts qu'il a déjà atteints; son besoin du processus de pouvoir le mène toujours à poursuivre un nouveau but. Le gauchiste veut l'égalité des chances pour les minorités. Quand il l'a atteint il insiste sur l'égalité statistique des résultats des minorités. Et tant que quelqu'un abrite dans un coin de son esprit une attitude négative envers une certaine minorité, le gauchiste se doit de le rééduquer. Et les minorités ethniques ne suffisent pas; on ne peut permettre à personne d'avoir une attitude négative envers les homosexuels, les handicapés, les gros, les vieux, les laids et ainsi de suite. Il ne suffit pas que le public soit informé des dangers du tabac; un avertissement doit être imprimé sur chaque paquet de cigarettes. Puis la publicité pour les cigarettes doit être limitée sinon interdite. Les activistes ne seront jamais satisfaits tant que le tabac n'est pas proscrit et après cela ce sera l'alcool et puis les aliments sans valeur nutritive, etc. Les activistes ont combattu les mauvais traitements aux enfants, ce qui est raisonnables. Mais maintenant ils veulent interdire toute fessée. Quand ils l'auront fait ils voudront interdire quelque chose d'autre qu'ils considèrent malsain, et puis une autre chose et encore un autre. Ils ne seront jamais satisfaits jusqu'à ce qu'ils aient le contrôle complet de toutes les pratiques d'éducation. Et ensuite ils passeront à une autre cause.

220. Supposons que vous ayez demandé aux gauchistes de faire une liste de TOUTES les choses qui sont mauvaises dans la société et supposez ensuite que vous ayez institué CHAQUE changement social qu'ils ont exigé. On ne se tromperait pas en prédisant qu'en deux ou trois ans la majorité des gauchistes trouverait quelque chose de nouveau à se plaindre, quelque nouveau "mal" social à corriger parce que, de nouveau, le gauchiste est motivé moins par la détresse pour les maux de la société que par le besoin de satisfaire son attirance pour le pouvoir en imposant ses solutions à la société.

221. À cause des restrictions que leur haut niveau de socialisation met sur leurs pensées et leur comportement, beaucoup de gauchistes du type sur-socialisé ne peuvent pas rechercher le pouvoir par les mêmes voies que d'autres gens. Pour eux l'attirance pour le pouvoir n'a qu'un débouché moralement acceptable et c'est la lutte pour imposer leur morale à chacun.

222. Les gauchistes, particulièrement ceux du type sursocialisé, sont de Vrais Croyants dans le sens du livre d'Eric Hoffer, "The True Believer". Mais tous les Vrais Croyants ne sont pas du même type psychologique que les gauchistes. Vraisemblablement un Nazi vraicroyant, par exemple est très différent psychologiquement d'un gauchiste vraicroyant. À cause de leur capacité à une dévotion absolue pour une cause, les Vrais Croyants sont un ingrédient utile, peut-être nécessaire, de n'importe quel mouvement révolutionnaire. Ceci pose un problème que nous devons admettre ne pas savoir comment gérer. Nous ne sommes pas sûrs de la façon d'exploiter les énergies du Vrai Croyant en faveur d'une révolution contre la technologie. Tout ce que nous pouvons dire aujourd'hui est qu'un Vrai Croyant ne sera jamais une recrue sûre pour la révolution à moins que son engagement ne soit exclusivement la destruction de la technologie. S'il a aussi à un autre idéal, il pourrait vouloir utiliser la technologie comme outil pour poursuivre cet autre idéal (voir les paragraphes 220, 221).

223. Certains lecteurs pourraient dire, "Ces histoires sur le gauchisme sont un tas de merde. Je connais Jean et Jeanne qui sont gauchisants et ils n'ont pas toutes ces tendances totalitaires". Il est tout à fait vrai que beaucoup de gauchistes, probablement même une majorité numérique, sont des gens convenables qui croient sincèrement à la tolérance pour les valeurs des autres (jusqu'à un certain point) et qui ne voudraient pas utiliser des méthodes autoritaires pour atteindre leurs buts sociaux. Nos remarques sur le gauchisme ne sont pas destinées à s'appliquer à chaque gauchiste individuel, mais à décrire le caractère général du gauchisme comme un mouvement. Et le caractère général d'un mouvement n'est pas nécessairement décidé par les proportions numériques des différentes sortes de personnes impliquées dans le mouvement.

224. Les gens qui accèdent aux positions de pouvoir dans les mouvements gauchistes ont tendance à être les gauchistes du type le plus affamé de pouvoir parce que les gens affamés de pouvoir sont ceux qui s'efforcent le plus d'accéder aux positions de pouvoir. Une fois que les types affamés de pouvoir ont pris le contrôle du mouvement, il y a beaucoup de gauchistes d'une race plus tendre qui désapprouvent intérieurement beaucoup d'actions des leaders, mais ne peuvent pas se résoudre à s'y opposer. Ils ont BESOIN de leur foi dans le mouvement et parce qu'ils ne peuvent pas renoncer à cette foi ils accompagnent les leaders. C'est vrai, CERTAINS gauchistes ont pour de bon le courage de s'opposer aux tendances totalitaires qui apparaissent, mais ils perdent progressivement, parce que les types affamés de pouvoir sont mieux organisés, sont plus impitoyables et Machiavéliques et ont fait attention de se bâtir une forte base de pouvoir.

225. Ces phénomènes sont apparu clairement en Russie et d'autres pays qui ont été pris par les gauchistes. De même avant l'effondrement du communisme en URSS, les gauchisants de l'Ouest critiquaient rarement ce pays. Si on les poussait à bout ils admettaient que l'URSS avait fait beaucoup de mauvaises choses, mais alors ils essayaient de trouver des excuses pour les communistes et commenceraient à parler des fautes de l'Ouest. Ils s'opposaient toujours à la résistance militaire Occidentale contre l'agression communiste. Les types gauchisants dans le monde entier ont vigoureusement protesté contre l'action militaire U.S. au Viêt-Nam, mais quand l'URSS a envahi l'Afghanistan ils n'ont rien fait. Ce n'est pas qu'ils approuvaient les actions soviétiques; mais à cause de leur foi gauchiste, ils ne pouvaient simplement pas supporter de se mettre en opposition avec le communisme. Aujourd'hui, dans celles de nos universités où "le politiquement correct" est devenu dominant, il y a probablement beaucoup de types de gauchisants qui qui à titre privé désapprouvent la suppression de la liberté de l'enseignement, mais de toute façon ils s'en accommodent.

226. Ainsi le fait que beaucoup de gauchistes individuels sont personnellement doux et assez tolérants n'empêche en aucun cas le gauchisme dans son ensemble d'avoir une tendance totalitaire.

227. Notre discussion du gauchisme a une faiblesse sérieuse. Ce que nous entendons par le mot "gauchiste" est toujours loin d'être clair. Il ne semble pas que nous puissions y faire grand chose. Aujourd'hui le gauchisme est fragmenté en un spectre entier de mouvements activistes. Et encore tous les mouvements activistes ne sont pas gauchistes et quelques mouvements activistes (par exemple, les écologistes radicaux) semble inclure tant des personnalités du type gauchiste que des personnalités de type absolument non-gauchistes qui feraient mieux de ne pas collaborer avec des gauchistes. Les variétés de gauchistes se fondent graduellement dans les variétés de non-gauchistes et nous-mêmes serions souvent en difficulté pour décider si un individu donné est ou n'est pas un gauchiste. Dans la mesure où elle est définie, notre conception du gauchisme l'est par la discussion que nous en avons donné dans cet article et nous pouvons seulement conseiller au lecteur d'utiliser son propre jugement pour décider qui est un gauchiste.

228. Mais il sera utile de lister quelques critères pour diagnostiquer le gauchisme. Ces critères ne peuvent pas être appliqués sans ambiguïté. Certains individus peuvent correspondre à certains des critères sans être des gauchistes, certains gauchistes peuvent ne correspondre à aucun des critères. De nouveau, il faut simplement utiliser son jugement.

229. Le gauchiste est orienté vers le collectivisme à grande échelle. Il souligne le devoir de l'individu à servir la société et le devoir de la société à s'occuper de l'individu. Il a une attitude négative envers l'individualisme. Il prend souvent un ton moralisateur. Il a tendance à être pour le contrôle des armes à feu, pour l'éducation sexuelle et d'autres méthodes éducatives psychologiquemenet "éclairées", pour la planification, pour la discrimination positive, pour le multiculturalisme. Il a tendance à s'identifier avec les victimes. Il a tendance à être contre la compétition et contre la violence, mais il trouve souvent des excuses pour les gauchistes qui commettent effectivement des violences. Il aime utiliser les rengaines communes de la gauche comme "racisme", "sexisme", "homophobie", "capitalisme", "impérialisme", "néocolonialisme", " génocide," "changement social," "justice sociale," "responsabilité sociale." Le meilleur trait diagnostique du gauchiste est peut être sa tendance à sympathiser avec les mouvements suivants : féminisme, droits gays, droits ethniques, droits des handicapés, droits des animaux, politiquement correct. Quiconque sympathise fortement avec TOUS ces mouvements est presque certainement un gauchiste [36].

230. Les gauchistes les plus dangereux, c'est-à-dire ceux qui sont les plus affamés de pouvoir, sont souvent caractérisés par l'arrogance ou par une approche dogmatique de l'idéologie. Cependant, les gauchistes les plus dangereux de tous sont peut être certains types sursocialisés qui évitent les démonstrations irritantes d'agressivité et s'abstiennent d'afficher leur gauchisme, mais travaillent tranquillement et discrètement à promouvoir les valeurs collectivistes, les techniques psychologiques "éclairées" pour socialiser les enfants, la dépendance de l'individu du système, et ainsi de suite. Ces crypto-gauchistes (comme nous pouvons les appeler) ressemblent à certains types bourgeois pour autant que l'action pratique soit concernée, mais différent d'eux dans la psychologie, l'idéologie et la motivation. Le bourgeois ordinaire essaye d'amener les gens sous contrôle du système pour protéger son mode de vie, ou il le fait simplement parce que son attitude est conventionnelle. Le crypto-gauchiste essaye d'amener les gens sous le contrôle du système parce qu'il est un Vrai Croyant d'une idéologie collectiviste. Le crypto-gauchiste se différencie du gauchiste moyen du type sursocialisé par le fait que ses impulsions rebelles sont plus faibles et qu'il est plus fermement socialisé. Il se différencie du bourgeois bien socialisé ordinaire par le fait qu'il y a un manque profond en lui qui lui rend nécessaire de se consacrer à une cause et de s'immerger dans une collectivité. Et peut-être son attirance (bien sublimée) pour le pouvoir est elle plus forte que celle du bourgeois moyen.

NOTE FINALE
231. Partout dans cet article nous avons fait des déclarations imprécises et des déclarations auxquelles auraient dû être attachées des restrictions et des réserves ; et certaines de nos déclarations sont peut être catégoriquement fausses. Le manque d'information suffisante et le besoin de brièveté nous a rendu impossible de formuler nos affirmations de façon plus précise ou d'ajouter toutes les précisions nécessaires. Et bien sûr dans une discussion de cette sorte il faut s'appuyer lourdement sur le jugement intuitif et celui ci peut parfois être faux. Donc nous ne prétendons pas que cet article exprime plus qu'une approximation grossière de la vérité.

232. Nous sommes tout de même raisonnablement confiants que les grands traits généraux de l'image que nous avons dépeinte ici sont grossièrement corrects. Nous avons décrit le gauchisme en sa forme moderne comme un phénomène particulier à notre temps et comme un symptôme de la perturbation du processus de pouvoir. Mais nous pourrions probablement avoir tort sur ce point. Les types sursocialisés qui essayent de satisfaire leur attirance pour le pouvoir en imposant leur morale aux autres sont certainement là depuis longtemps. Mais nous PENSONS que le rôle décisif joué par les sentiments d'infériorité, le manque de confiance en soi, l'impuissance, l'identification avec les victimes par des gens qui ne sont pas des victimes, est une particularité du gauchisme moderne. L'identification avec les victimes par des gens qui n'en sont pas peut dans une certaine mesure être trouvée dans le gauchisme du 19ème siècle et les débuts du Christianisme, mais pour autant que nous puissions discerner, les symptômes de manque de confiance en soi, etc, étaient loin d'être aussi évidents dans ces mouvements, ou d'autres, que dans le gauchisme moderne. Mais nous ne sommes pas en position d'affirmer avec assurance qu'aucun mouvement de ce genre n'a existé avant le gauchisme moderne. C'est une question significative à laquelle les historiens doivent prêter attention.


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NOTES
1. (Paragraphe 19) Nous affirmons que TOUS, ou même la plupart, des voyous et des compétiteurs impitoyables souffrent d'un sentiment d'infériorité.

2. (Paragraphe 25) Pendant la période Victorienne beaucoup de personnes sursocialisées souffraient de problèmes psychologiques sérieux suite à la répression ou la tentative de réprimer leurs sensations sexuelles. Freud a apparemment basé ses théories sur des personnes de ce type. Aujourd'hui la cible de la socialisation a glissé du sexe à l'agression.

3. (Paragraphe 27) N'incluant pas nécessairement les spécialistes des sciences "dures" de l'ingénieur.

4. (Paragraphe 28) Il y a beaucoup d'individus de la bourgeoisie qui résistent à certaines de ces valeurs, mais d'habitude leur résistance est plus ou moins secrète. Une telle résistance apparaît seulement dans une mesure très limitée dans les mass-médias. La poussée principale de propagande dans notre société est en faveur des valeurs exposées.

Les raisons principales pour lesquelles ces valeurs sont devenues, pour ainsi dire, les valeurs officielles de notre société sont qu'elles sont utiles pour le système industriel. La violence est découragée parce qu'elle perturbe le fonctionnement du système. Le racisme est découragé parce que les conflits ethniques perturbent aussi le système et que la discrimination gâche le talent des membres de groupes minoritaires qui pourraient être utiles pour le système. La pauvreté doit être "guérie" parce que le sous-prolétariat cause des problèmes au système et que le contact avec le sous-prolétariat démoralise les autres classes. Les femmes sont encouragées à avoir une carrière parce que leurs talents sont utiles pour le système et, plus important encore, parce qu'en ayant des emplois stables les femmes deviennent mieux intégrées dans le système et liées directement à lui plutôt qu'à leurs familles. Cela aide à affaiblir la solidarité de famille. (Les dirigeants du système disent qu'ils veulent renforcer la famille, mais ils veulent direen fait qu'ils veulent que la famille soit un outil efficace pour socialiser les enfants en accord avec les besoins du système. Nous exposons dans les paragraphes 51,52 que le système ne peut pas se permettre de laisser la famille ou d'autres groupes sociaux à petite échelle être forts ou autonomes).

5. (Paragraphe 42) On peut affirmer que la majorité des gens ne veut pas prendre de décisions personnelles, mais préfère que des dirigeants pensent pour eux. Il y a un élément de vérité dans cela. Les gens aiment prendre des décisions sur les petites questions, mais prendre des décisions sur des questions difficiles, fondamentales exige de faire face à des conflits psychologiques et la plupart des gens détestent les conflits psychologiques. Par là ils ont tendance à compter sur d'autres dans les décisions difficiles à prendre. La majorité des gens sont des suiveurs naturels, pas des leaders, mais ils aiment avoir un accès personnel direct à leurs leaders et participer dans une certaine mesure aux prises de décisions difficiles. Au moins à ce degré ils ont besoin d'autonomie.

6. (Paragraphe 44) Certains des symptômes décrits sont semblables à ceux montrés par les animaux en cage.

Pour expliquer comment ces symptômes résultent de la privation associée au processus de pouvoir :

La compréhension de la nature humaine par le bon sens nous dit que le manque de buts dont l'accomplissement exige des efforts mène à l'ennui et que l'ennui durable aboutit souvent à la dépression. L'échec à atteindre ses buts mène à la frustration et à la baisse du respect de soi. La frustration mène à la colère, la colère à l'agression, souvent sous la forme de mauvais traitements au conjoint ou aux enfants. Il a été montré que la frustration prolongée mène généralement à la dépression et que la dépression a tendance à causer la culpabilité, des troubles du sommeil, des désordres alimentaires et de mauvais sentiments envers soi même. Ceux qui ont une tendance dépressive cherchent le plaisir comme antidote; d'où l'hédonisme insatiable et le sexe excessif, ou avec des perversions comme moyen d'obtenir de nouveaux stimuli. L'ennui a aussi tendance à causer une recherche excessive de plaisir car, manquant d'autres buts, les gens utilisent souvent le plaisir comme un but. Voir le diagramme associé. Ce qui précéde est une simplification. La réalité est plus complexe et bien sûr la privation en rapport avec le processus de pouvoir n'est pas la SEULE cause des symptômes décrits. À propos, quand nous mentionnons la dépression nous ne voulons pas nécessairement dire une dépression assez sévère pour être traitée par un psychiatre. Souvent seules les formes atténuées de dépression sont impliquées. Et quand nous parlons de buts nous ne voulons pas nécessairement parler de buts à long terme et sérieusement réfléchis. Pour beaucoup ou la plupart des gens au cours de la plus grande part de l'histoire humaine, les buts d'une existence chiche (fournissant simplement à soi et sa famille la nourriture quotidienne) ont été tout à fait suffisants.

7. (Paragraphe 52) Une exception partielle peut être faite pour quelques groupes passifs, introvertis, comme les Amish, qui ont peu d'effet sur la société plus large. A part ceux-ci, quelques véritables communautés à petite échelle existent effectivement en Amérique aujourd'hui. Par exemple, les gangs de jeunes et les sectes. Chacun les considère comme dangereux et ils le sont, parce que les membres de ces groupes sont loyaux principalement l'un envers l'autre plutôt qu'envers le système, en conséquence le système ne peut pas les contrôler. Ou prenez les gitans. Les gitans échappent généralement aux condamnations pour vol ou fraude parce que leurs loyautés sont telles qu'ils peuvent toujours obtenir d'autres gitans un témoignage qui "prouve" leur innocence. Évidemment le système aurait de sérieux problèmes si trop de gens appartenaient à de tels groupes. Certains des penseurs chinois du début du 20ème siècle qui s'intéressaient à la modernisation de la Chine ont reconnu la nécessité de détruire les groupes sociaux à petite échelle comme la famille : " (Selon Sun Yat-Sen) le peuple chinois avait besoin d'une nouvelle montée de patriotisme, qui mènerait à un transfert de fidélité de la famille à l'état ... (Selon Li Huang) les attachements traditionnels, particulièrement à la famille devaient être abandonnés pour que le nationalisme se développe en Chine." (Chester C. Tan, La Pensée Politique Chinoise au Vingtième Siècle", page 125, page 297).

