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Canal synthétique de la IIème Internationale Situationniste Immédiatiste.

dimanche 14 septembre 2014

De l'unité de la réalité et de la pluralité des mondes.




Il n'existe pas plusieurs réalités dans un monde. Il y a une réalité, et une indéfinité de mots vides. Tu peux toujours dire le contraire, c'est le propre des mots. Mais tu comprendras ce que je veux dire le jour où tu seras atteint d'un cancer dévorant, ou acculé contre une falaise par un prédateur à l'intérieur de ton corps. Pourquoi est-ce si difficile de le comprendre ? Ce jour là, que te vaudront la théorie des univers parallèles, ou les grandes phrases "c'est moi qui crée ma propre réalité ?"

Ceux qui parlent de la pluralité des réalités parlent de la pluralité des mots, et oublient une chose essentielle : l'unité de la réalité est, mais ne peut être dite. Les mots ne peuvent par nature dire l'un, mais seulement le divers. Ce que l'on ne peut pas dire est, et est d'une puissance plus grande que le dicible.

C'est pourquoi la puissance est une, et pourquoi les bavardages des hommes échouent à changer la réalité. Agir n'est pas parler ; parler n'est pas agir. Agir, pour un groupe humain, c'est se faire un dans l'action. Pouvoir agir, c'est être organisé et discipliné, pour passer d'un chaos d'actions et de rétroactions à somme nulle vers une puissance unique capable de bousculer la réalité, de la faire sortir de ses répétitions infinies, de porter l'aurore des autres mondes.

Dans cette perspective, l'individualisme libéral est l'organisation scientifique de l'impuissance des hommes au profit du seul ordre restant, l'organisation capitaliste toute puissante. La confusion entre la parole et la réalité, effective dans le langage, est aussi un symptôme d'asservissement, quand on pose que faire une assemblée délibérante, un débat à la télévision, est agir. Agir, c'est se soumettre toujours plus radicalement aux fins de l'action, et non s'agiter. Agir, c'est attendre silencieusement le kairos, comme le léopard attend dans les hautes herbes.

Tu peux méditer avec le monde dans ta main. Mais pour le monde, tu est comme une noix perdue sur les sentes des bêtes sauvages. Toute l'importance que nous donnons à notre peau ! L'envers de notre indignation de la mort et du don est l'ego, et non la justice. 

Le refus de l'organisation au nom de la liberté, typique de l'idéologie et de l'éducation libérale, est un verrou de l'asservissement général des hommes libres. S'affirmer dans le monde est moins agir que de devenir invisible. La visibilité est un nom de la complicité. Je ne veux d'autre visibilité que celle du feu de camp dans la montagne, la nuit - les poussières d'étoiles dans ton regard. Je ne veux d'autre visibilité que la nostalgie de l'absence.

Nous défendons cette peau qui sera dévorée par la mort - alors que nous pouvons la livrer aveuglément au feu.

Le Spectacle de la liberté et l'asservissement au Capital sont une réalité, seule et même.



samedi 30 août 2014

Sur les facettes indéfinies des miroirs.




(Ancienne amérique du Sud)


Si je devais avoir un testament politique, il serait le suivant : la société hypercapitaliste qui plie le monde à la loi de l'argent, la société plurielle de l'idéologie de gauche (l'autre nom du marché du travail mondialisé), la société construite par l'art contemporain, la société des guerres "civiles de démocratisation" dans l'ex-tiers monde (autre nom de l'impérialisme), la société du "plaisir sexuel comme acte politique fort", la société du Spectacle, est une et une seule société : la société capitaliste. 

Dans le Spectacle, ces différentes faces indéfinies d'un miroir à N dimensions sont dissociées par la Morale. Pour les idéologues du Contemporain, il est possible de choisir au Nom du Bien et du Mal : refuser le Capital et adorer la société plurielle qu'il produit et avoir un discours cohérent et produire une action efficace. Ce choix est ILLUSOIRE. Aucune opposition morale efficace n'est JAMAIS apparue depuis DEUX SIÈCLES. Les opposants de gauche doivent se faire mal : le capitalisme doit être accepté ou refusé en bloc - tout les réformistes ont toujours été les meilleurs serviteurs du Capital en le rendant vivable.

Politiquement, la religion est morte, même si elle bouge encore. L'opium du peuple pour le capitalisme post-contemporain, c'est la morale. Elle est au pouvoir, elle montre régulièrement ses axes du Mal à exterminer. Et ça marche pour Bush, paysan texan vulgaire, exactement comme pour nous, européens postmodernes prétentieux  - cette dernière phrase ne sera choquante que pour quelqu'un qui veut encore et encore maintenir des différences morales entre les frères prêcheurs. Pensez y, amis : leur politique intérieure et extérieure est au fond exactement identique dans ses effets - encadrer, moraliser, envahir.


Il est possible de refuser ou d'accepter : le vrai, c'est le tout. Il est illusoire de choisir. Choisir, c'est accepter.

mardi 19 août 2014

Les mâchoires de la mort, ou l'horizon du désespoir comme Amor Fati du souterrain.

    


La révolution n'est pas un débat ou un cocktail mondain. Elle n'est pas une pétition de normalien. 

Rien d'authentiquement révolutionnaire ne peut sortir du centre hardware et software du système moderne, être reconnu et fêté par ces centres. Rien d'authentiquement révolutionnaire ne peut sortir des ministères,  des médias mainstream,  des universités et des grandes écoles sans les quitter, y compris dans ce qui nous fait encore plaisir ou penser, y compris l'essentiel du cinéma ou de l'art moderne.

L'idéologie du genre est un produit des universités américaines,  dont l'inscription annuelle peut valoir des dizaines de milliers de dollars. La French Theory est un produit des universités parisiennes. Aucun jeune noir de telle ou telle ville pourrie des US ne s'y intéresse. Ce sont les intellectuels bourgeois qui les parlent.

"Si un bourgeois dit du bien de toi, demande toi quelle faute tu as commise." Debord.

"La révolution n'est pas une dissertation ou un cocktail mondain : elle est un acte de violence." Mao.

Penser la révolte dissymétrique avec Gandhi n'est pas une école de la faiblesse ou d'indignation grandiloquente et stérile, mais la lucidité de comprendre qu'une véritable révolte ne peut être que très longue, âpre, amère même, comme furent l'effort opiniâtre et méthodique de Diderot ou de Marx.

Il n'est aucune voie facile. Et au fond, nous devons aimer l'âpreté et l'amertume, le couteau du vent de steppe et le rire de glace - par principe, par amour du destin. Car sans amour du destin, le révolté est cet homme qui finit par dire entre ses dents : un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort.

Le Hagakure répond depuis toujours : "si le choix est entre survivre et mourir, il est préférable de mourir. Cela est de moins en moins compris, mais les choses sont très simples...L'homme noble est celui qui se bat sans espoir ni desespoir comme dans les mâchoires de la mort."

Le dernier espoir des hommes est sans naïveté aucune, ni morale, ni valeur, et porte la couleur de ténèbres. Il est au delà du désespoir,  comme la haute étincelle de l'âme est au delà de Dieu, de l'être - au delà du désert de l'homme, de la nuit obscure, et du nuage d'inconnaissance.


lundi 7 juillet 2014

Mythes et miroirs de la rédemption par l'art.



Disons-le, pour être lucide : il existe une distinction fondamentale entre la création authentique et la consommation bourgeoise de la culture. Cette culture n'a jamais sauvé personne, émancipé personne, sorti personne de la misère morale, malgré ses prétentions à être une religion républicaine avec ses temples, les Maisons de la Culture.

La culture bourgeoise est une forme de divertissement qui mêle plaisir du spectacle et les préoccupations ultimes des dominants : montrer sa puissance et sa fortune dans le décorum et la dépense, avec par exemple les costumes et les loges à l'opéra ou les jouets géants de Koons, et élaborer des stratégies de distinction de soi et de séparation de soi et de la masse par le raffinement - séparation qui prend souvent la forme dans l'art contemporain d'un culte transgressif donc chic de ce que le peuple trouve méprisable ou obscène (sculptures tas d'ordures, provocations sexuelles, monochromes de Withman...)

Ces stratégies bourgeoises deviennent absurdes dans les idéologies de la bourgeoisie "progressiste", celle qui veut garantir à tout homme son bonheur de la possesion matérielle et symbolique de certitudes - le revenu d'existence à titre gratuit et un pauvre catéchisme moral à l'égalité - illusion de possession qui rend si vide l'homme bourgeois bien pensant. Absurdités quand de Candides autistes essaient d'éduquer le peuple aux valeurs raffinées de l'art contemporain, lequel art contemporain est essentiellement une arme de guerre sociale dirigée par la bourgeoisie contre les valeurs du peuple. L'échec complet de ces "politiques d'ouverture culturelle" est patent. À ce titre, le réalisme socialiste des bolcheviques était plus respectueux des valeurs populaires que tous les arts de la gauche culturelle réunie.

Les divertissements populaires ne cherchent pas la distinction, car tout homme du peuple à ce jeu social a perdu depuis l'enfance, mais la vie et la célébration du groupe protecteur du corps et de l'ego, groupe constitué y compris par opposition aux autres groupes, tout comme par l'exercice et le spectacle de la force de ses champions. C'est toute la différence entre le foot ou la boxe et le tennis ou le théâtre contemporain. Je n'en fais pas la transcription politique.

Ce qui a sauvé, émancipé des personnes, c'est de trouver des voies symboliques à l'expansion de la puissance à travers eux, à l'intensité cruelle et blessée de leur besoin de consolation et de leur désir désespéré de reconnaissance, alors même qu'ils étaient écrasés par le talon de fer de la société bourgeoise, la même qui organise le festival d'Avignon et les expositions d'art contemporain.

La misère humaine et l'errance, l'isolement, c'est le point commun de Nietzsche, Rimbaud, de Baudelaire, de Van Gogh comme de Gauguin, et même d'un bourgeois déraciné par l'art comme Oscar Wilde - un Gauguin offert pour un hébergement a longtemps bouché le trou d'un poulailler - la misère et l'errance aussi de Martin Eden dit Jack London et sa recherche du paradis terrestre dans un monde crépusculaire.

Ce sont de tels hommes qui ont pu être sauvés ou émancipés par l'art, c'est à dire par l'affirmation tragique de leur désir d'Eden dans un monde complétement égaré, et fermé à tout haut désir, avilissant ou condamnant leurs visions - réduction des fleurs du mal à des choses sales, sexuelles, méprisables - infamie et procès pour pornographie, voyez Baudelaire, Wilde, la réputation faite à Nietzsche d'être mort de démence syphilitique attrapée dans les bordels. 

Abaisser, salir, réduire, c'est tout le travail de la digestion culturelle des petits esprits et des biens pensants. Baudelaire a pris de la boue et en a fait de l'or, comme Dieu faisant Ève de l'humus ; mais la digestion culturelle de la société bourgeoise prend les plus grandes oeuvres et produit des déchets, réduits à sa vision bornée, comme cette thèse qui fait de Maldoror et de ses ricanements infernaux une pochade d'écolier. Et Blake ? Une farce ?

La beauté est dans l'oeil de celui qui regarde, et nombreux sont les aveugles qui croient voir.

Ce monde corrompu qui enténèbre les artistes n'est autre le vieux monde bourgeois - le monde qui sécrète justement ses divertissements de haute distinction que sont l'industrie du luxe et l'art contemporain. Nous autres n'avons ni reconnaissance ni solidarité d'aucune sorte avec les artistes qui se sont mis au service de la domination du Capital. Ils peuvent être des amis, comme on aime des puissances déchues ou avilies. Mais leur fortune et leur gloire sont fortune et gloire de service aux rois du monde, et tomberont en poussière avec la fortune et la gloire des maîtres. 

La part de la beauté reste à l'artiste devenu par force Hamlet - témoin délirant d'un crime - et Lear, individu délirant dans le désert auprès du souvenir du Royaume. Ce délire est le symptôme du monde moderne.

Vive la mort !

jeudi 2 janvier 2014

Du Spectacle dans l'Université - ou la neutralisation théorique de la théorie.

( Cagliostro de la pensée améliorant la visibilité de la Femme)

Il existe une différence théorique fondamentale, qui n'est pas totalement lisible en pratique, mais qui reste un critérium de la distinction entre un révolutionnaire et l'infini variété des expressions de l'acceptation du destin libéral : il s'agit de la distinction entre réforme et révolution.

La réforme peut proposer une infinité de mesure de « valorisation » des perdants du Système : discrimination positive, protection légale, visibilité, promotion des minorités, etc. Ce qui est essentiel est de garder à l'esprit que toutes ces propositions sont des propositions d'amélioration dans le cadre existant – elles se résument à la volonté de faire accéder des catégories statistiques de dominés (classes et dominations purement théoriques parfois, et présupposées par le réformiste) à des positions dominantes, ou tout simplement, comme le syndicalisme moderne, à des améliorations de condition dans le cadre d'une condition identique. Des exemples typiques sont donnés par l'affirmative action des blancs faisant des noirs ingénieurs, et des hommes faisant des femmes ingénieurs.