8. (Paragraphe 56) Oui, nous savons que l'Amérique du 19ème siècle avait ses problèmes et qu'ils étaient sérieux, mais pour rester brefs nous devons nous exprimer en termes simplifiés.

9. (Paragraphe 61) Nous laissons de côté le sous-prolétariat. Nous parlons de la majorité.

10. (Paragraphe 62) Certains spécialistes des sciences humaines, éducateurs, professionnels de la "santé mentale" et ainsi de suite font de leur mieux pour pousser les besoins sociaux dans le groupe 1 en essayant de faire en sorte que chacun ait une vie sociale satisfaisante.

11. (Paragraphes 63, 82) Le besoin d'acquisition matérielle infinie est il vraiment une création artificielle de la publicité et du marketing ? Il n'y a certainement aucun besoin humain inné pour l'acquisition matérielle. Il y a eu beaucoup de cultures dans lesquelles les gens désiraient peu de richesses matérielles au-delà de ce qui était nécessaire pour satisfaire leurs besoins physiques de base (aborigènes australiens, culture traditionnelle des paysans mexicains, certaines cultures africaines). D'un autre côté il y a aussi eu beaucoup de cultures préindustrielles dans lesquelles l'acquisition matérielle jouait un rôle important. Donc nous ne pouvons pas affirmer que la culture actuelle orientée sur l'acquisition est exclusivement une création de la publicité et du marketing. Mais il est clair que la publicité et le marketing ont eu un rôle important dans la création de cette culture. Les grosses sociétés qui dépensent des millions en publicité ne feraient pas ce genre de dépenses sans preuve solide qu'elles en sont remboursées par des ventes accrues. Un membre de FC a rencontré un directeur commercial il y a deux ou trois ans qui fut assez franc pour lui dire, "Notre travail est de faire les gens acheter des choses dont ils ne veulent pas et n'ont pas besoin." Il a alors décrit comment un novice non formé présenterait aux gens des faits sur un produit et ne vendrait rien du tout, tandis qu'un vendeur professionnel formé et expérimenté vendrait de grandes quantités aux mêmes gens. Cela montre que les gens sont manipulés pour acheter des choses qu'ils ne veulent pas vraiment.

12. (Paragraphe 64) Le problème de l'absence de but semble être devenu moins sérieux durant les 15 dernières années environ, parce que les gens se sentent maintenant moins qu'auparavant en sécurité physiquement et économiquement et le besoin de sécurité leur fournit un but. Mais l'absence de but a été remplacée par la frustration due à la difficulté d'obtenir la sécurité. Nous soulignons le problème de l'absence de but parce que les libéraux et les gauchistes voudraient résoudre nos problèmes sociaux en donnant mission à la société de garantir la sécurité de chacun; mais si cela pouvait être fait cela ramènerait seulement le problème de l'absence de but. Le problème réel n'est pas que la société assure bien ou mal la sécurité des gens; l'ennui est que les gens dépendent du système pour leur sécurité plutôt que l'avoir entre leurs propres mains. Ceci, à propos, fait partie de la raison pour laquelle certaines personnes s'énervent sur le droit de porter des armes; la possession d'une arme à feu met cet aspect de leur sécurité entre leurs propres mains.

13. (Paragraphe 66) Les efforts des Conservateurs pour diminuer la quantité de règlements du gouvernement a peu d'avantages pour l'homme moyen. D'une part, seulement une fraction des règlements peut être éliminée parce que la plupart des règlements sont nécessaires. D'autre part, la dérèglementation affecte surtout les affaires plutôt que l'individu moyen, ce qui fait que son effet principal est de prendre le pouvoir au gouvernement pour le donner aux sociétés privées. Ce que cela signifie pour l'homme moyen c'est que l'interférence du gouvernement dans sa vie est remplacée par l'interférence de grosses sociétés, à qui l'on peut permettre, par exemple, de rejeter plus de produits chimiques qui se retrouvent dans son alimentation en eau et lui donnent le cancer. Les conservateurs prennent juste l'homme moyen pour un gogo, exploitant son ressentiment contre le Grand Gouvernement pour assurer le pouvoir des Grandes Entreprises.

14. (Paragraphes 73, 114, 153) Quand quelqu'un approuve le but pour lequel la propagande est utilisée dans un cas donné, il l'appelle généralement "éducation" ou y applique quelque euphémisme semblable. Mais la propagande est la propagande indépendamment du but pour lequel elle est utilisée.

15. (Paragraphe 83) Nous n'exprimons pas d'approbation ou de désapprobation sur l'invasion du Panama. Nous l'utilisons seulement pour illustrer un point.

16. (Paragraphe 95) Quand les colonies américaines étaient sous l'autorité britannique il y avait des garanties légales de liberté moindres et moins efficaces qu'après que la Constitution Américaine fut entrée en vigueur, cependant il y avait plus de liberté personnelle en Amérique préindustrielle, tant avant qu'après la Guerre d'Indépendance, qu'il n'y en avait après que la Révolution Industrielle ait pris dans ce pays. Nous citons "Violence in America: Historical and Comparative perspectives", édité par Hugh Davis Graham et Ted Robert Gurr, Chapitre 12 par Roger Lane, pages 476-478 : "l'augmentation progressive des standards de propriété et avec elle la dépendance croissante de l'application de la loi officielle (dans l'Amérique du 19ème siècle) ... étaient communs à la société entière ... Le changement du comportement social est si durable et si répandu qu'il suggère une connexion avec le plus fondamental des processus sociaux contemporains; celui de l'urbanisation industrielle elle-même ..." Le Massachusetts en 1835 avait une population d'environ 660 940 personnes, 81 pour cent de ruraux, presqu'entièrement préindustriels et indigènes. Ses citoyens avaient l'habitude d'une liberté personnelle considérable. Cochers, fermiers ou artisans, ils étaient tous habitués à organiser eux mêmes leurs journées, et la nature de leur travail les rendait physiquement dépendants l'un de l'autre ... Les problèmes individuels, péchés ou même crimes, n'étaient pas généralement cause d'un souci social plus large ... "Mais l'impact des mouvements jumeaux vers la ville et vers l'usine, tous deux s'accélérant en 1835, eut un effet progressif sur le comportement personnel pendant tout le 19ème siècle et au début du 20ème. L'usine exigeait la régularité de comportement, une vie dirigée par l'obéissance aux rythmes de l'horloge et du calendrier, aux exigences du contremaître et du surveillant. Dans la ville ou la cité, le besoin de vivre avec des voisins étroitement proches interdirent beaucoup d'actions précédemment admissibles.

Tant les cols-bleus que les cols-blancs dans les plus grands établissements dépendaient mutuellement de leurs camarades. Comme le travail d'un homme s'accorde à celui d'un autre, les affaire d'un homme n'étaient plus les siennes propres". Les résultats de la nouvelle organisation de vie et de travail étaient apparents avant 1900, quand environ 76 pour cent des 2 805 346 habitants du Massachusetts étaient classés comme citadins. Beaucoup de comportements violents ou irréguliers qui avaient été tolérables dans une société détendue, indépendante n'étaient plus acceptables dans l'atmosphère plus formalisée, coopérative de la période postérieure ... Le déplacement vers les villes avait, en bref, produit une génération plus docile, plus socialisée, plus 'civilisée' que ses prédécesseurs."

17. (Paragraphe 117) Les apologues du système aiment citer des cas dans lesquels les élections se sont décidées par un ou deux votes, mais de tels cas sont rares.

18. (Paragraphe 119) "Aujourd'hui, dans les pays technologiquement avancés, les hommes vivent des vies très semblables malgré les différences géographiques, religieuses et politiques. Les vies quotidiennes d'un employé de banque chrétien à Chicago, d'un employé de banque bouddhiste à Tokyo, d'un employé de banque communiste à Moscou sont beaucoup plus semblables que la vie de l'un quelconque d'entre eux ressemble à celle de n'importe quel homme d'il y a mille ans. Ces ressemblances sont le résultat d'une technologie commune..." L. Sprague de Camp, "The Ancient Engineers", édition Ballentine, page 17.

Les vies des trois employés de banque ne sont pas IDENTIQUES. L'idéologie a vraiment un certain effet. Mais toutes les sociétés techniques, pour survivre, doivent se développer le long APPROXIMATIVEMENT la même trajectoire.

19. (Paragraphe 123) Imaginons juste qu'un ingénieur généticien irresponsable pourrait créer beaucoup de terroristes.

20. (Paragraphe 124) Pour un nouvel exemple des conséquences indésirables du progrès médical, supposez que l'on découvre un remède fiable contre le cancer. Même si le traitement est trop cher pour être disponible à tous, sauf à l'élite, il réduira énormément la motivation à arrêter l'émission de cancérigènes dans l'environnement.

21. (Paragraphe 128) Comme beaucoup de gens peuvent trouver paradoxale la notion que la somme d'un grand nombre de bonnes choses peut être une mauvaise chose, nous l'illustrerons par une analogie. Supposons que A joue aux échecs avec B. C, un Grand Maître, regarde par dessus l'épaule de A. A veut bien sûr gagner sa partie, donc si C lui indique un bon mouvement, il fait une faveur à A. Mais supposons maintenant que C dise à A comment faire TOUS ses mouvements. Dans chaque cas particulier il fait une faveur à A en lui montrant le meilleur mouvement, mais en faisant TOUS les mouvements pour lui il gâte le jeu, puisqu'il n'y a pas de raison que A joue du tout si quelqu'un d'autre lui indique tous ses mouvements.

La situation de l'homme moderne est analogue à celle de A. Le système rend la vie d'un individu plus facile pour lui de façons innombrables, mais il le prive ainsi du contrôle sur son propre destin.

22. (Paragraphe 137) Ici nous considérons seulement le conflit de valeurs dans la majorité. Pour la simplicité nous ne prenons pas en compte des valeurs "étrangères" comme l'idée que la nature sauvage est plus importante que le bien-être économique humain.

23. (Paragraphe 137) L'intérêt personnel n'est pas nécessairement l'intérêt personnel MATÉRIEL. Il peut consister dans l'accomplissement de quelque besoin psychologique, par exemple, en favorisant son idéologie ou religion.

24. (Paragraphe 139) Une précision : Il est dans l'intérêt du système de permettre un certain degré défini de liberté dans quelques secteurs. Par exemple, la liberté économique (avec des limitations appropriées et des contraintes) s'est montrée efficace dans l'augmentation de la croissance économique. Mais seule la liberté planifiée, circonscrite, limitée est dans l'intérêt du système. L'individu doit toujours être tenu en laisse, même si la laisse est parfois longue (voir les paragraphes 94, 97).

25. (Paragraphe 143) Nous ne voulons pas suggérer que l'efficacité ou le potentiel de survie d'une société aient toujours été inversement proportionnels au niveau de pression ou de malaise auquel la société soumet les gens. Ce n'est certainement pas le cas. Il y a de bonnes raisons de croire que beaucoup de sociétés primitives soumettaient les gens à moins de pression que la société européenne le faisait, mais la société européenne s'est montrée beaucoup plus efficace que toute société primitive et a toujours gagné dans les conflits avec ces sociétés à cause des avantages conférés par la technologie.

26. (Paragraphe 147) Si vous pensez qu'une application plus efficace de la loi est bonne sans équivoque parce que cela supprime le crime, alors souvenez vous que le crime tel que défini par le système n'est pas nécessairement ce que VOUS appelleriez le crime. Aujourd'hui, fumer de la marijuana est "un crime" et, en certains endroits des Etats-Unis, il en est de même de la possession de N'IMPORTE QUELLE arme à feu, enregistrée ou pas, et la même chose peut arriver avec des méthodes d'éducation désapprouvées, comme donner une fessée. Dans certains pays, l'expression d'opinions politiques dissidentes est un crime et il n'y a aucune certitude que cela n'arrivera jamais aux Etats-Unis, car aucune constitution ou système politique ne durent toujours.

Si une société a besoin d'une grosse et puissante structure policière, alors il y a quelque chose de gravement mauvais dans cette société; elle doit soumettre les gens à des pressions sévères si autant d'entre eux refusent de suivre les règles, ou ne les suivent que parce qu'on les force. Beaucoup de sociétés dans le passé fonctionnaient avec peu ou pas de police formelle.

27. (Paragraphe 151) Certes, les sociétés passées ont eu des moyens d'influencer le comportement, mais ceux-ci étaient primitifs et de faible efficacité comparés avec les moyens technologiques qu'on développe maintenant.

28. (Paragraphe 152) Cependant, quelques psychologues ont publiquement exprimé des avis indiquant leur mépris pour la liberté humaine. Et Omni (août 1987) cite le mathématicien Claude Shannon : "je vois un temps où nous serons aux robots ce que les chiens sont aux humains et j'encourage les machines."

29. (Paragraphe 154) Ce n'est pas de la science-fiction! Après l'écriture du paragraphe 154 nous avons rencontré par hasard un article dans Scientific American selon lequel les scientifiques développent activement des techniques pour identifier les criminels potentiels et pour les traiter par une combinaison de moyens biologiques et psychologiques. Quelques scientifiques préconisent l'application obligatoire du traitement, qui pourrait être disponible dans le proche avenir. (Voir "Seeking the Criminal Element", par W. Wayt Gibbs, Scientific American, mars 1995.) Vous pensez peut être que c'est une bonne chose parce que le traitement serait appliqué à ceux qui pourraient conduire en état d'ivresse (ils mettent aussi en danger la vie humaine), puis peut-être à ceux qui fessent leurs enfants, et puis aux écologistes qui sabotent les équipements d'enregistrement, finalement à tous ceux dont le comportement est gênant pour le système.

30. (Paragraphe 184) Un autre avantage de la nature comme contre-idéal à la technologie est que, pour beaucoup de gens, la nature inspire la sorte de révérence qui est associée à la religion, ce qui fait que la nature pourrait peut-être être idéalisée sur une base religieuse. Il est vrai que dans beaucoup de sociétés la religion a servi de support et de justification à l'ordre établi, mais il est aussi vrai que la religion a souvent fourni une base pour la rébellion. Ainsi il peut être utile d'introduire un élément religieux dans la rébellion contre la technologie, d'autant plus que la société Occidentale n'a aujourd'hui aucune base religieuse forte.

La religion, de nos jours est utilisée comme le support bon marché et transparent d'un égoïsme étroit et à court terme (certains conservateurs l'utilisent de cette façon), ou est même exploitée cyniquement pour faire de l'argent facile (par beaucoup d'évangélistes), ou a dégénéré dans un pur irrationalisme (fondamentalistes protestants, sectes), ou est simplement stagnante (catholicisme, protestantisme de base). Ce qui ressemble le plus à une religion forte, répandue, dynamique en Occident dans les temps récents est la quasi-religion du gauchisme, mais le gauchisme est aujourd'hui fragmenté et n'a aucun but clair, unifié, inspirant.

Ainsi il y a un vide religieux dans notre société qui pourrait peut-être être remplie par une religion concentrée sur la nature en opposition avec la technologie. Mais ce serait une erreur d'essayer d'inventer artificiellement une religion pour remplir ce rôle. Une religion inventée ainsi serait probablement un échec. Prenez la religion "Gaia" par exemple. Ses adhérents y croient-ils VRAIMENT ou jouent-ils juste la comédie ? S'ils jouent juste la comédie leur religion finira en fiasco.

Il est probablement mieux de ne pas essayer d'introduire la religion dans le conflit de la nature contre la technologie à moins que vous ne croyiez VRAIMENT en cette religion vous-même et constatiez qu'elle réveille une réponse profonde, forte, véritable chez beaucoup d'autres gens.

31. (Paragraphe 189) En supposant qu'une telle poussée finale se produise. Évidemment le système industriel pourrait être éliminé d'une façon plus ou moins graduelle ou par secteurs. (Voir les paragraphes 4, 167 et la note 4).

32. (Paragraphe 193) Il est même concevable (de loin) que la révolution pourrait consister seulement en un changement massif d'attitude envers la technologie aboutissant à une désintégration relativement graduelle et indolore du système industriel. Mais si cela arrive nous aurons beaucoup de chance. Il est beaucoup plus probable que la transition vers une société non-technologique sera très difficile et pleine de conflits et de désastres.

33. (Paragraphe 195) Les structures économique et technologique d'une société sont beaucoup plus importantes que sa structure politique dans la détermination du mode de vie de l'homme moyen (voir les paragraphes 95, 119 et les notes 16, 18).

34. (Paragraphe 215) Cette déclaration se réfère à notre marque particulière d'anarchisme. Une large variété d'attitudes sociales a été appelée "anarchisme" et il se peut que certains qui se considèrent anarchistes n'accepteraient pas notre déclaration du paragraphe 215. Il devrait être noté, à ce propos, qu'il y a un mouvement anarchiste non violent dont les membres n'accepteraient probablement pas FC comme anarchiste et n'approuveraient certainement pas les méthodes violentes de FC.

35. (Paragraphe 219) Beaucoup de gauchistes sont motivés aussi par l'hostilité, mais l'hostilité résulte probablement en partie d'un besoin frustré de pouvoir.

36. (Paragraphe 229) Il est important de comprendre que nous voulons dire quelqu'un qui sympathise avec ces MOUVEMENTS comme ils existent aujourd'hui dans notre société. Celui qui croit que les femmes, les homosexuels, etc, devraient avoir les mêmes droits n'est pas nécessairement un gauchiste. Les mouvements féministe, des droits gay, etc, qui existent dans notre société ont le ton idéologique particulier qui caractérise le gauchisme et si on croit, par exemple, que les femmes devraient avoir les mêmes droits il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on doive sympathiser avec le mouvement féministe tel qu'il existe aujourd'hui.

samedi 8 août 2009

Le langage « politiquement correct », histoire d'un emprisonnement . Par Tomislav Sunic.

(Les sorcières de Salem, premier crime puritain...)

http://doctorsunic.netfirms.com/french060717.shtml . Cet article est la copie intégrale de celui déjà publié, et il mérite la publicité la plus large .