La révolution est extérieure au paradigme capitaliste, et donc se moque absolument de ce type de lutte. Il faut être très clair et très brutal : je dis se moque absolument, et je vais jusqu'à dire clairement qu'il convient de les considérer comme toxiques : tout d'abord, en donnant l'illusion de procéder à des améliorations du Capitalisme depuis des siècles, et d'avoir une gauche capitaliste possible ; ensuite, en servant objectivement la propagande et le brouillage permanent de réalité du Spectacle qui brouille les forces de transformation. Il convient de voir les choses ainsi : l'existence d'une police juive dans le Ghetto de Varsovie n'est pas une amélioration de la condition des habitants du ghetto, en dehors des policiers juifs, et pour un temps ; ou encore que des femmes ou des anciens prisonniers intègrent l'administration d'un camp de prisonnier ne change rien à la réalité la plus évidente : il se trouve que l'organisation générale du monde capitaliste est celle d'un camp de prisonniers.

La coloration ethnique du Capitalisme en Afrique du Sud ne doit pas aveugler sur la réalité : la condition des ouvriers ou des mineurs n'a pas changé : la police et l'armée tirent, blanche ou noire.

Le Capitalisme est fondé essentiellement sur l'exploitation : il peut paraître juste, mais il ne peut fonder réellement une société juste au sens de la gauche. La gauche réformiste est au service du Spectacle – et sociologiquement liée aux professions du Spectacle – parce qu'il existe un lien d'essence entre la proclamation de valeurs de gauche et l'adhésion au Capitalisme d'une part, une contradiction brûlante, et l'acharnement à mentir et à se mentir dans des postures de raideur morale sans cesse aggravées. Le Capitalisme sous un gouvernement de gauche – autant mais pour d'autres raisons qu'un cynique gouvernement de droite assumant une propagande mensongère – est fondé sur l'hypocrisie et le mensonge, sur un progressisme qui permet sans cesse de différer les promesses, et sur des classes exploitatrices qui détournent le regard de leur parasitisme. Bref, la gauche au pouvoir est la droite au pouvoir avec une posture morale en plus qui aggrave l'autoritarisme naturel du Système.

Pour illustrer mes propos, je vous livre la critique de la critique universitaire d'un livre universitaire de la « gauche technocratique », de celle qui vit en donnant clef en mains un discours idéologique aux gouvernants du Système. Ce discours d'action affirmative de reconnaissance des exclus parfaitement formaté est aussi parfaitement hypocrite : c'est un exemple parfait. Quel livre, et quel critique, je vous invite à le découvrir. Sachez que l'auteur a modifié son compte rendu, pour tenir compte d'observations de mon (mauvais) genre, mais que cette modification n'a aucune importance pour ce qui nous occupe : il ne s'agit que de rendre en langage plus diplomatique ce que ce premier jet dit crûment. Je n'en tiens pas compte : il sera ainsi aisé à l'auteur de plaider la mauvaise foi de la présente critique.

***

Depuis Marx et le Bourdieu de ce que parler veut dire, on pourrait croire avec naïveté que l'usage universitaire du langage pour construire un effet d'autorité, ayant été dévoilé dans l'enceinte même de l'Université, ne serait plus pratiqué sans vergogne. Mais une telle naïveté repose sur une conception du monde où les universitaires sont censés chercher le vrai, ou encore les journalistes auraient une déontologie du dévoilement de la vérité et de la juste information du peuple, sans parler des politiques qui voudraient combattre avec désintéressement pour la Démocratie. Bref, croire de telle chose est l'effet de la confusion entre le Spectacle moral du monde, le Grand Récit du monde moderne, et le monde tel qu'il est, infiniment plus marxiste et machiavélien que moral.

Dans le monde réel la morale est un instrument de combat contre tous les autres hommes , c'est à dire un instrument de la lutte contre les concurrents sociaux, bien avant d'être une règle pour l'action. Il est de règle que les prêcheurs de morale soient des crapules de premier ordre, des J.Edgar Hoover, sans parler des autres.

Quand quelqu’un multiplie les grands mots de vérité et de justice, alors probablement il raconte des histoires aux enfants que nous sommes – rappelez vous !

Une autre naïveté propre à la gauche est de croire que les auteurs de gauche sont moins enclins au mensonge que ceux de droite. Il est habituel depuis les hommes primitifs sauvages et machistes se nourrissant de charognes au fond des cavernes, qui n'avaient ni entendu parler des théories du genre ni des végans, et dont les descendants modernes sont « les fascistes » - évidemment ! - de croire que les autres, les ennemis, sont évidemment de mauvaise foi, et point les gens de son propre camp. De ce fait les hommes civilisés, de gauche, progressistes, féministes, qui trient leurs ordures et pensent sérieusement à mettre des toilettes sèches dans leur maison de campagne, attribuent la mauvaise foi aux « fascistes » sans balayer devant leur porte. Ils ont tort, car le pas de leurs portes de manque pas d'ordures, et leur est plus accessible qu'un « fasciste », lequel pourrait en outre être dangereux.

L'enjeu de la définition de règles du jeu concernant les effets d'autorité dans le langage est déterminant. Il est infiniment plus difficile aujourd'hui de construire les conditions de possibilité d'une parole audible et puissante que de parler ou d'enseigner. Parler ou enseigner, définitivement, le premier qui passe peut le faire. Savoir quelle est la voix puissante, cela est hors de portée même des sages.

Je vous en propose un exemple avec le remarquable compte rendu de lecture qui suit :

En gras : le texte critiqué. En italique : les observations de votre serviteur.

Les Politiques de visibilité

Andrea Mubi Brighenti,
Visibility in Social Theory and Social Research,
Basingstoke, Palgrave McMillan, 2010, 211 p.

Tout dans les signes implicites montrent l'importance de ce livre : il est écrit en Anglais – la langue de la Science - par un italien, il est publié par un prestigieux éditeur anglo-saxon, il distingue et répète avec de nobles majuscules Théorie et Recherche...bref, il s'annonce déjà comme super-puissant. Le titre choisi en Français – les politiques de...- montre une noble proximité avec la classe régnante, chargée d'élaborer ou d'appliquer des politiques. Bref, d'emblée, comme dans la parfumerie du Bon Marché, la moquette est épaisse et les vendeurs distingués.

Les notions de visibilité et d’invisibilité jouissent d’une importance croissante en théorie politique et en sciences sociales depuis quelques années. À ce titre, elles s’inscrivent dans le prolongement de réflexions majeures sur la construction visuelle des pratiques ou des savoirs menées au cours du demi-siècle passé, dont les plus prolifiques et les plus disputées demeurent à ce jour celles de Michel Foucault sur l’histoire du regard médical ou sur l’avènement du pouvoir disciplinaire.

La construction d'une autorité de la Science dans le discours passe par un effacement de la petite personne de l'auteur derrière la haute stature du Représentant de l'Université, et le porte parole du Concept. Les Notions sont donc les sujets véritables de l'histoire ; l'humain qui écrit n'est que l’interprète de ces dieux qui comme tous les dieux, jouissent d'une certaine importance, pour ne pas dire d'une importance certaine. Dieux prolifiques, dont le prestige est rappelé par l'invocation des Grands Noms des héros humains qui les ont mis à jour, comme ici Foucault. Se plaçant non pas dans le jeu étroit de la lutte des places dans sa petite caste dominée – la partie dominée de la classe dominante – l'auteur se place à la hauteur des siècles ou des demi-siècles.

La tentation est grande d’interpréter ce regain d’intérêt comme l’un des signes tangibles d’un tournant « visuel » ou « iconique » dans les modes de connaissance, suivant les thèses formulées par différents théoriciens anglo-saxons ou allemands. Pourtant, force est de constater que les acceptions contemporaines de la visibilité se caractérisent d’abord par leur diversité. Nos sociétés regorgent d’individus et de populations visibles ou invisibles avant tout parce qu’elles sont aux prises avec quantité de modes de visibilité distincts, que la recherche académique contribue activement à façonner et à promouvoir.

La première phrase veut dire : quelques profs de facs ont dit, puisqu'il y a plein d'images de part le monde, que « nous sommes entrés dans le cycle iconique des modes de connaissance ». Outre le fait que les hommes du passé voyaient autant d'images que nous ( tout ce qui est visible est image, non ?), ce genre de déclaration grandiose et vague ne fait de vous un « théoricien » à citation que dans le monde universitaire.

La deuxième phrase est un positionnement idéologique subtil dans le cercle de recherche sociales où et d'où parle le Critique : « force est de constater » montre que l'auteur n'est pas un idéologue, il constate, et ceux qui ne constatent pas comme lui se mentent – c'est la naturalisation classique du discours idéologique déjà vue dans le premier paragraphe. (...)« que les acceptions contemporaines de la visibilité » : l'auteur ne fait que reprendre ce que les Grands Acteurs sociaux, les Créateurs, ou encore les clients habituels de l'idéologie « sociale » dit plus brutalement ; et ces rapports de force sur le terrain forment le « Contemporain », un mot clef du discours idéologique des sciences sociales modernes : le Contemporain est Bon.

(...)« se caractérisent d'abord par leur diversité » : tous les Grands Héros Contemporains auront leur soupe, le but n'est pas de créer la polémique – le mot Diversité est un autre mot clef de l'idéologie vendue. La Diversité est Bonne. La Diversité Contemporaine, c'est trop de la balle. Elle regorge d'individus ( tous les narcisses Grands Héros de la Diversité Contemporaine qui le lisent ) et de populations ( comme les LGTB, fidèles clients, avec les Associations) blabla.

« Que la recherche académique contribue activement à façonner et à promouvoir » : le nouveau positionnement de la Science n'est pas de Constater par Force, mais de créer ce qui est Bon, la Diversité Contemporaine. Entre nous soit dit, cette soif de puissance de la fraction dominée de la classe dominante la place surtout à la remorque de l'ingénierie sociale capitaliste, comme pourvoyeur de discours idéologiques justificateurs pour les écoles d'administration et de commerce, c'est à dire pas grand chose.

Des paradigmes antinomiques

Un tour d’horizon des publications françaises et étrangères depuis une quinzaine d’années révèle pas moins de trois grands ensembles de travaux, que le sociologue Andrea Brighenti a identifiés et classés tout en explorant lui-même la visibilité sous l’angle d’« une dimension du social au sens large, sans restriction au domaine visuel » (p. 4), dans ses acceptions tant littérales que métaphoriques. L’ambition synthétique de Visibility in Social Theory and Social Research prolonge celle du sociologue Olivier Voirol, qui avait déjà esquissé un tour d’horizon comparable en 2005, il est vrai plus focalisé sur la mise au jour des formes spécifiques de « luttes pour la visibilité » que sur l’étude des ressorts antinomiques que renferme cette catégorie plurielle.

Toujours éperdu d'ivresse des profondeurs, le Porte-Parole du Concept fait des tours d'Horizon des Grands Travaux Contemporains. Ceux-ci, comme la Diversité est Bonne, sont évidemment Pluriels : sinon, ils ne seraient ni Contemporains, ni Diversitaires, donc ils ne seraient pas Grands et ne devraient pas être mentionnés.

Ce tour d'horizon permet d'évacuer tout contenu au « problématiques de la visibilité », que déjà la prise Contemporaine « avec quantité de modes de visibilité distincts » avait fortement entamé. En effet, s'il est quantité de modes de visibilité distincts, peut être que le champ de recherche n'est constitué que par l'usage d'un terme unique polysémique pour parler de tas de trucs qui n'ont rien à voir entre eux, comme le mode d'être dauphin du futur Charles VII et le mode d'être dauphin de Willy. Dans ce cas, une démarche rationnelle est de ne pas faire de livre sur les champs de visibilité des dauphins comme d'un phénomène unique.

Mais le Livre ne peut pas évidemment être déprécié par une telle remarque. Pour pouvoir librement dire tout et son contraire, la Science idéologique procède à l'inverse d'une démarche de définition : elle dilue pour conserver le choix du sujet ou du hors sujet sous son seul et arbitraire pouvoir : « en explorant lui-même la visibilité sous l’angle d’« une dimension du social au sens large, sans restriction au domaine visuel » (p. 4), dans ses acceptions tant littérales que métaphoriques. ». Il est clair que dans ce cas tout et rien peut être étudié sous l'angle de sa visibilité, sans cependant pouvoir être soumis à une véritable critique, qui peut toujours être taxée d'incompréhensive.

Il s'agit bien d'élaborer une position de pouvoir inexpugnable, et non une démarche rigoureuse soumise aux exigences d'une testabilité ou d'une démonstration de cohérence interne.

En premier lieu, la visibilité s’est peu à peu imposée comme le dénominateur commun des discours sur les nouvelles formes de précarité et d’aliénation. En ce sens métaphorique, ne pas être socialement visible revient à se voir refuser une forme de reconnaissance nécessaire à la l’affirmation, à la valorisation et à la réalisation de soi, c’est-à-dire à subir un mépris « dont la conséquence ultime est l’impossibilité de la participation à la vie publique », comme l’affirme le philosophe Guillaume Le Blanc, à la suite du théoricien allemand Axel Honneth. Sur ce plan, la visibilité est parfois concurrencée par l’audibilité, et les invisibles décrits comme des sans-voix, quitte à voir s’établir des hiérarchisations épistémologiques dont les assises ne sont pas toujours explicites ou convaincantes.