"Nous avons rencontré lors de son dernier séjour en France M. Tomislav Sunic, diplomate croate mais aussi écrivain, traducteur et ancien professeur de sciences politiques aux Etats-Unis. Fortement impressionné par le fait que la liberté d'expression se trouve paradoxalement plus grande dans les pays anciennement sous domination soviétique qu'à l'Ouest du continent, il nous a proposé le texte qui suit, qui met l'accent sur une des données généralement sous-estimée du conformisme régnant, à côté de l'héritage communiste et de la mentalité de « surveillance » héritée des riches heures du jacobinisme. Ce texte a été rédigé par l'auteur directement en français.
Par «politiquement correct » on entend l'euphémisme actuellement le plus passe-partout derrière lequel se cache la censure et l'autocensure intellectuelle. Si le vocable lui-même n'émerge que dans l'Amérique des années 1980, les racines moralisatrices de ce phénomène à la fois linguistique et politique sont à situer dans la Nouvelle Angleterre puritaine du XVIIe siècle. Cette expression polysémique constitue donc la version moderne du langage puritain, avec son enrobage vétérotestamentaire. Bien qu'elle ne figure pas dans le langage juridique des pays occidentaux, sa portée réelle dans le monde politique et médiatique actuel est considérable. De prime abord, l'étymologie des termes qui la forment ne suggère nullement la menace d'une répression judicaire oud les ennuis académiques. L'expression est plutôt censée porter sur le respect de certains lieux communs postmodernes tels que le multiculturalisme ou une certaine historiographie, considérés comme impératifs dans la communication intellectuelle d'aujourd'hui. En règle générale, et dans la langue française, prononcer l'expression "politiquement correct" déclenche souvent le processus d'association cognitive et fait penser aux expressions tels que "la police de la pensée," "la langue de bois" et "la pensée unique". Or si ces dernières notions ont ailleurs qu'en France, en Europe comme en Amérique, des équivalents, ceux- ci n'y possèdent pas sur le plan lexical la même porte émotive. Ainsi par exemple, lorsque les Allemands veulent designer le langage communiste, ils parlent de "Betonsprache" ("langue de béton"), mais la connotation censoriale de la locution française "langue de bois" n'y est pas rendue. Quant à la "pensée unique," elle reste sans équivalant hors du français, étant intraduisible en anglais ou en allemand ; seule le vocable slave "jednoumlje" - terme en vogue chez les journalistes et écrivains russes, croates ou chèques - possède la même signification1.
En comparaison de l'Europe, les Etats-Unis, bien qu'étant un pays fort sécularisé, restent néanmoins très marqués par de « grands récits » moralistes issus de la Bible ; aucun autre pays sur terre n'a connu un tel degré d'hypermoralisme parabiblique, dans lequel Arnold Gehlen voit « une nouvelle religion humanitaire »2. Cependant après la deuxième guerre mondiale, le langage puritain a subi une mutation profonde au contact du langage marxiste en usage en Europe, véhiculé par les intellectuels de l'Ecole de Francfort, ou inspirés par eux, réfugiés aux Etats-Unis et plus tard installés dans les grandes écoles et universités occidentales. Ce sont eux qui après la guerre ont commencé à agir dans les médias et dans l'éducation en Europe, et qui ont joué un rôle décisif dans l'établissement de la pensée unique. C'est donc de la conjonction entre l'hypermoralisme américain et les idées freudo-marxistes issues de ce milieu qu'est né le phénomène actuel du politiquement correct.
On sait que les Etats-Unis n'ont jamais eu comme seule raison la conquête militaire, mais ont cultivé le désir d'apporter aux mal-pensants, qu'ils fussent indiens, nazis, communistes, et aujourd'hui islamistes, l'heureux message du démocratisme à la mode américaine, même avec l'accompagnement du bombardement massif des populations civiles. Cet objectif s'est largement réalisé vers la fin de la deuxième guerre mondiale, quand l'Amérique, comme principale grande puissance, s'installa dans son rôle de rééducatrice de la vieille Europe. Et dans les années ultérieures, le lexique américain, dans sa version soft et libéralo-puritaine, jouera même un rôle beaucoup plus fort par le biais des médias occidentaux que la langue de bois utilisée par les communistes est-européens et leurs sympathisants. Au vingtième siècle cependant, l'héritage calviniste a perdu son contenu théologique pour se transformer en un moralisme pur et dur prônant l'évangile libéral des droits de l'homme et le multiculturalisme universel.
Dès la fin des hostilités, un grand nombre d'agents engagés par le gouvernement du président Harry Truman furent donc envoyés en Europe afin de rectifier les esprits, et notamment les tendances autoritaires supposées inhérentes au modèle familial européen. Parmi ces pédagogues figuraient un certain nombre d'intellectuels américains issus de la WASP et imprégnés d'esprit prédicateur, mais aussi des éléments de tendance marxiste dont les activités s'inscrivaient dans le sillage de l'Ecole de Francfort. Pour les uns et les autres, guérir les Allemands, et par extension tous les Européens, de leurs maux totalitaires fut le but principal3. Tous se croyaient choisis par la providence divine - ou le déterminisme historique marxiste - pour apporter la bonne nouvelle démocratique à une Europe considérée comme une région à demi-sauvage semblable au Wilderness de l'Ouest américain du passé. Le rôle le plus important fut néanmoins joué par l'Ecole de Francfort, dont les deux chefs de file, Theodor Adorno et Max Horkheimer, avaient déjà jeté les bases d'une nouvelle notion de la décence politique. Dans un ouvrage important qu'il dirigea4, Adorno donnait la typologie des différents caractères autoritaires, et introduisait les nouveaux concepts du langage politique. Il s'attaquait surtout aux faux démocrates et « pseudo conservateurs » et dénonçait leur tendance à cacher leur antisémitisme derrière les paroles démocratiques5. D'après les rééducateurs américains, « la petite bourgeoisie allemande avait toujours montré son caractère sadomasochiste, marqué par la vénération de l'homme fort, la haine contre le faible, l'étroitesse de cÅ“ur, la mesquinerie, une parcimonie frisant l'avarice (dans les sentiments aussi bien que dans les affaires d'argent) »6. Dans les décennies qui suivirent, le seul fait d'exprimer un certain scepticisme envers la démocratie parlementaire pourra être assimilé au néonazisme et faire perdre ainsi le droit à la liberté de parole.
Lorsque le gouvernement militaire américain mit en Å“uvre la dénazification7, il employa une méthode policière de ce genre dans le domaine des lettres et de l'éducation allemande. Mais cette démarche de la part de ses nouveaux pédagogues n'a fait que contribuer à la montée rapide de l'hégémonie culturelle de la gauche marxiste en Europe. Des milliers de livres furent écartés des bibliothèques allemandes ; des milliers d'objets d'art jugés dangereux, s'ils n'avaient pas été détruits au préalable au cours des bombardements alliés, furent envoyés aux Etats-Unis et en Union soviétique. Les principes démocratiques de la liberté de parole ne furent guère appliqués aux Allemands puisqu'ils étaient en somme stigmatisés comme ennemis de classe de la démocratie. Particulièrement dur fut le traitement réservé aux professeurs et aux académiciens. Puisque l'Allemagne national-socialiste avait joui du soutien (bien que souvent momentané) de ces derniers, les autorités américaines de rééducation à peine installées se mirent à sonder les auteurs, les enseignants, les journalistes et les cinéastes afin de connaître leurs orientations politiques. Elles étaient persuadées que les universités et autres lieux de hautes études pourraient toujours se transformer en centres de révoltes. Pour elles, la principale tare des universités pendant le IIIe Reich avait été une spécialisation excessive, creusant un gouffre entre les étudiants comme élite, et le reste de la société allemande. L'éducation universitaire aurait donc transmis la compétence technique tout en négligeant la responsabilité sociale de l'élite vis-à-vis de la société8. Les autorités américaines firent alors remplir aux intellectuels allemands des questionnaires restés fameux, qui consistaient en des feuilles de papiers contenant plus de cent demandes visant tous les aspects de la vie privée et sondant les tendances autoritaires des suspects. Les questions contenaient souvent des erreurs et leur message ultramoraliste était souvent difficile à comprendre pour des Allemands9. Peu à peu les mots « nazisme » et « fascisme », subissant un glissement sémantique, se sont métamorphosés en simples synonymes du mal et ont été utilisés à tort et à travers. La « reductio ad hitlerum » est alors devenue un paradigme des sciences sociales et de l'éducation des masses. Tout intellectuel osant s'écarter du conformisme en quelque domaine que ce fût risquait de voir ses chances de promotion étouffées.
C'est donc dans ces conditions que les procédures de l'engineering social et l'apprentissage de l'autocensure sont peu à peu devenues la règle générale dans l'intelligentsia européenne. Bien que le fascisme, au début du troisième millénaire, ne représente plus aucune menace pour les démocraties occidentales, tout examen critique, aussi modeste soit-il, de la vulgate égalitaire, du multiculturalisme et de l'historiographie dominante risque d'être pointé comme « fasciste » ou « xénophobe ». Plus que jamais la diabolisation de l'adversaire intellectuel est la pratique courante du monde des lettres et des médias.
L'Allemagne forme certes un cas à part, dans la mesure où sa perception des Etats-Unis dépend toujours de celle que les Allemands sont obligés d'avoir d'eux-mêmes, comme des enfants auto-flagellants toujours à l'écoute de leurs maîtres d'outre-Atlantique. Jour après jour l'Allemagne doit faire la preuve au monde entier qu'elle accomplit sa tâche démocratique mieux que son précepteur américain. Elle est tenue d'être le disciple servile du maître, étant donné que la « transformation de l'esprit allemand (fut) la tâche principale du régime militaire »10. Voilà pourquoi, si l'on veut étudier la généalogie du politiquement correct tel que nous le connaissons, on ne peut pas éviter d'étudier le cas de l'Allemagne traumatisée. Et cela d'autant plus qu'en raison de son passé qui ne passe pas, l'Allemagne applique rigoureusement ses lois contre les intellectuels mal-pensants. En outre, l'Allemagne exige de ses fonctionnaires, conformément à l'article 33, paragraphe 5 de sa Loi fondamentale, l'obéissance à la constitution, et non leur loyauté envers le peuple dont ils sont issus11. Quant aux services de défense de la Constitution (Verfassungschutz), dont la tâche est la surveillance du respect de la Loi fondamentale, ils incluent dans leur mission de veiller à la pureté du langage politiquement correct : « Les agences pour la protection de la constitution sont au fond des services secrets internes dont le nombre s'élève à dix-sept (une au niveau de la fédération et seize autres pour chaque Land fédéral constitutif) et qui sont qualifiées pour détecter l'ennemi intérieur de l'Etat »12. Puisque toutes les formes d'attachement à la nation sont mal vues en Allemagne en raison de leur caractère jugé potentiellement non-démocratique et néonazi, le seul patriotisme permis aux Allemands est le « patriotisme constitutionnel ».
La nouvelle religion du politiquement correct est peu à peu devenue obligatoire dans toute l'Union européenne, et elle sous-entend la croyance dans l'Etat de droit et dans la « société ouverte ». Sous couvert de tolérance et de respect de la société civile, on pourrait imaginer qu'un jour un individu soit déclaré hérétique du fait, par exemple, d'exprimer des doutes sur la démocratie parlementaire. De plus, en raison de l'afflux des masses d'immigrés non-européens, la loi constitutionnelle est également sujette à des changements sémantiques. Le constitutionnalisme allemand est devenu « une religion civile » dans laquelle « le multiculturalisme est en train de remplacer le peuple allemand par le pays imaginaire de la Loi fondamentale »13. Par le biais de cette nouvelle religion civique l'Allemagne, comme d'autres pays européens, s'est maintenant transformée en une théocratie séculière.

Sans cette brève excursion dans le climat du combat intellectuel d'après-guerre il est impossible de comprendre la signification actuelle du politiquement correct. La récente promulgation de la nouvelle législation européenne instituant un « crime de haine » est ainsi appelée à se substituer aux législations nationales pour devenir automatiquement la loi unique de tous les Etats de l'Union européenne. Rétrospectivement, cette loi supranationale pourrait être inspirée du code criminel de la défunte Union soviétique ou de celui l'ex-Yougoslavie communiste. Ainsi, le Code criminel yougoslave de 1974 comportait une disposition, dans son article 133, portant sur « la propagande hostile ». Exprimée en typique langue de bois, une telle abstraction sémantique pouvait s'appliquer à tout dissident - qu'il se soit livré à des actes de violence physique contre l'Etat communiste ou qu'il ait simplement proféré une plaisanterie contre le système. D'après le même code, un citoyen croate, par exemple, se déclarant tel en public au lieu de se dire yougoslave pouvait se voir inculper d'« incitation à la haine interethnique », ou bien comme « personne tenant des propos oustachis », ce qui était passible de quatre ans de prison14. Il faudra attendre 1990 pour que cette loi soit abrogée en Croatie.
A l'heure actuelle le Royaume-Uni témoigne du degré le plus élevé de liberté d'expression en Europe, l'Allemagne du plus bas. Le Parlement britannique a rejeté à plusieurs reprises la proposition de loi sur « le crime de haine », suggérée par divers groupes de pression - ce qui n'empêche pas les juges britanniques d'hésiter à prononcer de lourdes peines contre les résidents d'origine non-européenne par crainte d'être accusés eux-mêmes de cultiver un « préjugé racial ». Ainsi, indépendamment de l'absence de censure légale en Grande-Bretagne, un certain degré d'autocensure existe déjà. Depuis 1994, l'Allemagne, le Canada et l'Australie ont renforcé leur législation contre les mal-pensants. En Allemagne, un néologisme bizarre (Volkshetze : « incitation aux ressentiments populaires »), relevant de l'article 130 du Code pénal, permet d'incriminer tout intellectuel ou journaliste s'écartant de la vulgate officielle. Vu le caractère général de ces dispositions, il devient facile de mettre n'importe quel journaliste ou écrivain en mauvaise posture, d'autant plus qu'en Allemagne il existe une longue tradition légale tendanciellement liberticide d'après laquelle tout ce qui n'est pas explicitement permis est interdit. Quant à la France, elle comporte un arsenal légal analogue, notamment depuis l'entrée en vigueur de la loi Fabius-Gayssot adoptée le 14 juillet 1990 - sur proposition d'un député communiste, mais renforcée à l'initiative du député de droite Pierre Lellouche en décembre 2002. Cette situation se généralise dans l'Union européenne15, en comparaison de quoi, paradoxalement, les pays postcommunistes connaissent encore un plus grand degré de liberté d'expression, même si en raison de la pression croissante de Bruxelles et de Washington cela est en train de changer.
En Europe communiste, la censure de la pensée avait un gros avantage. La répression intellectuelle y était tellement vulgaire que sa violente transparence donnait à ses victimes l'aura des martyrs. La fameuse langue de bois utilisée par les communiste débordait d'adjectifs haineux au point que tout citoyen pouvait vite se rendre compte da la nature mensongère du communisme. En outre, comme la Guerre froide, vers la fin des années 1940, avait commencé à envenimer les rapports entre l'Est communiste et l'Ouest capitaliste, les élites occidentales se crurent moralement obligées de venir en aide aux dissidents est-européens, et cela moins en raison de leurs vues anticommunistes que pour prouver que le système libéral était plus tolérant que le communisme. Nul n'en sut profiter mieux que les architectes libéraux du langage politiquement correct. En cachant leurs paroles démagogiques derrière les vocables de « démocratie », « tolérance » et « droits de l'homme » ils ont réussi à neutraliser sans aucune trace de sang tout opposant sérieux. Le langage médiatique a été également sujet à des règles hygiéniques imposées par les nouveaux princes de vertus. L'emploi châtré des structures verbales qui se sont propagés à travers toute l'Europe reflète des avatars puritains sécularisés si typiques autrefois des autorités militaires américaines dans l'Allemagne d'après-guerre. De nouveaux signifiants se font incessamment jour pour permettre à la classe dirigeante, ayant peur pour ses sinécures, de cacher ainsi ses propres signifiés privés. A-t-on jamais tant parlé en Amérique et en Europe de tolérance, a-t-on jamais tant prêché la convivialité raciale et l'égalitarisme de tous bords alors que le système entier déborde de toutes formes de violences souterraines et de haines mutuelles? L'idéologie antifasciste doit rester un argument de légitimité pour tout l'Occident. Elle présuppose que même s'il n'y a plus aucun danger fasciste, son simulacre doit toujours être maintenu et brandi devant les masses. Partout en Europe, depuis la fin de la Guerre froide, l'arène sociale doit fonctionner comme un prolongement du marché libre. L'efficacité économique est vue comme critère unique d'interaction sociale. Par conséquent, les individus qui se montrent critiques au sujet des mythes fondateurs du marché libre ou de l'historiographie officielle sont automatiquement perçus comme ennemis du système. Et à l'instar du communisme, la vérité politique en Occident risque d'être davantage établie par le code pénal que par la discussion académique. De plus, aux yeux de nouveaux inquisiteurs, l'hérétique intellectuel doit être surveillé - non seulement sur la base de ce qu'il dit ou écrit, mais sur celle des personnes qu'il rencontre. La « culpabilité par association » entrave gravement toute carrière, et ruine souvent la vie du diplomate ou du politicien. N'importe quelle idée qui vise à examiner d'une manière critique les bases de l'égalitarisme, de la démocratie et du multiculturalisme, devient suspecte. Même les formes les plus douces de conservatisme sont graduellement poussées dans la catégorie « de l'extrémisme de droite ». Et ce qualificatif est assez fort pour fermer la bouche même aux intellectuels qui font partie du système et qui ont eux-mêmes participé dans la passé à la police de la pensée. « Il y a une forme de political correctness typiquement européenne qui consiste à voir des fascistes partout » écrit ainsi Alain Finkielkraut16. Le spectre d'un scénario catastrophique doit faire taire toutes les voix divergentes. Si le « fascisme » est décrété légalement comme le mal absolu, toutes les aberrations du libéralisme sont automatiquement regardées comme un moindre mal. Le système libéral moderne de provenance américaine est censé fonctionner à perpétuité, comme une perpetuum mobile17.
L'Occident dans son ensemble, et paradoxalement l'Amérique elle-même, sont devenus des victimes de leur culpabilité collective, qui a comme origine non tant le terrorisme intellectuel que l'autocensure individuelle. Les anciens sympathisants communistes et les intellectuels marxistes continuent à exercer l'hégémonie culturelle dans les réseaux de fabrication de l'opinion publique. Certes, ils ont abandonné l'essentiel de la scolastique freudomarxiste, mais le multiculturalisme et le globalisme servent maintenant d'ersatz à leurs idées d'antan. La seule différence avec la veille est que le système libéralo-américain est beaucoup plus opérationnel puisqu'il ne détruit pas le corps, mais capture l'âme et cela d'une façon beaucoup plus efficace que le communisme. Tandis que le citoyen américain ou européen moyen doit supporter quotidiennement un déluge de slogans sur l'antiracisme et le multiculturalisme, qui ont acquis des proportions quasi-religieuses en Europe, les anciens intellectuels de tendance philo-communiste jadis adonnés au maoïsme, trotskisme, titisme, restent toujours bien ancrés dans les médias, l'éducation et la politique. L'Amérique et l'Europe s'y distinguent à peine. Elles fonctionnent d'une manière symbiotique et mimétique, chacune essayant de montrer à l'autre qu'elle n'accuse aucun retard dans la mise en place de la rhétorique et de la praxis politiquement correctes. Autre ironie de l'histoire : pendant que l'Europe et l'Amérique s'éloignent chronologiquement de l'époque du fascisme et du national-socialisme, leur discours public évolue de plus en plus vers une thématique antifasciste.
Contrairement à la croyance répandue, le politiquement correct, en tant que base idéologique d'une terreur d'Etat, n'est pas seulement une arme aux mains d'une poignée de gangsters, comme nous l'avons vu en ex-Union Soviétique. La peur civile, la paresse intellectuelle créent un climat idéal pour la perte de liberté. Sous l'influence conjuguée du puritanisme américain et du multiculturalisme de tendance postmarxiste européen, le politiquement correct est devenu une croyance universelle. L'apathie sociale croissante et l'autocensure galopante ne nous annoncent pas de nouveaux lendemains qui chantent.