Le Héros se perd tellement dans les métaphores du Visible et de l'Audible que lui-même note que « l'assise épistémologique » de tous ces discours n'est pas très solide. Le seul sens indubitable de tout ce paragraphe, c'est qu'au delà d'être metteur en scène des Notions dans son petit monde de la Théorie et Recherche Sociale, il faut pour Contribuer Activement à Façonner le monde du pouvoir et pas seulement des Mots. Et les figures du Pouvoir pour un Maestro du Concept sont de passer à la Télé, puis de rentrer au Cabinet du Ministre, ou de devenir Ministre comme Ferry, pas Jules, l'autre. En gros, c'est la théorisation du narcissisme médiatique comme un Droit de l'Homme, démarche classique des luttes Contemporaines pour la Reconnaissance des Minorités Diverses.

La sociologie des médias, pour sa part, a consolidé de longue date une approche beaucoup plus littérale, en mesure de rendre compte des divers effets de la visibilité médiatique sur la consécration sociale ou les trajectoires des élites, tout en décrivant l’émergence ordinaire de mises en scène de soi motivées par l’usage des nouvelles technologies. En France, la sociologue Nathalie Heinich a prolongé cette ambition sur le plan d’une sociologie de la célébrité, allant jusqu’à considérer la visibilité comme un nouveau fait social total venu bousculer les formes établies de la renommée. La thèse prend le contrepied de certaines dénonciations savantes du phénomène, au premier rang desquelles figure la critique situationniste de la séparation spectaculaire.

Le Héros dit que passer souvent à la télé c'est bien pour arriver au pouvoir ou le garder. On ne voit pas bien contre-pied avec Debord. Ce monsieur Debord disait-il qu'il n'y avait aucun rapport entre Spectacle et Pouvoir ? Notez que le Héros se place sur le même piédestal que Debord, en parlant de certaines conceptions savantes. Mais Debord n'a jamais été universitaire, et rien n'est plus étranger au militantisme marxiste de se placer sur le terrain d'une dénonciation savante, c'est à dire purement neutralisée. Dernier point : un paradigme est un cadre global de recherche et d'intelligibilité scientifique, et les « paradigmes » présentés manquent cruellement de consistance ; autant dire que qualifier d'antinomiques ces deux premiers paradigmes simplement complémentaires et proches du lieu commun ( lien entre invisibilité et domination sociale subie, lien entre visibilité et appartenance à l'élite) est un manque de consistance à l'intérieur d'une inconsistance théorique globale.

Enfin, une troisième acception de la visibilité, pour partie héritière des recherches foucaldiennes, côtoie les multiples avatars conceptuels du regard panoptique que charrient dans leur sillage les Surveillance Studies, florissantes dans le monde académique anglo-saxon. Criminologues et politistes y décrivent la tolérance sociale croissante à l’égard de l’archivage des données et des nouvelles formes de surveillance électronique. Une ligne plus proche de la critique de l’industrie culturelle par les penseurs de l’École de Francfort tente d’y adjoindre un versant médiatique, pointant du doigt les dispositifs qui assurent la visibilisation d’une minorité devant les yeux d’une majorité. Ces travaux ont en commun de mettre l’accent sur le regard collectif et la participation active des populations, opérant un renversement du panoptisme théorisé au XVIIIème siècle par Jeremy Bentham, fondé sur l’observation individuelle du surveillant et sur la passivité des surveillés. Ils n’en partagent pas moins la conclusion selon laquelle, dans de telles situations, « la visibilité est un piège, à l’opposé de la valeur positive que prend la notion dans les processus de lutte pour la reconnaissance.

Ce paragraphe est tellement fourre-tout et confus que je ne vois rien à en dire de plus qu'inviter à le lire de près : l'observation devient le contre-pied de l'observation, et l'incapacité à analyser les liens entre visibilité et pouvoir de classe est bien visible. Là encore l'inconsistance théorique est globale, et l'antinomie est purement formelle : en quoi la médiatisation d'une élite s'opposerait-elle comme paradigme à la surveillance des classes dangereuses par des systèmes d'observation comme paradigme ? Comment trouver conséquent d'analyser la surveillance comme un problème en soi indépendamment de l'organisation générale de la domination dans une société donnée ? La surveillance, ou la médiatisation, ne sont que des fonctions de l'organisation générale de la domination, que l'on peut nommer pouvoir. Il se pourrait que le désir de visibilité des Sciences et Recherches Sociales ne soient un piège du Capitalisme pour en faire des serviteurs et des laquais, ce qui est bien le cas : mais le Héros ne saurait le dire, sans offenser la Diversité Contemporaine des modes de Visibilité en les ramenant à une problématique unique qui doit rester invisible.

Régimes de visibilité

Les antinomies de ces trois paradigmes établissent la visibilité comme une catégorie somme toute très éloignée des aspects strictement optiques du regard et de la perception. En neuf chapitres succincts, Visibility in Social Theory and Social Research s’attache à replacer les tensions que génère cette pluralité dans des domaines aussi divers que l’urbanisme ou les nouveaux médias, sans manquer de conclure sur le rôle de la visibilité dans les définitions contemporaines de la démocratie.

Il n'existe pas de paradigmes, à la rigueur des axes d'étude rassemblant des collections de faits ; et il n'existe pas d'antinomies en soi, juste les contradictions entre les faits et les collections de faits que la synonymie de la désignation ( visibilité) produit dans un discours au fond très simple, trop simple pour le réel. Un paon qui veut séduire une femelle se rend visible, un paon qui détecte un tigre cherche l'invisibilité. Donc : la visibilité peut être un atout, ou une contrainte pour un être vivant. Oui certes, mais pas en soi : à l'intérieur d'un réseau de relations qui lui donne son sens, comme le sexe ou la guerre.

Le livre est donc un catalogue thématique, basé sur la synonymie assez arbitraire de visible étendu à l'extrême, c'est à dire sans construction théorique rigoureuse, sans unité conceptuelle, rassemblant des gros tas de trucs derrière des métaphores somme toute très éloignées des aspects strictement optiques du regard et de la perception. La méthode est bien plus celle de Vogue, le Catalogue de tout ce qui est célèbre, que celle de la réflexion. Le Héros cependant, comme tout héros Contemporain de la Diversité qui Interroge Profondément des Concepts, n'en dresse pas moins la cartographie des Tensions créatrices de Nouveau Générées par la Diversité. Bien évidemment, une telle méthodologie permet d'évoquer tous les Concepts Vendeurs du Marketing Idéologique, l'Urbanisme, les Nouveaux médias (l'avantage, c'est que cette expression pourra être utilisée telle quelle dans un siècle) sans manquer à la fin tout particulièrement de faire de la lèche aux élites issues de l’élection qui financent la Théorie et la Recherche Sociale.

L’ouvrage s’emploie aussi à procurer une certaine unité à la catégorie. Pour ce faire, Andrea Brighenti met en avant deux facteurs. D’une part, la visibilité serait d’ordre « biopolitique » ; en mesure de conférer du pouvoir par la reconnaissance, elle peut aussi en soustraire par le contrôle social. D’autre part, elle comporterait une dimension « socio-technique », faite « de relations et de médiations situées dans l’“entre-deux” où coexistent les idées et les forces matérielles » (pp. 39-41). Les deux facteurs s’articuleraient autour de « régimes » contribuant « à organiser et à définir le pouvoir, les représentations, l’opinion publique, les conflits et le contrôle social. Tandis que des ambivalences possibles sont inhérentes à tout effet de visibilité, les régimes effectifs concourent à spécifier et activer les déterminations contextuelles du visible. De fait, la sélection des effets de visibilité s’opère au moyen de l’agencement territorial dans lequel s’inscrivent les relations sociales » (p. 126). Il est vrai que ces effets trouvent parfois une homogénéité contextuelle que Brighenti n’est pas seul à relever. En témoigne la réflexion menée sur le regard colonial par l’historien indien Homi Bhabha, qui étire le spectre sémantique de l’adjectif anglais « over-looked » jusqu’à pouvoir lui associer un « double sens de surveillance sociale et de déni psychique, conjuguant contrôle et mépris.

Concevant d'un seul coup le fatras qu'il est en train de créer, le Héros cherche des points d'unification d'une problématique. Sortant sa boîte à outils, il sort le coup du biopolitique, Concept ici dépourvu du moindre contenu, et ainsi fort pratique. Cela permet – il y a même des indices sémantiques d'utilisation de Luhmann avec l'expression « sélection des effets de visibilité » - dans une confusion verbale fort comique au fond, d'aboutir à la plus totale négation de l'exploitation de l'homme et des rapports de pouvoir dans la réalité, en disant : la sélection des effets de visibilité s’opère au moyen de l’agencement territorial dans lequel s’inscrivent les relations sociales. Plus précisément, de même que la dissolution complète de toute unité des problématiques de visibilité comme pouvoir permet d'évacuer la dimension prédatrice du Capital devenu spectaculaire - et toute compréhension fonctionnelle du rôle de la visibilité spectaculaire-marchande dans le système global des relations sociales au stade actuel du Capitalisme, de même la fragmentation dans des agencements territoriaux permet d'annihiler toute dimension critique authentique, et donc aussi permet d'éviter de poser la question du positionnement effectif des Sciences Sociales dans la guerre civile mondiale. Pour faire passer sa pilule, classiquement, le Héros cite alors un Chef Indien au nom bien typique, Divers quoi, modèle de l'homme bon écrivant en Anglais cependant, et aussi la lutte anticoloniale, Épopée de la Vertu : En témoigne la réflexion menée sur le regard colonial par l’historien indien Homi Bhabha – sans citer, ni même souligner que cette colonisation est d'abord une forme d'exploitation matérielle effective, avant d'être du Mépris ou de l'Invisibilité.

Théories savantes et stratégies d’action

La notion de « régime de visibilité » est très loin de céder à la tentation d’une uniformisation théorique par le bas, passant outre les incompatibilités d’usage. Néanmoins, centré sur les acceptions savantes de la visibilité, Andrea Brighenti manque de préciser les lignes de fracture tracées par les nombreux usages sociaux et militants du terme, plus stratégiques et revendicatifs que descriptifs, qui libèrent ses significations politiques. Le potentiel antinomique de la reconnaissance, de la surveillance et de la médiatisation ne se révèle pleinement que lorsque leurs visibilités respectives sont convoquées non plus pour interpréter le réel, mais pour le transformer.

Un bref retour sur l’histoire des luttes altermondialistes suffit à en rendre compte. Resté dans les mémoires pour avoir été le théâtre d’affrontements si violents qu’ils provoquèrent des blessés par centaines et la mort par balles d’un jeune manifestant, le contre-sommet du G8 organisé dans la ville de Gênes au mois de juillet 2001 a aussi vu s’affronter, par l’intermédiaire des revendications et des modes opératoires propres aux différents groupes militants rassemblés, toutes les variables d’exposition entrevues. Les « combinaisons blanches » (tute bianche), activistes italiens ainsi nommés en raison de leur apparence uniforme, se définissaient parmi eux « comme [d]es travailleurs “invisibles”, précaires, privés de sécurité et d’identité stable », donnant cette invisibilité à voir par leur choix vestimentaire. Partisans de la désobéissance civile, ils s’affublaient également de grossières armures en mousse et d’autres artifices défensifs dans le but de tenir tête aux forces de l’ordre, à seule fin de générer une large couverture médiatique et de gagner l’adhésion de l’opinion publique. « Nous avons décidé d’envoyer des images et des signaux forts afin de ne laisser aucun doute sur nos intentions », insistait un(e) tute bianche à cette époque. « Les résultats sont visibles, les gens le comprennent. Parallèlement, d’autres groupes hostiles à toute stratégie médiatique s’en prirent aux sièges de banques et de firmes multinationales, ou affrontèrent les forces anti-émeutes souvent loin de l’œil des caméras. Leur technique fut déjà celle du « black bloc », façonnée pour apparaître avant d’avoir été pressentie et pour disparaître avant d’avoir été réprimée. Publié en 2007 par le bien nommé Comité invisible, le pamphlet philosophique et stratégique L’Insurrection qui vient en résume l’esprit : « Être visible, c’est être à découvert, c’est-à-dire avant tout vulnérable.

La notion de « régime de visibilité » est très loin de céder à la tentation d’une uniformisation théorique par le bas, passant outre les incompatibilités d’usage. Le Héros parle avec Hauteur, et prêche le respect de règles méthodologiques que tout son texte réfute. Il ne faut pas unifier par le Bas – expression conceptuellement dépourvue de sens mais très riche en conformité sociale, explicitement nommée par le Bon Usage – unifier par le bas en parlant par exemple des contraintes matérielles à l’œuvre dans la société. La visibilité tellement désirée par le Héros est le signe visible de la collaboration de classe, exactement comme passer à Radio Paris en 42 n'est pas de la pure transparence. Ce n'est pas en citant sans aucune référence au contenu le Comité Invisible, ou des images spectaculaires déroulées sans décryptage, pour écrire la séquence gauche combattante après la séquence postcoloniale avec l'Indien de service, que notre Candide va construire la moindre illusion d'une compréhension sociale ou encore moins socialiste de son sujet. Tout un fatras vide, encore et toujours – une conversation de comptoir dans un bas de soie. Il ne s'agit pas d'un éloge réel de l'invisibilité, puisque cette invisibilité a cette particularité évidente d'être visible, le Héros parlant d'Images vues à la Télévision – mais le Héros ne s'arrête pas à ses détails.