1)Force est de constater que les Européens de l'Est semblent avoir fort bien appris à désigner les pièges de l'homo sovieticus. Voir James Gregor, Metascience and Politics: An Inquiry into the Conceptual Language of Political Science (New Brunswick: Transaction Publishers, 2004), pp. 282- 292, où se trouvent décrites les "locutions normatives" du langage proto-totalitaire

2)Arnold Gehlen, Moral und Hypermoral (Vittorio Klostermann GmbH, Francfort 2004, p. 78).


3)Cf. Paul Gottfried, The Strange Death of Marxism, University of Missouri Press, Columbia-Londres, 2005, p. 108. Voir également Frances Stonor Saunders, Qui mène la danse? La CIA et la guerre froide culturelle, Denoël 2003.


4)Theodor Adorno (with Else Frenkel-Brunswick, Daniel J. Levinson, R. N. Sanford), The Authoritarian Personality (Harper and Brothers, New York 1950, pp. 780-820).


5)Le langage déconstructiviste promu par l'École de Francfort a récemment été critiqué par Kevin McDonald qui observe dans les analyses d'Adorno une diffamation de la culture européenne, tout « ethnocentrisme européen étant interprété comme un signe de pathologie ». Kevin MacDonald, The Culture of Critique: An Evolutionary Analysis of Jewish Involvement in Twentieth Century Intellectual and Political Movement (Praeger Publications, Westport CT, 1998, repris par Authorhouse, Bloomington 2002, p. 193).

6)Caspar Schrenck-Notzing, Characterwäsche (Seewald Verlag, Stuttgart 1965, p. 120).

7)La dénazification (Entnazifizierung) avait été expressément décidée lors de la conférence de Yalta (février 1945). Elle fut menée selon un critère de classe en zone soviétique, rapidement confiée aux soins de juges allemands en zones française et britannique, mais directement exercée par des agents américains dans la zone relevant de leur responsabilité, de manière tellement étendue qu'elle finit par s'étouffer elle-même.

8)Manfred Heinemann, Ulrich Schneider, Hochschuloffiziere und Wiederaufbau des Hochschulwesens in Westdeutschland,1945 – 1952 (Bildung und Wissenschaft, Bonn 1990), pp. 2-3 and passim. Voir Die Entnazifizierung in Baden 1945-1949 (W. Kohlhammer Verlag, Stuttgart 1991) concernant les épurations des enseignants allemands par les autorités françaises dans la région allemande de Baden. Entre 35 % et 50 % des enseignants dans la partie de l'Allemagne contrôlée par les Américains ont été suspendus d'enseignement. Le pourcentage des enseignants épurés par les autorités françaises s'élevait à 12-15 %. Voir Hermann–Josef Rupieper, Die Wurzeln der westdeutschen Nachkriegesdemokratie (Westdeutscher Verlag, 1992), p. 137.

9) Le romancier et ancien militant national-révolutionnaire Ernst von Salomon décrit cela dans son roman satirique Der Fragebogen, et montre comment les « nouveaux pédagogues » américains arrachaient parfois des confessions à leurs prisonniers avant de les bannir ou même de les expédier à l'échafaud.

10)Caspar Schrenck-Notzing, op. cit., p 140.

11)Cf. Josef Schüsslburner, Demokratie-Sonderweg Bundesrepublik, Lindenblatt Media Verlag, Künzell, 2004, p. 631.

12) Ibid., p. 233.

13)Ibid., p. 591.

14)Tomislav Sunic, Titoism and Dissidence, Peter Lang, Francfort, New York, 1995.

15)Ainsi, sur proposition initiale du conseiller spécial du gouvernement britannique Omar Faruk, l'Union européenne s'apprête-t-elle à éditer un lexique politiquement correct destiné aux dirigeants officiels européens impliquant de distinguer soigneusement entre islam et islamisme, et de ne jamais parler, par exemple, de « terrorisme islamique » (source : www.islamonline.net/English/News/2006-04/11/article02.shtml)

16)Alain Finkielkraut, « Résister au discours de la dénonciation » dans Journal du Sida, avril 1995. Voir « What sort of Frenchmen are they? », entrevue avec Alain Finkielkraut in Haaretz, le 18 novembre 2005. A. Finkielkraut fut interpellé suite à cet entretien par le MRAP, le 24 novembre, pour ses propos prétendument anti-arabes. Le 25 dans Le Monde, il présente ses excuses pour les propos en question.

17)Alain de Benoist, Schöne vernetzte Welt, « Die Methoden der Neuen Inquisition » (Hohenrain Verlag, Tübingen 2001, pp. 190-205).

samedi 20 juin 2009

En hommage à St Exupéry, comme découverte .



Lettre de Saint-Exupéry au général X (écrits de guerre, l'Afrique du Nord 1943-1944)

"Cher général,

En octobre 1940, de retour d'Afrique du Nord, où le groupe 2/33 avait émigré, ma voiture étant remisée, exsangue, dans quelque garage poussiéreux, j'ai découvert la carriole à cheval . Par elle, l'herbe des chemins, les moutons et les oliviers . Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure, derrière les vitres, à 130 km/heure . Ils se montraient à leur rythme vrai, qui est de lentement fabriquer des olives . Les moutons n'avaient plus pour fin exclusive de faire tomber la moyenne . Ils redevenaient vivants . Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine . Et l'herbe aussi avait un sens, puisqu'ils la broutaient . Et je me suis senti revivre, dans ce seul coin au monde où la poussière fut parfumée .

Ainsi je suis profondément triste- et en profondeur . Je suis triste pour ma génération, qui est vidée de toute substance humaine . Qui n'ayant connu que le bar, les mathématiques et la Bugatti, comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd'hui entassée dans une action strictement grégaire, qui n'a plus aucune couleur . On ne sait pas le remarquer .(...)

(...) Ah général, il n'y a qu'un problème, un seul de par le monde . Rendre aux hommes une, signification spirituelle . Des inquiétudes spirituelles . Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien . Si j'avais la foi, il est bien certain que, passé cette époque de « job nécessaire et ingrat », je ne supporterais plus que Solesme . On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de belote et de mots croisés, voyez vous ! On ne peut plus . On ne peut plus vivre sans poésie, couleur, ni amour . Rien qu'a entendre les chants villageois du XVème siècle, on mesure la pente descendue . Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez moi) . Deux milliards n'entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot . Se font robots . Tous les craquements des trente dernières années n'ont que deux sources . Les impasses du système économique du XIXème siècle . Le désespoir spirituel . (…)

Les hommes ont fait l'essai des valeurs cartésiennes : hors les sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi . Il n'y a qu'un problème, un seul, redécouvrir qu'il est une vie de l'esprit, plus haute encore que la vie de l'intelligence . La seule qui satisfasse l'homme .Cela déborde le problème de la vie religieuse, qui n'en n'est qu'une forme (bien que, peut être la vie de l'esprit conduise à l'autre nécessairement). Et la vie de l'esprit commence là où un être « vu » est conçu au dessus des matériaux qui le composent . (…)

Faute d'un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente six sectes qui se dévoreront les unes les autres . Le marxisme lui-même, trop vieillot, se décompose en une multitude de marxismes contradictoires. (…)

L'homme robot, l'homme termite, l'homme oscillant d'un travail à la chaîne, système Bedaux, à la belote . L'homme châtré de tout son pouvoir créateur et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson . L'homme qu'on alimente en culture de confection, en culture standard, comme on alimente les bœufs en foin . C'est ça l'homme d'aujourd'hui .

La substance même est menacée . Mais quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps . Qui est celui du sens de l'homme . Et il n'est point proposé de réponse, et j'ai l'impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde . (...) "

samedi 7 mars 2009

Kairos.

Kairos.


"Le Kairos est le temps de l'occasion opportune. Il qualifie un moment.« Maintenant est le bon moment pour agir. » Pour Aristote, dans L’Homme de génie et la mélancolie (traduction, présentation de J. Pigeaud, Payot, Rivages, 1988, p. 88),


« Le mélancolique est l’homme du kairos, de la circonstance. » Wikipédia.


"Un homme attaché aux bonnes manières et au bon sens est incapable d'affronter le destin. Le moment présent peut se réveler être le moment crucial, le moment crucial peut bien être le moment présent. Si en un instant ta vie se joue, alors tu dois être prêt à la jouer en un instant. A ce moment la pensée de la mort ne dois pas t'arrêter. C'est cela, l'entrainement à la mort.Il n'y a rien de plus important, le moment venu, qu'un zèle fervent. La vie est faite de cette ferveur, ce feu qui se renouvelle à l'infini.L'essence de la réflexion n'est pas la sagesse, mais le recul, la temporisation. L'homme doit préférer une attitude excessive à un comportement intelligent et discret.


Il doit se monter excessif jusque dans son obstination. Lorsque la modération prévaut dans la réalisation d'une action, les conséquences risquent de se réveler totalement insuffisantes. (...) quand quelqu'un pense qu'il est allé trop loin, c'est qu'il ne s'est pas trompé.Je ne sais comment vaincre les autres mais je sais comment me vaincre moi-même. La quête d'une vie ne connaît pas de fin. Un homme qui pense qu'il est arrivé est un homme malavisé. Si nous voulons découvrir le chemin de l'accomplissement, il nous faut continuer à penser que les résultats obtenus ne sont jamais totalement satisfaisants et continuer à explorer les pistes qui jalonnent notre vie. La vérité ne se situe pas dans un endroit, mais dans la quête même de la vérité. " Extraits du Hagakure.


Le moment présent peut se révéler être le moment crucial, le moment crucial peut bien être le moment présent.


Le temps n'est pas linéaire, il est fait de spirales qui s'enroulent sur des singularités ; la théorie des catastrophes rejoint cet enseignement . J'affirme que nous atteignons le point d'involution de siècles d'histoire de la pensée, même si la civilisation matérielle peut encore un peu durer avant de rentrer dans le mur écologique .


Cette époque est celle d'une grande confusion, où le monde apparait réfracté multiplement par une cascade de fragments . Mais la crise de la pensée a atteint un point de non-retour . Les traditions intellectuelles les plus diverses convergent puissament vers la déconstruction de l'Univers libéral, qui est exténué, aux portes de la mort . Le monde s'effondre, implose . L'ancien monde ne tient que par la force de l'habitude .


La singularité, le Kairos, est l'imprévisible même . La faiblesse et la confusion proviennent de la perte des repères spirituels qui provoque l'angoisse de mort . Les solutions proposées sont infimes, désarmées, faute de radicalité . Car au contraire de toute autre époque du monde c'est la radicalité qui devient la plus forte lors du Kairos ; la moindre acceptation d'une partie fonctionnelle du Système empêchant la solution du chaos spirituel . Et donc, aucun travail idéologique partiel ne peut résorber la grande angoisse du monde, ne peut être un point d'arrêt de l'effondrement à venir . Les arrêts prévisibles seront des bulles illusoires de sécurité .


L'idéologie radicale devient une puissance politique ; elle ne doit pas étouffer la pensée qui est supérieure à elle, mais pas non plus craindre la fausse conscience des modernes . L'idéologie est une arme politique, non une sagesse ; technique et non poiésis . Sa détermination et sa fermeture en font une arme . L'idéologie comme arme n'est pas le lieu du doute, mais du fanatisme de fer - mais d'un fanatisme enfermé dans une sphère déterminée, comme la science ; pas d'une totalité spirituelle . Le fanatisme de fer n'est pas une adhésion sectaire mais la réponse armée à la guerre qui s'ouvre.


En aucun cas l'idéologie ne peut être rectrice du spirituel .


J'ai vu, moi qui vous parle, des universitaires modérés, issus de la gauche, désarmés devant "la modernité", mais conscient de la gravité de la crise . Le monde, la pensée sont malades même à leurs yeux . Au fond, leur discours et celui de l'Encyclopédie se rejoignent dans un confluent massif : lors du Kairos, les yeux s'ouvrent et le monde rêvé de l'idéologie -racine du Système laisse voir sous ses vêtements chamarrés des ruines, des cendres et des lueurs d'incendie . La guerre métaphysique est toujours déjà présente dans le Système, mais lève son Aurore de visibilité .


Le moment présent peut se révéler être le moment crucial . Le moment crucial peut bien être le moment présent.


Dieu est mort, et c'est nous qui l'avons tué . (Nietzsche.) Pierre Legendre, comme Michéa, parle de fiction des mondes symboliques pour en déplorer la perte, mais il ne peut la combattre, car la réalité l'emporte sur la fiction. Au moment crucial, c'est aux croyants qu'il appartient de déplacer les montagnes .

mercredi 28 janvier 2009

Le lien entre les sexes à l'oeil encyclopédique.

(Goya)


Si l'on évoque les archées, les principes souterrains, du libéralisme moderne comme idéologie structurant les relations entre les principes des sexes, on ne rencontre pas les longues larmes des enfants et des femmes bafouées par un patriarcat imaginaire, et même produit par l'imaginaire idéologique du libéralisme, mais bien le souvenir de la puissance de destruction du spectacle idéologique du Prince de Nicolas Machiavel, citoyen de Florence, ou encore du plus délicieusement cynique darwinisme social . On s'en voudrait aussi de ne pas évoquer Marx, Manifeste...

« Partout où elle (la bourgeoisie) a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.
La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.
La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. »

...et Freud, Totem et Tabou . Pour faire court, ce texte sera particulièrement brutal . Il est encore temps de rire, de condamner cette horrible et immature posture de l'excès, et de revenir à un site convenable . Vous êtes prévenus . Sinon, afin de vous préparer à cette brutalité, je commence une longue introduction sur l'idéologie moderne.

Le spectacle idéologique est cette forme de représentation du monde que jouent les représentations politiquement correctes sous les espèces de leur sémantique, syntaxe et pragmatique spécifiques . Y correspondent toutes les formes de novlangue . Ces représentations décrivent le monde, mais comportent des abîmes de négation implicite . Cette matrice combinatoire sémiotique repose sur un codage explicite, la langue, et un codage implicite que doivent connaître les locuteurs, à la manière tourmentée des précieuses ridicules . Plus encore, les interlocuteurs doivent rester conscients qu'ils transforment une façon de parler « trop populaire ». On pourrait dire d'un point de vue sévère, mais parfaitement juste, qu'ils savent qu'ils mentent, et qu'ils savent ne pas pouvoir dire comme ils pensent . Ainsi la figure publique du bon Prince, et de l'apparat verbal qui l'accompagne, et la réalité de son être dévoilée par le Prince. Dans le spectacle idéologique, il est des sens qu'on ne peut évoquer, des phrases que l'on ne peut pas former, des phrases que l'on ne doit pas prononcer.

Mais ces limites strictes n'appartiennent pas à l'essence de la langue comme matrice combinatoire, et sont de nature «morale », non linguistique . Une proposition non politiquement correcte peut être correcte en sémantique, syntaxe, et même pragmatique, si l'aspect normatif des contextes d'énonciations est mis de côté au profit de la rectitude analogique à une situation référée et a l'efficacité de la communication .
De ce fait même ces sens, propositions, occurrences de phrases sont des êtres en puissance, dotés de la force inhérente à l'être ; et il est linguistiquement possible (et défendu) de les évoquer, de les former, de les prononcer . Ces faits de langage peuvent donc se défendre dans un contexte de véridiction, et non d'intimidation moralisatrice typique de la tyrannie floue.

Par ailleurs, il n'est nul besoin d'interdire ce que la langue ne peut réellement pas dire, et pour poser des interdictions, le politiquement correct doit les viser, voire les prononcer en les entourant de mille précautions qui consistent à les couvrir d'opprobre. Ainsi le politiquement correct diffuse-t-il de lui même ce qu'il veut interdire . Mais c'est une naïveté de s'en réjouir! Car ce langage si particulier est un langage de pouvoir, de construction du monde avec des cubes, et non un langage d'édiction de l'Être, une recherche obscure de transparence . Un langage de pouvoir structure en miroir les opposants au pouvoir, du moins ceux qui sont trop faibles pour n'être que des contraires, et non pour produire un contre pouvoir contradictoire, car imprégné d'altérité au monde du règne de ce pouvoir . Et ainsi le langage du pouvoir fournit de lui-même son contre-discours à ses ennemis les plus simples . Prendre la posture de rebelle à lui même que te tend ton ennemi est une tentation , et cette tentation est celle de lui obéir en lui désobéissant comme il entend qu'on lui désobéisse . C'est pourquoi les ennemis simples d'un pouvoir sont ses créatures, comme le Diable est créature de Dieu.

Illustration : dans le champ qui nous occupe, le machisme est une création du féminisme.

Non seulement le pouvoir construit dans son idéologie ( qui comprend aussi tout les signes, y compris iconiques, de sa matrice combinatoire sémiotique) l'image de ses ennemis , mais il les produit tels qu'il les veut ; et quand ceux-ci sont autres, il peine à les identifier, et soit les rallie à ses ennemis simples, soit ne les comprend pas, et les pose comme d'inoffensifs excentriques . Voyez l'image des chrétiens au début de l'Empire pour les païens.

Le politiquement correct qui décrit les relations entre les principes des sexes ne cherche pas à dire la vérité, mais à dire ce qui lui paraît correct de dire, au regard de sa perspective bornée et puritaine . Et de fait le mensonge est omniprésent dans nos discours publics . Nos mots jouent la représentation du règne du bien là où nous savons obscurément, voire très clairement, que le mal triomphe . Nous sommes incapables d'énoncer simplement la gravité de « la crise » que vit le monde dans sa réalité . Tout le monde sait de nos jours plus ou moins que dans certaines circonstances, un certain type d'homme, dans certains types de fonction de commandement, ne peut pas dire la vérité . Que ce qui est dit est dit en considérant non pas seulement le sujet sur lequel on parle, mais les effets escomptés de ce qu'on dit, les intérêts en jeu, les attentes supposées de ceux qui écoutent, la susceptibilité des associations qui se jouent comme représentantes médiatiques de « communautés » etc . Par exemple un représentant des industriels sur la réalité de la pollution des eaux . Pourquoi alors ce jeu médiatique de l'écouter, de le diffuser, puis de tenter rituellement par « des questions courageuses » de lui faire reconnaître superficiellement le caractère trompeur de ses propos, jeu de journalistes? On ne peut donner comme réponse que chacun doit jouer son jeu .