Celui qui porte un masque spectaculaire, comme les anonymous ou le sous-commandant Marcos – ne veut pas être invisible, mais être anonyme – et ce d'abord pour pallier les effets de la surveillance des organes de sécurité, même s'il peut après articuler un discours anti-personnalisation spectaculaire des activités politiques. Et le Héros ne s'arrête pas à ces nuances qui introduiraient pourtant de l'ordre – l'ordre des luttes de domination – dans les pseudos Antinomies de la Visibilité dont il prétend faire le Catalogue des Paradigmes.

À la première logique, désireuse de remédier à la transparence sociale par l’exposition spectaculaire, s’oppose la seconde, qui rejette jusqu’à l’amalgame les finalités et les moyens respectifs de la mise en scène médiatique et de la surveillance policière. Stratégique, la visibilité devient une sorte de concept-valise dans les deux cas, sa réprobation allant jusqu’à lui associer la célèbre interpellation idéologique du marxisme althussérien — « Assume ce que tu fais, plutôt que de te cacher. Le culte voué à l’anonymat s’inscrit dans l’héritage du rejet de la société du spectacle, dans laquelle les situationnistes ne percevaient qu’un autre exemple de « visibilité-piège » propre à la modernité, l’exercice du pouvoir au moyen des industries culturelles et des formes vides du capitalisme marchand. De fait, la réflexion sur les préjudices causés par l’exhibition forme presque un « régime de visibilité » à elle seule, dont la césure des pouvoirs spectaculaires et panoptiques opérée par Michel Foucault marque l’impulsion initiale : « Notre société n’est pas celle du spectacle, mais de la surveillance. Sous la surface des images, on investit les corps en profondeur ; derrière la grande abstraction de l’échange, se poursuit le dressage minutieux et concret des forces utiles. La critique se prolonge aujourd’hui au fil des réflexions qui cherchent à maintenir à distance les visibilités « à fuir », ou au contraire à les corréler.

À l’inverse, l’existence d’une forme d’invisibilité destructrice n’est pas nouvelle. Le problème figure au cœur du roman Invisible Man, écrit durant les années 1940 par l’écrivain noir américain Ralph Ellison, en pleine ségrégation raciale. La référence est incontournable pour les théoriciens de la reconnaissance — qui, du reste, font peu de cas des « avantages de l’invisibilité » stipulés dans quelques sentences du livre dignes de L’Insurrection qui vient : « Aussi longtemps que vous demeurerez inconnu de la police, vous serez efficace. Plutôt que d’illustrer une acception homogène, Invisible Man propose une interprétation subtile de la lutte qu’entretiennent les politiques de visibilité entre elles. Le roman est une source de premier ordre pour les découvrir à l’œuvre.

Comme tout bon universitaire, le Héros revient à ses maîtres : d'autres universitaires, c'est à dire ni Debord ni Tiqqun. Il cite Althusser, le modèle de Bourdieu dans ce que parler veut dire, un brave garçon dont toute l'existence pratique dément qu'il ait pu un instant avoir une compréhension pratique du marxisme – une vie passée à l’École Normale Supérieure, c'est à dire au service de la Révolution – évidemment ! Tout à fait comparable à celle de Lénine. Un modèle de gauche beaucoup plus accessible à un professeur payé par l’État et souhaitant participer activement à la visibilité des individus et la façonner, comme toute l'industrie de la mode. Il cite également un adage scout d'une accablante banalité dudit Althusser disant qu'il faut assumer ce que l'on fait et en être fier, donc le rendre visible, ce qui est plus le thème narcissique de la Pride des minorités qu'une réflexion sur la guerre civile – Althusser aurait du donner ce conseil à Jean Moulin ou à l'armée secrète. Pour des êtres humains dominés par une oppression, ce conseil est tout simplement d'une connerie insondable – que l'on pense aux marranes, aux hérétiques face à l'inquisition, à la dissidence dans l'ex-URSS, au delà de la résistance en Europe.

Bref, le niveau véritable de la réflexion au delà du lourd appareillage de la guerre universitaire avec ses armures, ses drapeaux et ses blasons, est celui de la conversation de bistrot déjà évoquée. Aucune citation de l'Insurrection qui vient n'est là pour corréler le parallèle fait dans ce paragraphe ; et l'habituelle confusion entre lutte des classes et antiracisme, un outil typique de l'invisibilisation des rapports effectifs de domination dans la société capitaliste, est utilisé. Pour éclaircir mon dernier propos, je martèlerais la remarque suivante : la société d'Afrique du Sud n'est pas moins violente pour les mineurs, que sont oligarchie soit blanche ou noire et blanche ; si les rapports de propriété et de production restent identiques, l'oligarchie pourrait être complètement noire et comprendre en son sein Nelson Mandela que tout l'ordre social capitaliste serait demeuré identique. Ce n'est pas en mettant des gardes de telle ou telle couleur de peau qu'une prison devient un espace de liberté.


De la visibilité à la visualité

En dépit de sa remarquable densité théorique et bibliographique, la synthèse proposée par Andrea Brighenti manque deux points importants qui animeront sans doute les débats futurs. Le premier concerne les théories de la reconnaissance, dont il affaiblit la teneur normative par la réversibilité du « régime » et l’effort d’unification. En effet, inscrite par le processus de reconnaissance comme une affirmation positive d’autrui, la visibilité ne saurait causer de tort. Pallier le problème aurait nécessité de confronter l’acception à son historicité et à son universalité apparente, comme l’ont fait les meilleurs commentateurs de Guy Debord en ce qui concerne l’économie spectaculaire-marchande. Une fois le spectacle décrit comme une visibilité spécifique à l’histoire moderne et au capitalisme, des regards alternatifs s’en laissent déduire, contre toute assimilation réductrice du concept à la vision en tant que telle, au « spectateur » générique.