Il demeure ce fait essentiel de l'Âge de fer : chacun cuide avoir défaut, les mots sont usés, on ne peut plus les dire . En langage moderne, la parole a perdu son pouvoir, et les poètes sont déchus . Il est une vérité alors qu'il ne faut pas dire, c'est que si le langage ne sert plus la recherche sincère du vrai et du bien par la dialectique, alors une grande part de la justification « théorique », représentationnelle, de la Démocratie s'effondre, comme le maintien effectif et la multiplication de privilèges en URSS sapait la justification « théorique » du système communiste . Et qui y croit encore, à cette démocratie « théorique »?

Les libéraux eux mêmes creusent sa tombe par des arguments qui valent sur le marché de l'argument, c'est à dire un marché structuré par une clientèle de personnes peu rigoureuses et avides de réconfort pour leur egonigologie . En voici des exemples :

De quel droit d'ailleurs se réclamer de la vérité quand on parle ou qu'on écrit? N'est ce pas un abus de pouvoir? N'y a-t-il pas une vérité pour les hommes, une pour les femmes, une pour les blancs, une pour les noirs, etc? N'est ce pas au nom de la vérité qu'on a commis tant de crimes? Le voisin artisan du penseur n'y a-t-il pas un droit égal? N'est ce pas un crime contre la diversité que de prétendre à la vérité? Et sommes nous dans la tête de notre frère, pour comprendre réellement sa pensée à partir de ses mots, dont la motivation est confuse pour lui même d'abord, entre les dynamiques inconscientes, l'illusion sociologique, l'influence médiatique?

Mais cette motivation confuse n'est-elle pas déjà présente dans l'énonciation de tout argument de la motivation confuse de l'énonciation, comme l'argument sceptique se réfute lui même ou prétend à une autorité supérieure qu'il prétend nier ? En clair touts les arguments sur la relativité de la vérité sont autoréférentiels, et la vérité est que l'idée de vérité est au fondement de toute parole et donc de toute communauté humaine . La critique moderne de la vérité est parallèle par son entéléchie à la dissolution moderne de la communauté.

Comme si l'énonciation de la vérité nécessaire n'était pas la trompette de Jéricho qui fait tomber les murailles du sujet, du problème subjectif . Je dis deux plus deux égale quatre : a-t-on besoin d'être dans ma tête pour me comprendre? Et où est l'abus de pouvoir sur celui qui prétend que deux plus deux égale cinq? Que sans intervention deux êtres humains du même sexe ne peuvent procréer? Cela n'est pas autre chose que le dire de l'être, le constat . C'est cette possibilité pour tout homme de constater qui permet le témoignage, et la science . Ce que j'observe dans une expérience reproductible, je peux arriver à le décrire d'une manière à laquelle tout homme doué de raison s'accorde.

Chaque homme a un droit égal à la vérité, cela ne veut pas dire que chacun appelle vérité sa propre fantaisie ; cela veut dire que nul n'a de droit sur la vérité ; la vérité s'impose également à tout homme doué d'intellect, et qui se soumet à son intellect . Car cet intellect peut être pensé, avec raison, et vécu, comme une limite à la toute puissance désirée du moi . Et cela est intolérable aux modernes, et de fait la manipulation consciente et volontaire de la vérité est un trait caractéristique des tyrannies modernes : « c'est moi qui décide qui est juif ! » disait Göring . Et l'ennemi aimerait tant dire, ou dit : « c'est moi qui décide qui est libre ! » quand bien même il serait accablé de la certitude intime de sa servilité, « c'est moi qui décide qui est fils de qui ! », « c'est moi qui décide la réalité de l'homoparentalité!». « C'est moi qui décide ce que je désire ! » Car qu'est ce que le libéralisme individualiste, sinon la toute puissance bécassière du moi ? Cette posture n'est-elle pas la plus séduisante sur le marché de la posture, la plus réconfortante pour l'ego de tant de flammes infimes, qui prétendent organiser un univers qu'elles reflètent à grand peine, en minimes fragments désarticulés, naufragés?

La diffusion médiatique de tous ces faux jugements connus comme tels réplique indéfiniment la distinction entre le peuple qui y croit, faute d'avoir aucune autre information pour se distancier des propos, et les élites qui savent ; chacun est ainsi rassuré.
Quand au jeu des personnes médiatiques, il ajoute la connivence au pouvoir en diffusant de manière irresponsable ses messages (car ce ne sont pas les médias qui seront accusés si des experts diffusent des fausses nouvelles, mais uniquement les responsables dont on a diffusés les messages en se doutant bien qu'ils mentaient), à la connivence à « l'élite des auditeurs » en critiquant avec discrétion et onctuosité . La déconstruction toute relative de la représentation du pouvoir est ainsi la chose du monde la mieux partagée.

Mais la déconstruction de la représentation idéologique est beaucoup plus dure dans le cas des liens entre les sexes . L'idéologie a été apprise dans la famille, dans l'école, comme Arendt disait que sous le nazisme il était difficile de douter que les juifs étaient d'une essence différente des autres hommes, puisque tout l'espace public était structuré sur cette position . Là le monde représenté est aussi le monde vécu ; car la plupart des hommes construisent leur vie et leur identité personnelle réfléchie sur le socle des idéologies qui saturent l'espace de la langue . Comme le lierre, trop flexible pour produire des formes par son entéléchie propre, les hommes suivent les formes sur lesquelles ils poussent . Cette plasticité ne doit pas faire penser que le lierre peut se passer de conditions fondamentales d'existence pour conserver son essence . A force de trop domestiquer, on produit des monstres, bonsaïs étranges ou pékinois à la face écrasée . Il en est de même de l'homme domestiqué des modernes.

Là où ça parle, et où ça décrit un monde possible, la plupart des hommes de ce temps disent je parle ; et ce qui est parlé, il le voient, le sentent, le touchent, en vivent, car toutes les perceptions sont informées par la matrice mise en place dans leur chair . Et ce qui ne correspond pas à cette matrice est rejeté dans les ténèbres du dehors et de ce fait renforce la matrice . En conséquence la critique de ces mondes d'ombres et de fantômes les fait-elle réagir avec la violence proche de l'hystérie de celui qui se sent menacé dans son être même, et avec raison, car c'est bien la survie même de leur essence factice si laborieusement construite, et dotée à grand prix d' « estime de soi » qui est en jeu . Méfie- toi de ton attention, lecteur, elle est celle d'Ulysse face aux sirènes . Ainsi le succès vient-il en son temps au bavard, qui dit ce que tout le monde pense en prenant la posture du rebelle ; tandis que celui qui passe derrière les décors du siècle est laissé dans l'ombre où il va de lui même, par curiosité, comme un danseur de la nuit . Merveilles et délices des ténèbres, de l'arrière des décors, des greniers oubliées, des désirs enfouis . La désillusion est toujours cruelle pour l'outre gonflée de vent . Ainsi le penseur doit-il être cruel, et d'abord cruel envers lui-même .

La chouette, figure de la gnose, scrute les ténèbres, et éveille l'homme morcelé par ses cauchemars, au corps imbibé d'une sueur de mort, enfermé dans ses draps moites comme dans un linceul, par son appel spiralé et mélancolique . Mais il n'est rien de grand sans douleur ni mélancolie. Et rien de grand sans cauchemar...

« Transformez vous ! » disait Origène . Et comment se transformer sans excès sur la situation présente, sans feu, sans violence, sans les abîmes de la mer et du Léviathan ? Quand le siècle présente les caractères de la plus profonde dégradation de ce qui fait la grandeur de l'homme, qui a tort, le réformé malade qui se révolte, comme Luther, ou la Rome corrompue qui est devenue, du cadre universel de la chrétienté, un parti des guerres qui déchirent l'Italie? L'excès ne peut durer s'il est une posture adolescente ; mais l'excès le peut, durer et endurer, s'il est une position consciente d'elle même dans une situation dépourvue d'équilibre . L'excès qui dure a pour nom guerre . Et la relation entre les sexes est un champ essentiel de la guerre.

La Révolution française a été un processus destructeur , qu'il faut juger à son entéléchie ; mais ce caractère de malédiction ne doit pas faire oublier qu'elle était, de l'aveu même de Joseph de Maistre, le châtiment d'un régime qui avait travaillé très longtemps et méthodiquement à se détruire lui même . Ainsi la sanglante morsure du Diable n'est-elle pas , en elle même, injuste .

Donc, serre les mâchoires, lecteur, car ce texte risque de fouiller parmi tes tripes, de t'arracher le cœur et de le tendre à la morsure du soleil . A la verticale du Soleil invaincu se trouve l'éblouissement, la brûlure, la folie caniculaire, le départ du monde des hommes ; mais sous ce soleil nu se trouve aussi la vérité, l'alliance des énormes mouvements des Temps et de l'éternité, l'étoile de l'Alliance . Moult a appris qui beaucoup ahan!

La représentation libérale du rapport des siècles est l'égalité des sexes et des personnes . L'égalité est une notion quantitative peu appropriée au monde des liens : cela doit être médité . Les gens se rencontrent, se séduisent, s'aiment, se conjoignent, se lassent, se séparent librement . Les liens les aident à s'épanouir comme eux même aident leurs enfants à s'épanouir. C'est le développement de la personnalité, la libre exploitation de ses atouts . Dans la représentation libérale, il n'y a pas de liens entre les sexes, et de toute façon pas de société, mais des liens entre les individus, dont certains sont économiques, d'autres juridiques, biologiques, d'autres sexuels . L'individu étant tout puissant, le lien biologique comme la filiation n'est au fond qu'une potentialité qu'une volonté individuelle vient confirmer avec l'accord de l'État, qui veille à ce que la volonté individuelle s'exprime librement . Le seul lien légitime est le lien contractuel ; sauf si l'individu ne se montre pas assez responsable de sa liberté et doit être déchu de son libre vouloir pour menées contraires à la volonté d'autrui, comme le vol, ou le viol .

Le problème de la représentation idéologique n'est pas d'être « idéalisée » au sens de pauvre en monde, ou « fictive », ce qu'elle est du reste ; son problème authentique est d'être une partie fonctionnelle d'un système global, et de prétendre être ce système global . L'entéléchie du système global est par nécessité donc très différente de la finalité posée par l'idéologie . L'entéléchie est la finalité immanente du Système, l'état vers lequel il se dirige comme par une dérive lourde d'une formidable inertie, malgré les finalités posées par les « acteurs », qui sont bien des acteurs mais qui ignorent ce qu'ils actent . Les acteurs peuvent identifier une entéléchie et souhaiter sa perpétuation, comme la « croissance économique », mais il ne peuvent la garantir en réalité . Ils peuvent souhaiter l'arrêter, et constatent leur impuissance, quand le lent mouvement entéléchique tient son inertie d'un passé qui échappe à leurs prises, comme le « réchauffement climatique ».
Nous constatons, concernant par exemple les liens entre les sexes dans notre siècle, des faits extrêmement contradictoires : l'exhibition de la sexualisation des fillettes, voyez little miss sunshine, et la chasse au « pédophile » ; l'exhibition de femmes sexuellement désirables et la réalité de la contention de masse , la multiplication et la brutalité des condamnations pour mœurs, qui représentent plus de la moitié des prisonniers de droit commun, les pointeurs, dans un monde violent et corrompu ; la commercialisation des corps et le rejet idéologique de la femme objet qui s'affiche partout, etc...

Face à ces contradictions l'interprétation libérale est de dire que la société est le lieu de rapports de force et de discussion qui remet sans cesse en cause ces propres normes, pour la plus grande liberté de tous, et que nous avons dans ces faits le reflet d'une saine diversité . Mais une telle conception de la présence criante de contradictions est une pensée simpliste . Le monde n'est pas formé de fragments, de choses en soi fermées sur elles mêmes, sans liens entre eux, ce qui rendrait impossible toute cosmologie globale . Il faudrait pour cela que les règles physiques qui s'imposent là disparaissent ailleurs ; ou même qu'aucune règle ne puise être trouvée . A l'évidence, ce n'est pas le cas .

La pluralité des règles montre davantage un emboîtement dimensionnel non contradictoire, et hiérarchisé par l'émergence de nouvelles règles, que la pluralité de règles dans des espaces analogues . Le monde est une unité systémique, un tissage de liens autant et plus que de choses, un kaléidoscope dans un miroir . Il est donc nécessaire de poser en principe que les contradictoires apparents de la société doivent produire une entéléchie unique, et une entéléchie tellement puissante et éloignée de la représentation commune qu'elle nous aveugle . La production de l'aveuglement peut d'ailleurs faire partie de l'entéléchie . Mais continuons de survoler l'idéologie .

Le lien contractuel garanti par l'État pose la toute puissance individuelle qui légifère en son ordre : je peux vouloir désirer tout adulte responsable, et ainsi il est légitime de désirer dans les limites de la Loi . Fétichiste du parapluie noir, j'ai le droit de « m'épanouir librement »avec ma collection ; d'être librement esclave d'une relation sadomasochiste ; ou encore, pauvre, de coucher librement avec des riches pour de l'argent, ou mieux considéré, de le faire en spectacle payant. Il n'y a aucune autre définition d'un lien sexuel valable que le respect de la libre volonté d'autrui, ce qui interdit l'usage de drogues facilitatrices, de relation avec des mineurs, de rapport de force explicite . Le politiquement correct voudrait même rendre le consentement explicite à chaque rapport sexuel . Peut être faudrait-il des témoin publics, qui puissent être garants de ce consentement . Car en son absence ce consentement resterait douteux, enfermé dans la relation des parties en cause en cas de litige bien compréhensible . Sachant cependant que je peux tout aussi librement changer d'avis entre mon consentement explicite et l'heure du rapport sexuel ; voire même, cela se voit, pendant le rapport, lequel se divise alors en deux parties, d'abord légitime, puis illégitime . Encore qu'un avocat pourrait plaider l'absence de viol, la pénétration ayant été consentie, mais il ne faut surtout pas s'interrompre.

Le lien entre les sexes se structure logiquement comme un marché ; les beaux, les demis beaux, les laids...s'apparient avec des individus de « valeur » identique, avec les écarts possible dus à la différence de statut social . Il est inutile de rajouter à ce sujet ce que Houellbecq a écrit de ses souvenirs du Cap d'Agde . Ainsi les puissants, aussi âgés et laids soient-ils, trouvent des services chez les hommes et femmes qui usent de leurs charmes pour développer leur puissance . L'exhibition de la richesse est ainsi une étape utile, voire indispensable chez ceux à qui le nécessaire manque, pour le séducteur, a travers vêtements, accessoires, coiffure et autres . Cette réalité brute suffit à faire d'un logo d'une marque chère un élément de l'apparence inévitable, quand bien même le support de ce logo n'aurait aucun intérêt sans lui .
La valeur du logo dépend de la communication de la marque, et pas du vêtement réel . Celui qui le porte rentre ainsi dans le monde enchanté de l'image de marque, et la laideur des cours d'immeuble devient le château de Christian Dior par la magie d'une pièce de vêtement . Mais comme la drogue, et le carrosse de cendrillon, cet effet ne dure pas . Dès que des gens dévalués s 'exhibent trop avec ces insignes, ces insignes deviennent le signe ironique du looserprinzip, de celui qui se la joue.

C'est pourquoi la presse féminine mêle justement valorisation de la femme, actualisation constante de cette valorisation, et libération de celle-ci, la femme étant libérée par sa puissance propre sur le marché de la bonne moeuf.

Hérodote raconte que dans un peuple d'Asie, chaque année, les filles nubiles étaient ainsi partagées . Elles étaient mises aux enchères en commençant par les plus belles ; ainsi les plus riches avaient-ils les plus belles . Puis les prix baissaient, et enfin l'argent gagné permettait de payer aux hommes pauvres la dot qui leur rendrait acceptable un mariage avec une femme laide . Ce système permettait de redistribuer de la richesse en s'appuyant sur les relations entre les sexes . De nos jours la redistribution s'effectue par l'ascension sociale des femmes belles par leurs relations . La séduction est un capital qu'il faut valoriser sur un marché, comme la compétence, et au moins autant que la compétence . La vérité oblige à dire que le système décrit par Hérodote, qui à première vue est si étrange, n'était pas si éloigné du nôtre dans sa réalité, quand bien même il l'est dans la représentation.

Je répète : la logique de travail et d'épargne de la marchandise pousse les femmes à se valoriser sur le marché du sexe. La valorisation passe par le calcul, la rareté qui fait monter les prix et le refus de la gratuité . La libération de la femme » en fait une marchandise sur un marché . Le marché, selon l'expression d'Hayek, est cette organisation politique qui oblige les hommes à être rationnels, en clair qui les oblige à se comporter selon la matrice de comportement du calcul de l'intérêt individuel construit par l'oligarchie.

Si l'oligarchie oblige les hommes à se comporter selon une matrice qu'elle a elle même produite, c'est nécessairement, si je me place dans cette même matrice, qu'elle y a un intérêt . Voilà le miracle ; si chacun cherche son «intérêt individuel » défini comme un ensemble de conditions matérielles, c'est à dire un intérêt défini dans une ontologie unidimensionnelle et horizontale, alors l'intérêt de l'oligarchie est servi . C'est le bras invisible...mais l'oligarchie elle même, Marx a raison sur ce point, ne porte que l'entéléchie du Système général . En clair donc, les liens entre les sexes dans l'Âge de fer servent l'entéléchie du Système général . La liberté qui s'y manifeste est une délégation de la domination du système, « la diffusion moléculaire de la contrainte dans le quotidien ».

Autrefois l'oligarchie a considéré utile la croyance à l'Enfer, comme créant un Univers où la recherche de l'intérêt individuel conduirait au respect de règles morales : « je n'ai qu'une âme et je dois la sauver », où l'âme est déjà une possession, un capital qu'il faut gérer au mieux pour en avoir des récompenses . Ce temps est passé, et le marché est suffisant ; ainsi la mondéité inculquée par l'oligarchie peut-il valoriser davantage la liberté et le désir . Un progrès? Amis! Lors de la guerre de Sécession, des blancs se sont déchirés pour savoir comment exploiter des noirs, par l'esclavage ou par le salariat : mais personne n'a demandé leur avis au noirs, et personne n'a envisage de leur donner la terre, la maîtrise du capital . Les débats de l'oligarchie sont de cette forme, et non de la forme de l'insurrection de Spartacus . La liberté que donne un maître cruel et calculateur peut-elle être plus qu'un paradoxe, un malentendu?

Je répète, mais comprendre c'est relier, et donc dépasser le morcellement des choses comme des écrits :
« Quant à l'oligarchie, elle a délégué l'oppression par capillarité à tous ceux qui étaient des opprimés de l'ordre patriarcal post-révolutionnaire, porté par le Code civil. L'extension du domaine de la lutte est une expression d'une redoutable justesse ; c'est l'extension du marché libéral et de la technique au domaine des relations entre les sexes ; et cette libéralisation, cette constitution des rapports entre les sexes comme un marché a reçu le nom de "libération de la femme", là on on devrait plus justement dire libéralisation de la femme.

La femme est "propriétaire de son corps" comme l'homme du passé était « propriétaire de son âme » et en retire des avantages que l'oligarchie lui facilite par la maîtrise de la conception. La maîtrise de la conception n'est pas seulement une question morale mais une question de puissance . Une question politique, que personne ne place sur ce terrain, car cela s'approche du domaine sensible de la domination réelle, si éloigné de la domination représentée.

Nous en arrivons donc à la question fondamentale : si le désir et les liens entre les sexes sont un problème politique qui engage la domination dans la société humaine , quelle forme de domination le lien moderne met-elle au jour?

Pour bien comprendre ce moment crucial de la recherche, il faut en revenir à la fonction du marché dans l'Âge de fer . La fonction du marché est comparable à celle de l'Etat ; elle est de contrôler l'allocation des ressources rares . Elle est de freiner l'indéfinité des désirs pour aboutir à un partage de ces ressources en limitant les risques de conflagration . Le marché, c'est la poursuite de la guerre par d'autres moyens . La guerre entre hommes fait place à la guerre contre les choses, arraisonnées par la technique et le droit de propriété ; et de ce fait la destruction se porte vers « la nature » . La nature est vue comme ennemi et source de richesse, comme est vue la baleine dans Moby Dick .

Le gouvernement traditionnel des choses permet de les mettre au service des fins les plus hautes de la communauté, son adoration, sa gloire, et dernièrement sa prospérité . Dans notre âge les choses sont au service de la prospérité matérielle, de la maximisation de la puissance matérielle . La gestion, le bon usage des choses, y compris le développement durable, consiste à les considérer comme des consommables ou du capital ; le développement durable insistant davantage sur l'aspect de capital à préserver . L'écologie porte la face puritaine du capitaliste là où sa face hédoniste se montrait davantage dans la consommation .

Le marché des liens sexuels à l'Âge de fer remplace un fonctionnement où les liens des sexes étaient mis au service du tissage fin de la communauté des hommes . Ainsi le mariage entre deux lignées royales était-il l'archétype du mariage, un lien de service réciproque entre deux lignages . L'entéléchie de la société traditionnelle est de maximiser le tissage, d'éviter au mieux les divisions, d'aller vers l'Un . Une telle démarche ne peut poser la toute puissance de la volonté individuelle, mais au contraire l'encadrer strictement . De même, ma beauté est-elle dans une telle société un atout très relatif, et le modèle de la beauté féminine est la beauté maternelle avec ses flots de chair, et celui de la beauté masculine la prospérité paternelle avec son estomac protubérant .

On conserve, à l'usage des hommes de haut désir, la possibilité de types de liens, de liens privilégiant le plaisir, et plus rarement encore de liens salvifiques souterrains, mais secondairement aux liens nécessaires du lignage, de manière clairement distincte et subordonnée . Les femmes qui s'y adonnent sont en dehors des liens habituels de la société, elles sont d'un lieu à part qui peut être inférieur mais aussi supérieur . Ce sujet est à traiter ailleurs . Je précise que les liens de la forêt, les liens sauvages qui exaltent la sauvagerie féminine sans la socialiser, ne sont pas que les liens sexuels ludiques, ceux des hétaïres grecques, des geishas japonaises, mais aussi ceux de l'amour lié à la mort, celui de Tristan et Iseult . L'organisation traditionnelle des relations entre les principes des sexes sera plus longuement traité à part.

Le marché des sexes à l'Âge de fer peut recevoir une compréhension anthropologique dans la perspective de son entéléchie .

Pour les femmes les hommes sont une ressource rare et réciproquement . A un âge de la vie, il devient crucial de s'approprier et/ou de jouir de ces ressources . S'approprier favorise les conduites de contention de l'instinct, la fidélité, le couple ; jouir les conduites de séductions successives . Beaucoup veulent les deux, la jouissance et la sécurité, et comme le dit Pascal dans le discours sur les passions de l'amour, ne risquent guère de ne trouver qu'une confusion très incommode .

Comme pour toute les ressources mises sur le marché il faut valoriser, susciter le désir individuel comme le désir mimétique . Ainsi des femmes construites comme correspondant aux normes de la désirabilité la plus générale et la plus forte sont elles partout visibles, comme toutes les autres ressources possibles . Ces femmes sont déléguées à la publicité du modèle sexuel, à l'exacerbation du désir . Mais l'exacerbation du désir prévoit des voies étroites d'assouvissement . Le pouvoir, c'est de pouvoir dire non aux autres comme oui à soi-même . La frustration des dominés est organisée ; et c'est à la fois ce désir et cette frustration qui sont délégués à la jeune fille par l'oligarchie . Ainsi se justifie l'écart si grand entre l'exhibition de signes sexuels spécifiques dès le plus jeune âge, et la réalité de la contention.

Mais la relation n'est pas plus symétrique dans l'Âge de fer qu'elle ne l'a été auparavant . De manière globale la maîtrise du stock de femmes est un enjeu crucial des compétitions masculines . Plus exactement la maitrise du stock de femmes sexuellement désirables est un enjeu crucial de la structuration de la domination de l'oligarchie, qui comprend des hommes comme des femmes . Voyez le cas de l'Italie de Berlusconi . Berlusconi place massivement ses maîtresses dans ses entreprises et ses ministères . Cet aspect sexuel est un aspect essentiel de son pouvoir, quoique occulté . Plus généralement, c'est un aspect aussi essentiel que caché des groupes politiques que la consommation sexuelle des chefs . Ainsi le chef doit-il s'exhiber avec une femme emblème du modèle sexuel, comme Kennedy tant avec Jackie qu'avec Marylin . On parle des « femmes du chef », et celui-ci peut dire qu'il promeut les femmes . En réalité ce modèle de domination est très proche des sociétés de mammifères où le mâle dominant s'assure du monopole de la relation sexuelle aux femelles, du modèle du harem . Dans le cas présent, ce n'est pas une personne qui s'assure un monopole effectif de la jouissance, mais une caste qui s'assure le monopole de l'archétype de la jouissance spectaculaire, via la production « people », l'éducation sexuelle et la pornographie, et qui s'arroge le monopole de la fixation des règles légitimes d'accès au stock . Le discours spectaculaire n'étant là que pour décrire ces faits comme « féministes », car l'idéologie est indispensable aussi à la survie du système.

Le caractère contradictoire du système, entre la réalité crue et l'idéologie, n'est nullement accidentel, et moins encore une faiblesse ; bien au contraire, c'est cette contradiction intime du système qui lui permet, tel Léviathan, d'assimiler progressivement la totalité contradictoire des vies humaines . Un homme du système peut ainsi toujours vous donner raison, vous « représenter » . Et donc être à votre place, vous rendre inutile . Une femme ministre semble rendre la défense des femmes pauvres inutiles . Et la "parité" fermer toute discussion sur la structure de domination réelle.

Le dispositif du marché des liens, pour être conforme à l'entéléchie du Système, doit favoriser la maximisation de la puissance matérielle . Cette maximisation se produit en faisant appel à la force indéfinie qui a sa source dans le cœur de l'homme, le désir . Le désir indéfini et exacerbé ne peut trouver de satisfaction que dans les règles du jeu du Système . Le désir est formaté par la machine sémiotique du Système . Et seule la consommation ouvre la porte à l'assouvissement du désir . Qui fera croire que la personne qui ne consomme pas peut jouir d'un accès au stock des liens sexuels? Et quel est le modèle de l'objet de désir, sinon celui qui se forme soi même comme objet de consommation, comme dans Star académy? Et combien rares seront ceux qui n'auront pas d'amertume à ce renoncement? Partout l'odeur et la vue de la confiture, et de la confiture nulle part.

Car le lot des exclus du marché du sexe est celui des pauvres de Villon, « Et pain ne voient qu'aux fenêtres » . Et sexe ne voient que dans la petite fenêtre, ou avec des femmes déchues .

Freud dans « Totem et Tabou » reprend l'hypothèse de Darwin d'une horde humaine primitive dominée par un mâle s'arrogeant le monopole des femelles . Il ne faut pas chercher dans ces productions fictionnelles de l'imaginaire « scientifique » une réalité ancienne, mais bien une réalité présente de l'Âge moderne, réalité qui, comme un complexe inconscient se manifeste par la production d'un rêve, ne peut être entièrement vue de manière lucide . Elle ne le peut car trop destructrice pour l'idéologie consciente, positiviste, qui pose que l'homme moderne est guidé par sa raison et maîtrise ses instincts et sa sauvagerie, au contraire du sauvage et du criminel (voir Lombroso). Pour un progressiste, une société comme la nôtre ne peut pas être organisée comme celles des créateurs des « arts premiers », sur l'atavisme et la sauvagerie . Ce genre de société est réservée dans la mythologie positiviste aux « premiers âges ». Il est pourtant évident que l'idéologie positiviste-libérale ne projette et ne connaît rien d'autre qu'elle même, en tant que système d'assimilation de l'autre pour en faire le même.

Freud a pourtant raison sur un point essentiel : Le puritanisme sexuel n'est pas une règle morale universelle, mais l'expression d'une domination, comme (voyez Nietzsche) la morale est l'expression d'une domination . En particulier les milieux dominants ne le pratiquent pas, puisque la domination donne tous les moyens d'un large accès au stock d'humains désirables, hommes comme femmes . Ainsi à toutes les époques, les gens simples pensent les dominants corrompus . Ces derniers sont simplement dans leurs rôles . Le dominant baise . Il nous baise tous, frères.

Dans cette optique, le séducteur, qu'il soit Don Juan et Casanova, est la figure d'une rébellion à l'ordre établi du partage des femmes . Une révolte contre la statue du commandeur . Dans la société ancienne, cet ordre établi est une protection des pauvres contre les appétits des riches . Don Juan use d'une domination brutale ; mais la séduction de princesses par un roturier est une rébellion contre l'ordre dominant mâle . La figure de Don Juan a changé de sens ; d'un grand seigneur méchant homme, on passe au jeune homme rebelle qui a la haine et séduit la femme de son maître ou de son patron .


(Saturne dévorant ses enfants, Goya)






L'ordre dominant mâle était certes favorables aux mâles dominants mais il protégeait la puissance et la dignité des pères pauvres sur leurs enfants-il protégeait le lien familial contre la puissance de séduction des milieux riches . La prospérité du vice est l'effet de cette libéralisation dont la Juliette de Sade fut un des témoins.

La libéralisation de la femme ne pouvait pas gêner les dominants, autant qu'elle pouvait humilier les pauvres ; il était possible de séduire les plus belles femmes des autres groupes sociaux, les filles rurales et rebelles, et d'en jouir librement sans crainte de la loi ; on dépassait allègrement la grisette, la fille sans famille, venue à la grande ville . Le mouvement de recrutement des prostituées est aussi celui du recrutement des maîtresses ; Tex Avery lui même en est témoin . La domination à l'Âge de fer passe par l'humiliation très souvent ; et l'ordre sexuel de l'Âge de fer permet l'humiliation des pères et des jeunes hommes sans fortune, qui voient sans charivari possible des hommes âgés et riches prélever de la jouissance sur leurs génération .

La difficile lisibilité de l'Âge de fer vient aussi d'un brouillage volontaire, y compris pour se tromper soi-même, des structures par l'image, complémentaire du brouillage idéologique .
La structure de domination d'une horde par un mâle dominant forçant les autres mâles à la contention comme marque essentielle de son pouvoir est maintenue en tant que structure analogique, mais la fonction est tenue de manière diffuse et impersonnelle par une caste fonctionnellement divisée, entre discours sanitaire, discours politique, presse people, pornographie, discours « philosophique » et « psychologique », ayant des champs et des auditeurs très éloignés, et ne laissant apparaître aucune unité convaincante . La fonction dominante est secondée par un unee fonction matriarcale, ce qui accentue le brouillage . De plus, la fonction mâle dominante peut être tenue par des femmes dans l'ensemble des situations où elle s'exerce .

Une comparaison me paraît éclairante : lors de la décolonisation, la fonction coloniale, en tant que système de domination fondé sur des échanges inégaux et sur une violence structurelle, s'est maintenue, mais pilotée au profit d'une caste de natifs africains . Le résultat a été l'aggravation de la domination des choses, puisque tout l'aspect symbolique d'investissement qui devait faire paraître positive la colonisation, et la police générale des colonies, a disparu . De plus, la capacité populaire de révolte, soutenue par la domination symbolique injuste du blanc, s'est réduite et dispersée dans les luttes de clientèles pour jouir du pouvoir, aboutissant à des luttes d'extermination entre « tribus » . La domination a pu atteindre un niveau de cruauté et de crudité qu'Amadou Kourouma peint avec justice .

Ainsi une fonction politique peut disparaître du visible et du symbolique, tout en étant exercée avec d'autant plus de violence qu'elle est niée .



La réalité de cette structure de l'Âge de fer demande à croiser les clips de MTV, où un mâle dominant danse avec ses femelles ; la presse exaltant les maîtresses des hommes riches, les claudettes, les femmes maîtresses ministres, les ex-miss qui percent en politique...une structure est quelque chose qui se réplique à toutes les échelles, et ainsi les étoiles, les stars, se réfractent indéfiniment dans la société, dans les yeux mais aussi comme modèles, habitus de vie et d'être au monde . La jeune fille de Tiqqun est une déléguée du pouvoir de la fonction phallique, comme toute femme exaltant le pouvoir féminin de séduction sexuelle en général . En clair, l'hystérocratie supposée par certains auteurs n'est qu'une apparence, une représentation, du pouvoir plus étroit d'une caste . La "guerre des sexes" est une représentation aliénée de la diffusion moléculaire de la domination .

Très justement, Virginie Despentes dans King Kong théorie évoque l'infantilisation que produit le pouvoir absolu de la mère . Ce principe matriarcal est bien présent, comme la deuxième face de la même pièce que la fonction phallique . La fonction matriarcale fait écho à la fonction phallique dans le processus cyclique de la domination .

Très simplement, la fonction phallique exhibe l'objet et pose l'interdit . Elle correspond à la répression et à l'excitation , à ces hommes dominants qui exhibent leurs maîtresses comme objets de désir, rappeurs comme chefs d'État . L'exhibition globale de femmes sexuellement désirables par l'imagerie médiatique y correspond . La domination s'établit par le défi, et le dépit de celui qui à la fois désire et est frustré par la menace du dominant . Il en est de même pour l'exhibition phallique de ressources rares comme symbole de domination, ainsi les voitures, etc.








( Forum auto.com)



Là où le phallique s'établit dans le défi-répression, et pousse au crime, la fonction matriarcale s'établit dans la prévention, c'est à dire dans la contention du désir motivée comme facteur d' « épanouissement personnel » . Ce qui caractérise son discours, c'est « je ne peux pas te laisser te faire du mal (c'est à dire faire ce que tu prétends faire) car je t'aime trop (ou je te respecte trop) ». Ce langage typique des travailleurs sociaux ne doit pas occulter que ce qui est utilisé comme levier de prévention est en général la répression . Prévention et répression, fonction matriarcale et fonction phallique ne peuvent être séparés dans le processus global de domination, mais le principe patriarcal justifiera une étude à part.

L'humiliation des jeunes mâles et plus encore des pauvres par la structure du « père de la horde »passe aussi par la propagande féministe, qui est une incitation expresse pour les jeunes femmes sexuellement actives à se juger à leur vraie valeur, à se placer sur le marché élargi voire mondialisé . Les jeunes mannequins russes font ainsi . « Le rapport sexuel chez une femme convenable du Système est dosé, hygiénique, pensé soit en terme de retrait émotionnel, quand il est question de plaisir ou d'avantages, soit pensé comme insémination valable, comme réflexion sur les avantages d'avoir un enfant, mais de toute façon pensé, envahi par la pensée. »

Le « féminisme » est bien la culpabilisation de ces mâles ; coupables de leur désir « vulgaire », et rejetés pour leur incapacité à retenir les « femmes de valeur », devant trouver naturel de prendre celles qui restent . La situation est exactement la même, et symétrique, pour les femmes exclues du marché des mâles dominants . On laisse imaginer la qualité de relations des couples qui se forment par dépit, cette humiliation et cette amertume que portera le lignage .

Mais cette domination structurelle des jeunes hommes et des jeunes femmes va beaucoup plus loin, et doit encore être explicitée . Les personnes de plus de 50 ans en France possèdent plus de 80 pour cent du patrimoine, et la retraite moyenne est supérieure au salaire moyen, sans compter quantité d'autres disgrâces . La médiacratie oligarchique est aussi une franche gérontocratie, autant que l'était l'URSS ; et cette situation produit par contrecoup une exaltation de l'adolescence maintenue parfois jusqu'aux approches de la quarantaine .

La structure du mâle dominant maintient les jeunes le plus longtemps possible dans l'immaturité, produit l'immaturité, l'incapacité à se prendre en charge et à penser par soi-même . Ce que Tiqqun appelle « jeune fille » est la figure complémentaire de la figure du mâle dominant, défendu par ses brigades volantes de femmes désirables . Le désir brûlant devient une obsession à assouvir, et un loisir à plein temps, laissant le monde réel et la fortune au mains du chef de la horde . La jeunesse est maintenue dans sa position enfantine, qui se caractérise par la dépendance, la rupture du lien entre ce que l'on reçoit et ce que l'on donne : la solidarité. On retrouve le lent travail de dissolution des liens .

La société tue la solidarité pour produire la dépendance de ceux qui globalement ont peu, les jeunes. Et ceux-ci sont humiliés par la culpabilisation, voyez la journée de solidarité, une injustice criminelle rapportée aux chiffres que je viens de citer . Le comité invisible pèche ainsi par cette absence de solidarité fondamentale, cette inclination résignée au parasitisme, qui est la marque de l'ennemi jeune crée par la structure elle même, un ennemi qui se retrouvera isolé face au monde adulte-ce qui a été le cas . Être adulte c'est être autonome, que les autres aient besoin de vous ; être adulte ne repose pas sur le refus de produire la vie humaine et la société, quand bien même le travail passe par l'humiliation et l'acceptation d'une domination ennemie.

Dans la chrétienté d'avant la Grande Peste de 1348, la situation présentait d'étranges analogies . Les hommes devaient attendre pour se marier d'être établis, d'avoir maison et métier ; or le vieillissement de la population et l'absence de terres nouvelles les obligeait à attendre leur héritage, avec un âge moyen au mariage en Italie approchant quarante ans, à cette époque . En attendant les hommes non prêtres ou moines par vocation restaient indéfiniment étudiants sans trouver de charge, chevaliers errants sans pouvoir être seigneurs, indéfiniment fidèles à la Dame inaccessible, indéfiniment compagnons sans pouvoir devenir maîtres, et ne pouvaient se marier, ayant à choisir entre maîtresses et prostituées . Les femmes mariées très jeunes à des hommes vieux, les jeunes hommes cherchant à ridiculiser les mariages trop déséquilibrés par les charivaris déjà cités . La Grande Peste fut donc une fête pour certains, comme l'atteste le délicieux Décaméron de Boccace, située dans l'Âge de fer de la Grande Peste . Elle permit de nombreux établissements et une puissante reprise économique et démographique, mais aussi une perte de la tradition, car l'incapacité des vieilles générations à passer la main est une marque de l'interruption de la Tradition, une incapacité à éduquer réellement et sincèrement, car éduquer réellement ses enfants est les éduquer patiemment à sa propre mort, et donc s'éduquer soi-même à mourir d'une bonne mort . La mort est l'essence de la transmission . La transmission est mort du messager, vie du message de la Tradition qui porte la résurrection de l'étincelle la plus haute du messager . La Tradition comporte, comme l'Ecclésiaste, de très clairs messages à ce sujet : « il y a un temps pour naître...et un temps pour mourir... ». La vie et la mort du Maître sont l'archétype de la transmission .

Les générations qui s'accrochent s'accrochent pour jouir, et au fond pour jouir de leurs propres enfants . Comme Saturne, nos vieux veulent dévorer leurs enfants
, jouir des routes en camping-car en flânant au ralenti à l'heure du travail ; jouir de la sécurité, quitte à promouvoir la prison lors des élections ; jouir de retraites élevées, quitte à licencier massivement et à pressurer les salariés, par les fonds de pension, à « libéraliser le marché du travail . Pour rien dans les mondes les vieux de l'Âge de fer ne veulent renoncer, accepter la mort, faire de la place à leurs enfants . Et peu veulent des enfants, car ils savent obscurément le lien entre la mort et l'enfantement ; l'enfantement fait apparaître la mort comme Justice et comme Paix . Car la mort permet la réconciliation que les conflits vitaux rendent impossible, pollués par la nécessité et par l'intérêt . Aussi les vieux mourants de l'Âge de fer, ces agonisants entassés dans de luxueuses maisons de retraite, ces mourants terrifiés consomment pour vivre de misérables jours de ténèbres en plus de quoi faire vivre tant d'hommes jeunes mourant de faim, et enfermés dans le cercles de fer du besoin, l'enfer sur terre . Ces millions de vieux mourants, ces 90 pour cent de femmes de plus d'un siècle atteintes d'Alzheimer, préférant six ans d'agonie, de démence baveuse, à la mort digne des ancêtres de la forêt, le renoncement rituel , la prise d'habit ultime, tous ces gens montrent que leur vieillissement les a laissés verts et pourrissants : il n'ont jamais muri pour aucune récolte, ils ne passent pour aucune promesse .

L es types de liens entre les sexes sont liés aux classes d'âge et à la domination ; et en tout les jeunes gens sont de la baise, comme le dauphin Charles de Galles, maintenu indéfiniment dans la minorité royale . Les grandes révoltes du dernier siècle furent aussi des révoltes de générations sacrifiées, sacrifiées aux grandes guerres, sacrifiées à « la crise économique », à tout ce qui peut justifier le sacrifice .

Aussi la guerre contre la fonction jouisseuse de chef de la horde est-elle le résultat d'une attitude existentielle face à la mort, et non une question d'âge physique.

Je me pose pour finir une objection à moi-même : comment peut-on parler de contention sexuelle et de chef de horde dans notre monde? Ne passe-t-on pas beaucoup de temps à favoriser la promiscuité sexuelle chez les adolescents-adulescents? A diffuser la contraception de masse?

Je crois pouvoir poser deux ordres de réponses . Le premier ordre est que la sexualité juvénile, purement hédoniste, évitant l'appropriation et le lignage, donc tout établissement et toute responsabilité qui sont aussi des démonstrations d'autorité, est favorisée comme modèle pour maintenir l'immaturité des nouvelles générations le plus longuement possible . Le service rendu au jeunes par l'irresponsabilité est aussi un asservissement au statut d'immature qui donc ne doit pas avoir accès à la reproduction . Mais à 18 ou 20 ans, cette irresponsabilité est sociale et non biologique . Alexandre fut Roi de Macédoine à 23 ans ; Baudoin IV fut un remarquable roi de Jérusalem à 16 ans ; on considéra que Louis XIV avait beaucoup attendu quand, à 27 ans, il décida de régner personnellement . Et on nous dit aujourd'hui que Charles de Galles est encore trop immature à plus de soixante ans? Pour un rôle purement symbolique?

Il n'y a plus besoin de prendre des gants pour la contention parce que globalement, la force physique des jeunes est inutile . La démonstration expérimentale à contrario se produit en cas de guerre . La domination change alors rapidement de main, à la grande horreur des « nations civilisées ». La violence sexuelle est un aspect massif des guerres modernes, à Berlin en 1945, en Bosnie, en Afrique . Les jeunes mâles affirment alors leur puissance sur le stock féminin du peuple ennemi en pleine lumière, ce qui montre clairement que précédemment, la paix de l'ordre sexuel était maintenue par la répression .

La sexualité moderne est une sexualité adolescente maintenue à l'âge adulte : elle se veut tâtonnante, peu définie, sans lien à l'enfantement, faite de « découvertes ». C'est pourquoi l'homosexualité, qui a toujours existé comme lien subordonné au lien lié à la reproduction globale de la communauté, est si glorifiée . Au fond sont montrés comme modèles les liens subordonnés des sociétés traditionnelles, d'où de grandes confusions, comme le « mariage homosexuel » ou « l'homoparentalité », dont le but principal est d'abord de délier les liens traditionnels en brouillant leurs fins . La survie du corps de la communauté est cette fin ; et « l'épanouissement de soi » ne pouvait venir qu'après, lors des carnavals qui sont en même temps des périodes d'exaltation symbolique de la puissance génésique.

Le deuxième ordre de réponse repose sur l'observation évidente que fort peu d'adultes ont une vie sexuelle réellement complexe . Beaucoup se la jouent avec peu de choses, une femme peu séduisante et une maîtresse, la prostitution, et croient vivre en grands seigneurs, quand le premier citoyen d'Athènes vivait mieux . La réalité est qu'il est extrêmement dangereux de montrer son désir, et que partout la répression moléculaire est à l'œuvre . Une femme comme un homme sont vite sévèrement jugés, y compris par ceux qui se prétendent libres voire libertins . On parle vite de problème, de problème avec l'honnêteté . Pourtant tout homme qui l'a vu de ses yeux sait à quel point le désir de jouissance est présent chez ceux dont l'apparence est la plus vierge . Si ce désir si puissant se manifeste de manière si policée, si tant de personnes renoncent si rapidement à avoir une vie plus intense, plus réelle, si un dominant doit s'excuser d'avoir eu une maîtresse publiquement de manière humiliante, c'est bien comprendre à quel point malgré les discours la répression est massive, écrasante . On retrouve alors la double contrainte typique de la tyrannie floue : elle incite puissamment à désirer quelque chose qui est légalement autorisé, mais en réalité couvert d'opprobre, comme la sexualité épanouie à tout âge, voyez le dernier Coetzee, alors que dans les maisons de retraite très paternellement on évite au maximum les risques de rapports sexuels.

Le désir et la politique des sexes sont au cœur des processus de domination de l'Âge de fer ; voilà, en résumé, où je voulais te mener, lecteur . Libérer son désir prend alors un tout autre sens . La discipline du désir peut devenir une révolte comme elle l'était pour d'autres raisons pour les chrétiens de l'empire Romain . Le dandysme et le donjuanisme sont aussi, maintenus dans un esprit traditionnels, des révoltes de la main gauche, mais pas seuls, en même temps qu'une puissante affirmation politique et sociale .

Le désir sera un moteur de notre guerre, amis, et il est une des plus grandes forces humaines .

Viva la muerte !


Vous voyez qu'il reste une indéfinité au travail de la pensée... bien creusé, vieille taupe! (Hegel).




dimanche 21 décembre 2008

Fragments d'un traité de guerre idéologique II. Les liens d'or.


(chronos.blogspace.fr)

Le présent texte est issu d'un dialogue avec les auteurs et contributeurs d'Isabelle des Charbinières, en particulier Zak-voyez les liens. A cette occasion, tout le projet de l'Encyclopédie peut être mis en phrases, réinterprété, reconstruit. L'Encyclopédie progresse! A bientôt et bonnes fêtes, hommes nobles!

Je ne sais plus comment j'en suis venu à lire le texte de Zak sur un blog que je ne connaissais guère ; ce qui est certain c'est qu'il m'est immédiatement apparu qu'il y avait enfin là un débat capital. Je pense que des éléments de ce débat ont été posés par nos échanges ; et je voudrais revenir à ce qui me paraissait dans ma perspective le plus important comme objet de ce dialogue, et qui concerne la stratégie de la guerre métaphysique.


Je pense que la dialogue spirituel et théologique est sans doute une des grandes saveurs de l'existence humaine ; aussi ne voyez pas mépris dans mon absence de réponse ; et je ne nierais pas non plus que dans des perspectives plus hautes, la question posée-la stratégie, au fond : que faire?- ne paraisse peu de choses, voire parfaitement futile. Les affaires du monde sont comme une onde, que toujours quelque vent empêche de calmer ; mais l'homme du monde aime les très grands vents, et chérit les tempêtes. Qu'importe en effet au spirituel que

« des êtres qui croient bon d’exprimer, parfois naïvement et comme ils le peuvent leur désir d’un autre-monde, d’une littérature vraie, et d’une vie un peu plus réelle, et dont on sait que ces rêves, parfois chimériques bien sûr, de nature romantique, esthétique ou politique, ont peu de chances d’aboutir concrètement »(Zak quelque part).

Mais voilà, il suffit que l'homme qui parle sous le nom de LV ne soit pas un spirituel, mais plutôt un homme du siècle. Et bien plus dans sa vie réelle travailleur que penseur, conscient de n'avoir pas choisi la meilleure part, la contemplation, pour les illusions de l'action. Mais justement, je n'ai pas choisi, et je ne peut être ce que je ne suis pas et que j'admire, un contemplatif. En un autre temps, peut être.


Cependant je veux à la fois ne pas, encore une fois, polémiquer en vain, là où je crois trouver sur le fond un accord ; mais aussi ne pas mentir, être sincère et clair dans mon approche du problème, car il ne peut y avoir de maison solide construite sur du sable, comme sur du mensonge ou de l'hypocrisie. Il se trouve qu'à la réflexion la question de la stratégie risquerait d'engager, au delà de la métaphysique, des positions théologiques. Je ne le souhaite pas . Je voudrais pouvoir concevoir la guerre comme une guerre de course, où il n'est demandé au prince légitime rien de plus qu'une lettre de marque ; la liberté, l'audace et l'aventure des mers du Sud en échange de la fidélité à la patrie et de la vénération de Dieu et du prince. Et pour l'âme, la justice de la cause et la confiance en la charité du Christ, au delà des grandes peines de la vie et de la mort. Car on ne court pas les mers sans engager tout l'homme, avec son bien et avec son mal. Vous ne serez pas surpris là de retrouver une de mes dangereuses ambiguïtés morales.

Je ne suis pas complètement naïf, et n'ignore pas que cette description est fictive. Elle me paraît cependant éclairante.


De plus, je citerais encore, mais non comme des autorités, comme des saveurs, au sens de Vico, des auteurs que vous jugez à manier avec précautions. J'ai pu comprendre ce que j'étais de différentes manières, par des discussions, des lectures, comme celle de Jean Borella. Je dirais que je suis un païen converti, et la conversion est une involution en soi du païen, non une disparition complète. Le modèle d'intégration des âmes donné par Aristote me semble efficace pour donner cela à comprendre : « Toujours en effet, le terme postérieur contient en puissance le terme antérieur, qu'il s'agisse de figures ou d'êtres animés... » Traité de l'âme, à partir de 414b29. Ainsi le chrétien est-il supérieur au païen non en ce qu'il lui est étranger, mais en ce qu'il le contient en puissance, et plus encore. Pour reprendre des propos du Maître concernant la Loi, qu'Erigène identifie au règne ancien des Anges des nations, c'est à dire aux anciens paganismes, comme Clément d'Alexandrie en effet l'a rappelé,« car les Anges ont été donnés aux peuples par une décision très ancienne », « je ne suis pas venu pour abroger, mais pour accomplir. ».Ainsi le salut n'est pas une pure négation du pécheur, mais un accomplissement de l'homme total.


Ce qu'est le païen, en terme de foi, c'est qu'il a appris à lire dans le deuxième livre avant le premier.

Je répète très sérieusement qu'il ne faut pas voir là une affirmation de savoir, mais une âpre saveur de la vie qui cherche l'expression par des mots. J'y reviens par la suite.



Malgré le caractère regrettablement personnel de ces derniers propos, ce qui engage un dialogue avec vous-la Question en général- au fond, n'est pas revendiqué par un nom et un prénom. Ce qui est personnel dans la pensée peut avoir certains ordres inférieurs d'intérêt mais ne peut rien construire de grand. La situation historiale analogue à celle du dernier siècle, dont découle l'itinéraire de l'homme sur lequel porte ce commentaire, amène au jour un complexe analogue de pensées, dans le savoir objectif, et surtout à faire poursuivre un analogue ordre de fins. A savoir de décider d'une voie humaine dans une « civilisation » qui est une formidable puissance de négation de toute vie proprement humaine possible.


Deux problèmes épineux se posent à mes yeux sur la voie de la compréhension mutuelle, celle des cycles temporels, et celle de la nature de la liberté humaine. La question du Temps, ou des temps, posée comme fondamentale engage déjà lourdement l'orientation de la question. Car le temps n'est rien pour celui qui est ancré dans l'éternité ; la primordialité de la question du temps pose déjà l'orient vers l'action. Et l'action pose la question de la liberté humaine.


Si je résume très simplement ma perception du débat et donc le sens de mon intervention, je dirais les choses suivantes :


Juan (que je n'ai lu qu'après) pose en quelque mots le vide du monde humain, ou du monde moderne ; ce vide qui est une réalité massive pour tout homme ne serait-ce qu'infimement concerné par la teinture du spirituel, c'est à dire pour tout homme venant dans le monde, dans les ténèbres. La réponse de Zak, je l'ai comprise, et je dirais, après avoir pris le temps de lire les commentaires, justement comprise, comme l'expression d'une essence. Je le cite :


« Elle se présente bien à nous, je le répète, comme un « destin » ; c’est-à-dire que son essence est effectivement destinale selon l’expression d’Heidegger dans le sens où elle n’est ni nouvelle, ni particulièrement spécifique à nos temps - elle est inscrite, comme une force de détermination ontologique, au cœur du présent de chaque être, de chaque existence en ce monde, sous toutes les latitudes et à toutes les époques de l’Histoire - ceci, et je crois qu’il importe d’insister sur cet aspect, depuis que le premier instant après la Chute emprisonna jusqu’à l’heure du jugement dernier Adam, et sa postérité, dans la geôle de l’espace et de la durée. »


C'est le premier sens de mon propos, de poser que cette essence préexistante s'exalte négativement particulièrement dans notre temps. Il y a là un désaccord possible, mais pas nécessaire. Zak en effet reconnaît plus loin que nous vivons, ce qui ne peut être nié à mon sens, une époque générale d'apostasie jamais connue auparavant depuis le Christ.


« Vous avez raison de signaler, voyant bien dans votre analyse votre attachement à l’œuvre du « Mendiant ingrat », que si nous sommes peu outillés pour nous confronter à la stupéfaction carcérale de la modernité à la différence de Bloy qui « pouvait encore tenter de retourner le numéraire de la parole devenue éternelle répétition du même », il ne nous reste que de faibles instruments bien impuissants « devant ce monde du spectacle qui intègre jusqu'à sa condamnation. » La situation n’est donc pas simple et nous avons comme un devoir impératif de témoignage de notre indigente position, qui fait que nous apparaissons sur la scène de l’Histoire comme, sans doute, les plus misérables des misérables créatures qui n’aient jamais rampé dans la fange de la nuit spirituelle depuis l’aube des temps, ceci participant des conséquences terrifiantes, non seulement du péché originel, mais aussi, cela n’est pas à négliger, de l’apostasie généralisée dont rend bien compte une société vidée de sa substance chrétienne. Je n’y reviens pas. »

Le 19 novembre, par un lien qui n'est pas passé, j'ai posté sur la question mon premier commentaire. J'écrivais ceci, et je crois que la question est bien posée sur ces bases :


« Le néant qui frappe la civilisation moderne est certes constitué du néant de l'homme, mais cette civilisation l'exalte à un point inédit dans l'histoire de l'homme. Cette civilisation, ce milieu de vie semble absorber et perdre comme l'eau sur du sable tout effort noble, tout homme noble. Mais il n'y à mon avis ni résignation ni désespoir à avoir, mais désir d'engager la guerre métaphysique qui s'annonce. »


Une question importante se pose déjà pour notre compréhension mutuelle, c'est de savoir si vous admettez que l'on puisse poser des situations historiales, ce que j'appellerais des cycles du temps humain, et même une structure cyclique du temps humain, faite d'involutions certes communes pour leur horizon d'ensemble, mais cependant assez qualitativement différentes pour que l'histoire soit un enjeu dans la guerre métaphysique. Cette guerre dont nous constatons bien l'existence au coeur de nos propres existences.


Je n'ignore pas la difficulté pour vous de cette notion de cycle, surtout si ces cycles sont posés comme nécessaires, et non l'effet d'un libre volonté, d'une libre grâce. Mais au delà, il ne semble pas excessif d'écrire que le temps de l'Écriture comprend à la fois la nature linéaire du récit, et aussi la marque de cycles, y compris de cycles de théophanies : ainsi la création et la période d'avant le péché, la période antédiluvienne, la période des patriarches, la période de Moïse et de la réaffirmation de l'Alliance, la période de la vie du Maître, la période apostolique...et aujourd'hui, la période moderne, dont l'étrangeté est difficile à comprendre de manière systématique, où des catholiques passionnés remettent en cause l'orthodoxie du Pape. Parmi d'autres éléments et très vite, un cycle est fait d'une période d'oubli, de décadence, et d'une théophanie restauratrice, restauration certes partielle, restauration qui s'exprime par son mouvement de retour dans le mot repentir, qui fait écho à la nostalgie. La particularité des temps tient à la profondeur, à l'énormité de l'oubli, au sentiment d'une chute irrépressible dans un abîme sans limites ; à la puissance de négation systématique, tenace, mécanique du Système moderne ; à sa capacité inédite de s'assimiler la révolte et la négation pour augmenter et intensifier sa puissance ; à ce « complot contre toute les formes de vie intérieure »dont parle Bernanos. Je dirais que nous vivons une forme idéologique du Déluge, où les quarante jours et les quarante nuit de pluie, de tentation du Verbe, ne trouvent pas de cesse. Dans de telles circonstances, l'abri hors du monde de l'Ermite est le pendant de l'engagement au combat de ceux qui sont des hommes du monde, de chair et de sang, de ceux qui enterrent et pleurent leurs morts et font profession de leurs bras, comme le centurion Corneille ; de ceux qui ont
des enfants, de ceux qui aiment les cultes et leurs pompes, les parfums et ont beaucoup aimé et beaucoup péché.


Face à cette nuit obscure de l'âge humain, il est humain de prendre une conscience aigüe des ténèbres et du péché. Cela, vous l'aurez compris, est une pique pour tenir le lecteur éveillé et rien de plus. Les cycles de la Révélation sont analogues au cycles de l'âme ; la nuit des Temps correspond à la nuit obscure et au nuage d'inconnaissance de l'âme. A ce titre L'Ecriture prend tout son sens spirituel quand elle est lue comme acte et exercice spirituel, comme histoire de l'âme ; et le temps de l'âme est ainsi le reflet du temps de la révélation, et analogiquement tissé de rythmes, ainsi que Boèce l'a étudié à la suite de l'Antiquité, sous le nom de musique. Par la vibration de la musique sacrée les rythmes de l'âme et les rythmes de l'histoire sainte sont rendus sensibles. Une célébration divine peut ainsi nous placer en situation de comprendre les lectures du jour plus et plus loin qu'une lecture isolée, comme si soudain la parole s'était adressée à nous personnellement, en une véritable théophanie ; et une voix profonde de spirituel, peut, par la simple lecture dans la prière, rendre sensible obscurément, et hors de portée du concept, la texture intime de l'écriture. Cela est une vertu de la musique, gloire silencieuse de Dieu.


Par là je montre que le Livre est fermé sans milieu de vie, et à mes yeux, je présente un argument favorable à la notion de cycles de l'histoire divine.Car toute argumentation n'est pas raisonnement mais aussi expérience. Les chants portent le nom de passages du cycle quotidien, et la liturgie est explicitation de l'analogie du cycle annuel avec les cycles de l'Ecriture.


C'est toute l'importance de la théurgie, de la mise en résonance de l'Ecriture avec la vie humaine,ici et maintenant, résonance qui est analogué avec la résonance des cloches dans la temporalité de la communauté, ou encore avec le foyer commun de la temporalité qu'est le cycle luni-solaire, légitimement vécu comme symbole de l'éternité, sphère céleste et soleil invaincu. Comparez cet Univers commun des cycles temporels, essentiel aux communautés traditionnelles, avec la montre individuelle, et son morcellement unidimensionnel fixé sur l'utilité productive, et avec la télévision individuelle comme premier facteur de construction d'un Univers commun, et vous aurez une notion faible de la perte d'orientation de la communauté humaine et de l'exténuation de son Univers. La perte de l'Univers spirituel dans la communauté des hommes, les hommes individuels enfermés dans une mondéité propre bornée, cela certes s'enracine dans l'essence de la destinée humaine, mais est aussi son exaltation ténébreuse propre à un moment du Cycle humain, moment par ailleurs étendu sur des siècles. Le mal métaphysique s'exalte et triomphe, et chacun porte le signe de son nom ; mais il est à la portée de l'homme de le combattre.


La question est de celle qui engage le théologien ,le métaphysicien, le philosophe porteur d'un mode de vie, l'artiste comme producteur de mondes, constituant d'un Univers humain, à savoir un Univers constituant une communauté humaine, et un Univers permettant l'assomption de l'homme, maintenant ouvertes dans la vie humaine les portes du Royaume. Car, comme dit l'Ecclésisaste, certes l'homme souvent œuvre dans la vanité et la poursuite du Vent, mais « Dieu retrouve ce qui est perdu. »


Le premier pas vers la lutte est la compréhension de la situation comme cyclique, donc re-formable, capable de ré-volution au sens primordial du terme.Mais comment? Le premier point de communauté et de désir de combat est l'inextinguible soif de l'homme, cette aveugle et naïf désir d'être plus : le dépassement de l'homme est l'homme. L'exténuation de l'Univers huamain n'est pas l'exténuation de la nostalgie.


«Le combat, l’unique combat Artériosclérose, pour nous sur « La Question », est donc d’ordre métaphysique et spirituel contre le mal ; métaphysique car il touche à la nature ontologique de l’homme et du monde ; spirituel car il ne peut emprunter, et comme armes et pour finalité, que l’essence invisible de la soif mystique de l’Absolu. »


Cette soif qu'à la suite d'Eschyle et de Simone Weil, je nomme, car elle est à la fois direction et douleur, nostalgie.Elle est puissance universelle de conversion, à l'œuvre aussi dans les « Confessions ». En clair, je pense que cette soif « éclaire tout homme venant dans le monde », et que tout homme venant dans le monde peut penser cette peine et commencer son retour, son repentir.


« Zeus, quiconque, la pensée tournée vers lui, dira sa gloire,

Celui là recevra la plénitude de la sagesse,

Lui qui de la sagesse aux mortels à ouvert la voie ;

« par la souffrance la connaissance » est la loi suprême qu'il a posée.

Elle se distille dans le sommeil auprès du cœur,

la peine qui est mémoire douloureuse ;

et même à qui n'en veut pas vient la sagesse.

De la part de divinités c'est là une grâce faite de violence,

ellesqui sont assises au gouvernail sacré. »


La peine qui est mémoire douloureuse, l'état de disgrâce de l'homme. Et chose étrange, cette peine et cette déréliction sont armes, armes redoutables. Car c'est de l'insatisfaction, de ce caractère indéfini, de cette créaturalité, que jaillit la puissance qui pousse l'homme sur les voies impénétrables, loin du confort de la bête et du sommeil minéral des monts. Comme Judas a mystérieusement collaboré au mystère du sacrifice de la Passion, ainsi le péché, la déchéance, la souffrance issue du mal métaphysique est justement la porte de l'Orient mystique. Connais toi toi même. La connaissance du mal, du mal en soi-même, est grâce, donation de puissance. Ainsi si tu ne sais pas que tu ne sais pas, tu crois savoir.Et tu t'arrêtes sans même avoir commencé l'oeuvre de la vie humaine.L'homme noble est l'homme de la nostalgie.


J' accorde que cette puissance est condition non suffisante, et qu'elle peut mener dans les ténèbres ; mais je dis par contre que l'homme qui est possédé par cet ardent désir, même si celui ci le mène à la plus complète déréliction, est celui qui est visé par les paroles du Maître à Marie-Madeleine : « il te sera beaucoup pardonné parce que tu as beaucoup aimé ». Que n'es-tu froid ou bouillant...celui qui ne pèche que peu au regard des hommes parce qu'il ignore la souffrance, la passion au sens propre du salut, et ne cherche pas des voies d'aventure dans un Univers humain où toutes les voies sont fermées au regard et envahies de ronces- « je me retrouvai dans une forêt obscure, car la voie droite était perdue... »-celui là me fait penser aux pharisiens, qui ont perdu la voie du Royaume et l'interdisent aux autres hommes, à ceux qui ne voient pas qu'ils sont aveugles, pitoyables et nus. Ce propos me semble particulièrement adapté pour faire saisir à un admirateur de la Résistance ce que nous pouvons trouver chez Alphonse de Chateaubriant. Aussi, pour faire saisir pourquoi Parménide, ou Héraclite, sont des auteurs emplis de grâces. Et pour faire comprendre comment je peux être un lecteur de Simone Weil, de Bernanos, et de Zak. Il est deux frontières dans la guerre, entre ceux qui combattent, mais aussi entre ceux qui combattent et ceux qui ne combattent pas. Il importe que d'ennemis ils deviennent adversaires.


La liberté humaine demeure dans la souillure du péché ; l'homme mauvais est poussé à aller au delà de lui, vers ce qui le dépasse. Certes sa nature est insuffisante, mais elle peut poser, ou non, des inflexions nécessaires, non suffisantes à la grâce du repentir. L'action est possible et souhaitable dans le monde, comme expression de ce chaos qu'est l'homme. Pour autant elle n'est pas un principe pour tout homme.La meilleure part n'est pas la part de tous.


La nostalgie concerne tout homme, et elle est le ferment et la lumière commune qui rallie les si divers combattants de la totalité présentée par le Système. Un effet du Système est d'absorber comme une puissance nouvelle à son service tout refus qui n'est pas total ; un autre est de diviser profondément ceux là même qui portent le grand Refus. Pourtant la force qui fait bouger les montagnes n'est pas dans la division, mais dans la réunion. Un élément qui m'a paru tout à fait crucial pour me reconnaître dans la démarche de Zak est d'y lire la lecture conjointe du Système par la théologie, par l'ontologie fondamentale et par les penseurs situationnistes. La conjonction de la pensée traditionnelle, la plus essentiellement critique car la plus étrangère à son entéléchie, avec la pensée révolutionnaire, apte à l'efficacité temporelle, est cela même qui a produit le grand ébranlement du Système, et vous comme moi connaissez le nom de cet explosif réellement dominant dans les sphères culturelles de l'avant guerre. C'est la reconnaissance de la communauté principielle, l'empathie de la nostalgie commune, avant le rattachement aux orientations humaines, conceptuelles ou politique, qui fonde ce rapprochement légitime. C'est pourquoi je pose que le penseur supérieur, qui va et se maintient sur les fondements de la guerre métaphysique et sur la nostalgie, n'a pas d'opinions- et des passages des contributions de Zak ont pour moi le même sens. C'est cela même qui fait distinguer un désaccord de principe total avec une empathie réelle avec les pitoyables révoltes de ce siècle. Car dans les conditions de vie du Système, pour des hommes déprivés de tout Univers, transformés en moyens d'une entéléchie aussi puissante que vide, mieux vaut la révolte que rien. Je suis plus proche d'un hors la loi humain et désespéré que d'un pharisien du politiquement correct. Le caractère fermé et borné du marxisme primaire est aussi le reflet d'un milieu de vie réel où rien ne compte que la force et l'argent ; et celui qui est élevé dans ce monde ne peut développer une révolte au delà sans génie, et le génie est rare. Il y a donc lieu d'un dialogue et d'une œuvre commune entre des courants de diverses origines du grand Refus. Dans le passé, le cercle Proudhon en fut un exemple significatif. Les éléments intellectuels d'une synthèse analogue me semble disponibles, avec en plus de nouveaux éléments qui peuvent l'améliorer. La guerre idéologique est ainsi pour moi le premier pas de la guerre en tant qu'action humaine.


Par exemple je lis dans les commentaires au présent texte la nécessité de repenser le Nazisme.Le nazisme fascine le monde moderne et fait les succès d'édition et de scandale. Le Système nie cette fascination pourtant tout à fait sensible, et propre à lui. La cruauté plaît et attire. Le négatif absolu du Système secrété par le Système fascine les ennemis du Système qui ont en lui leur milieu de vie et sont en fait encore déterminés par lui. Le nazisme est une position cruciale de l'idéologie moderne. Le nazisme a été le soleil noir qui a entrainé des hommes nobles dans son étrange vortex et les a rendus complices de crimes atroces, et spectaculaires. Leur assimilation idéologique par le spectacle comme figure fonctionnelle de l'Enfer ne doit pas, par le rejet du spectacle, faire détourner le regard de ces crimes réels. Le nazisme doit être analysé comme Tentation, et rejeté. Son caractère méphistophélique est sensible. Cela me paraît valable à tous les plans d'analyse. Et surtout le Nazisme en dernière analyse me paraît étrangement proche du Système, en être une variante. La nostalgie d'hommes nobles a permis la prise du pouvoir par Speer, figue de l'entéléchie du Système, et des assassins démoniaques. Le nazisme a permis la réalisation des attentes du Système, la transformation de l'homme en matière première industrielle, en objet de la technique, par son corps mais aussi par son âme. Il n'est pas le lieu dans ce texte de le faire plus avant, mais cette analyse est une nécessité stratégique.« il tromperait même les justes, si cela était possible ».


Un tel projet- la déconstruction de la déconstruction- ne peut être individuel et doit s'enraciner dans les couches les plus profondes de la réalité historiale. Il est, je le répète, la destruction phénoménologique de la matrice idéologique du Système, comme premier moment de la pratique de la guerre. Sinon, tout effort aboutira à renforcer le Système. Particulièrement tout exercice de la violence matérielle, puisque l'entéléchie du Système est la maximisation du déploiement de la puissance matérielle. Pour cela nous avons l'arc, la tension, la flèche et le but...sans entrer dans une analyse longue et difficile, je crois que notre époque est un kairos, un point crucial et un lieu de jugement de l'histoire des derniers siècles : notre siècle est bien le siècle des menaces pour le Système triomphant..


Le choix prioritaire de la lutte idéologique s'explique aussi par l'inflation idéologique du Système, qui remplace la coercition physique par le discours partout où il le peut. Et par la nécessité où est le Système pour fonctionner, de faire tendre tendanciellement vers zéro les coûts de transmission de l'information, ce qui permet à une très petite puissance matérielle de diffuser une information qualitativement très puissante, même si de ce fait elle est peu accessible. A ce sujet, l'élaboration de canaux reconnaissables est un élément de la maitrise du bruit informationnel, qui est la contre arme du Système autant et plus que la censure directe. Par bien des côtés, nous nous trouvons dans une situation comparable à la diffusion des lumières, inversées ; ou, pour parler davantage à d'autres lecteurs, comparable à la mission de Paul et à la diffusion du christianisme dans l'Empire romain, je pense en particulier à la rencontre de Denys sur l'Aréopage, à Athènes.Dans un tel contexte, la nostalgie de Denys rencontre les paroles de la Nouvelle. Dans un tel contexte s'applique la parole, « qui n'est pas contre nous est pour nous. »


Il est un dernier point sur le quel je veux argumenter.


L'entéléchie de la matrice du système peut être décrite comme la maximisation du déploiement de la puissance matérielle, ce qui donne à la paix une allure de production de guerre, avec la production et la destruction comme seul horizon ; et ce qui donne à la guerre une allure de guerre totale symétrique, avec montée aux extrêmes de la puissance de production et de destruction. La deuxième guerre mondiale ou la guerre froide, avec la course aux armements, n'en sont que des exemples. La guerre a lieu dans le monde économique. Le système libéral, avec l'organisation de la guerre de tous contre tous, est par essence un système de maximisation de la puissance globale, de montée symétrique à la course à la puissance matérielle, conjointement à une exténuation limite de toute communauté politique. Les oppositions de ce fait sont assimilées par l'entéléchie du Système dès lors que ces oppositions acceptent d'utiliser les moyens légitimes du Système, depuis la violence terroriste qui permet le déploiement inédit de la coercition, jusqu'à la pratique politique qui abouti très vite à se positionner dans le Système.


Dans cet horizon spécifique, la lutte idéologique ne peut se faire, comme toute opposition, en opposition frontale qui nourrira la puissance du système ; la lutte idéologique globale doit se fondre dans les grilles de lecture du Système et devenir la mode, tout en veillant à rester inassimilable ; ce caractère de grain de sable dans les rouages devant conduire à augmenter les forces d'inerties et les résistances, à les fédérer et à leur donner forme et fin.Ce processus est très visible dans l'histoire de l'Encyclopédie. Cette option stratégique me permet d'expliquer le titre si ambigu « délices de l'Âge de fer ». Je citerais un homme lucide sur ces nécessités :


« Le beau est fait d'un élément éternel, invariable, (...)et d'un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l'on veut, tour à tour ou tout ensemble, l'époque, la mode, la morale, la passion. Sans ce second élément, qui est comme l'enveloppe amusante, titillante, apéritive, du gâteau, le premier élément serait indigestible, inappréciable, non adapté et non approprié à la nature humaine » .

Beaudelaire, l'Art Romantique.


Par exemple le système use et abuse du discours moral comme moyen de domination, ce qui est une destruction complète du bien et du mal, du fait de l'utilisation du bien explicite comme moyen d'arraisonnement, comme outil, avec une finalité de domination. En clair l'inflation du discours moral est en fait une annihilation du bien et du mal comme distinctions dernières. La destruction de la « moralité » du système est nécessaire, et rendue plus aisée par la prétention du Système à revendiquer l'immoralité et le plaisir. Je les revendique sans hésiter comme arguments.Je pense que ce point vous sera difficile.Mais de ce fait aussi l'argumentation des chiens de garde sera difficile. L'œuvre comme je l'ai dit peut faire la déconstruction de la déconstruction, être légère et ludique sur ce que le Système veut traiter avec sérieux, être sérieuse sur ce que le Système affecte de traiter comme superficiel, et surtout utiliser les principes et les discours du Système contre lui. L'idéologie matricielle est paradoxale, et la détruire n'est pas seulement de la mettre à plat mais aussi accentuer ses paradoxes au delà de ce qui permet sa survie. La vérité est aussi une arme, car le spectacle est constamment trompeur et manipulateur. La posture globale est celle du dandysme philosophique déjà sensible chez Beaudelaire.


Ainsi j'ai pu poser des principes de diagnostic et des principes de stratégie dans la guerre métaphysique ; ce texte est déjà très long pour notre forme de publication. Je le dépose devant vous, gardiens de « la Question », après une première discussion sur les conditions du dialogue que nous avions menée à bien ; la période du cycle annuel y est particulièrement favorable, période de victoire apparente des ténèbres et d'apparition de la grande lumière, la Lumière qui resplendit et ne peut être comprise dans la main des ténèbres, l'étrangère par excellence.