Le second point concerne la confrontation approfondie de la visibilité avec le concept de « visualité », redécouvert depuis peu. Inventée dans l’Angleterre impériale victorienne, la visuality est très loin de se réduire à la simple « contrepartie culturelle du sens de la vue » (p. 3) qu’a popularisée la philosophie esthétique anglo-saxonne à partir des années 1980. Pour l’essayiste conservateur anglais Thomas Carlyle, elle constituait une authentique capacité politique, exclusivement détenue par les quelques grands hommes que l’Histoire se chargerait de sélectionner pour gouverner les masses. Décliné depuis le dispositif de surveillance de la plantation coloniale jusqu’à l’emploi télécommandé des drones de combat, ce mode d’exercice du pouvoir, fondé sur la redécouverte d’une catégorie historique attestée, suggère aujourd’hui de prometteuses approches politiques de l’histoire et de l’actualité des luttes pour l’exposition ou l’opacité.


On lui a appris à l'école : la conclusion doit ouvrir vers de « nouvelles » Recherches de Sciences et de Théorie Sociale. La visualité est au visible ce que la sociétalité est au social, une façon de parler qui évacue ce qui gêne tout en faisant de la belle mousse pour tous les Héros du Concept. Ici, ce qui gêne est que la visibilité tellement désirée pour façonner le monde social et avoir de belles carrières pourrait être le signe d'une collaboration critiquable. Debord a écrit : si un journaliste a dit du bien de toi, demandes toi quelle erreur tu as commise.

Mais ce n'est pas du tout ce que le Héros est payé pour dire :

En effet, inscrite par le processus de reconnaissance comme une affirmation positive d’autrui, la visibilité ne saurait causer de tort. Pallier le problème aurait nécessité de confronter l’acception à son historicité et à son universalité apparente, comme l’ont fait les meilleurs commentateurs de Guy Debord en ce qui concerne l’économie spectaculaire-marchande.

Les "meilleurs commentateurs de Debord" - expression particulièrement ignoble concernant Debord, comment ne pas penser aux sarcasmes de Lautréamont : "Les chefs-d'oeuvre de la langue française sont les discours de distribution pour les lycées, et les discours académiques. En effet, l'instruction de la jeunesse est peut-être la plus belle expression pratique du devoir, et une bonne appréciation des ouvrages de Voltaire (creusez le mot appréciation) est préférable à ces ouvrages eux- mêmes.--Naturellement !" dans les poésies, I - ces meilleurs commentateurs scolaires sont ceux qui permettent de conserver le principe idéologique de base que la visibilité ne saurait causer du tort, puisqu'elle est tellement désirée par ceux là même qui versent subventions et salaires. Elle est positive. Le bon commentateur de Debord, comme le bon commentateur du Coran pour Caroline Fourest, c'est celui qui le rend idéologiquement conforme à leur orthodoxie définie à l'avance. Le héros est clairement un prêtre, et qui termine par se dévoiler en parlant du regard d'Acier de ces Grands Héros qui regardant plus loin que les autres.

Le Héros est un prêtre – Nabilla est devenue philosophe.

Tant que cela, ce flot de littérature universitaire en quête de reconnaissance sur la quête de reconnaissance, continuera à se déverser indéfiniment avec une respectueuse écoute ; tant que tous ces narcisses qui veulent donner-la-parole-à-ceux-qui-ne-l'ont pas en prenant la parole à leur place dans des dispositifs fictionnels – avec pas la moindre capacité d'écoute des personnes concernées, situation flagrante lors des débats sur la prostitution, ou les « Experts Humanistes » ont totalement couvert la voix et écrasé de mépris bienveillant et moral des prostituées et des clients – tant que la fiction sera prise au sérieux sans faire rire ouvertement - ou tant qu'il sera attendu de nous de débattre avec ce genre de trucs fonctionnels, la friction l'emportera sur le mouvement théorique. Tout cela est du sable – du mauvais sable, incapable de prendre dans un mortier. Du sable à jeter au vent.

Hasta la vista ! Et vive la mort ! 

Très belles notes du compte rendu original : 

1 Gottfried Boehm et W.J.T. Mitchell, « Pictorial versus Iconic Turn : Two Letters », Culture, Theory and Critique 50/2-3 (2009), pp. 103-121.
2 Voir le dossier coordonné par Olivier Voirol dans la revue Réseaux 129/130 (2005).
3 Guillaume Le Blanc, L’Invisibilité sociale, Paris, PUF, 2009, p. 1 ; Axel Honneth, « Invisibilité : sur l’épistémologie de la “reconnaissance” », dans La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique, éd. et trad. O. Voirol, Paris, La Découverte, 2006, pp. 225-243.
4 Nathalie Heinich, De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique, Paris, Gallimard, 2012.
5 Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, p. 234.
6 Homi K. Bhabha, Les Lieux de la culture. Une théorie postcoloniale, trad. F. Bouillot, Paris, Payot, 2007 [1994], p. 358.
7 Michael Hardt et Antonio Negri, Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, trad. N. Guilhot, Paris, La Découverte, 2004 [2004], p. 306.
8 Témoignage cité dans Tim Jordan, S’engager ! Les nouveaux militants, activistes, agitateurs…, trad. S. Saurat, Paris, Autrement, 2003 [2002], p. 68.
9 Comité invisible, L’Insurrection qui vient, Paris, La Fabrique, 2007, p. 102.
10 Ibid.
11 Michel Foucault, Surveiller et punir, op. cit., p. 252.
12 Ralph Ellison, Homme invisible, pour qui chantes-tu ?, trad. M. Merle et R. Merle, Paris, Grasset, 1982 [1952], p. 314.
13 Anselm Jappe, Guy Debord : essai, trad. Claude Galli, Paris, Denoël, 2001 [1995].
14 Nicholas Mirzoeff, The Right to look. A Counterhistory of Visuality, Durham, Duke University Press, 2011.

dimanche 18 août 2013

ISI : communiqué 1-2013. Notre non, ou Sur le caractère trompeur des formes de lutte pour la liberté.

(Un monde parfait)



Nous avons une certaine vue distante sur le monde moderne et sur la résistance qu'il rencontre. Une certaine lassitude aussi à voir se reproduire les mêmes comportements et les mêmes renforcements qu'ils induisent sur les forces idéologiques dominantes.

En tant que système social, et sans manifester plus de subtilité qu'un système social étudié par des ethnologues au fond d'une forêt originaire, la société moderne se donne une identité positive à ses propres yeux en se construisant des ennemis. En termes situationnistes, la société moderne construit un récit de soi – récit en puissance d'être le récit de soi de tout homme qui se reconnaît ensuite en elle – dans laquelle elle est « le Bien » affrontant « le Mal ». Ou encore, les bons affrontant des méchants.

Il est à noter que posséder le monopole de la définition légitime de « l'homme bon » - construire le modèle, produire et diffuser les signes qui instituent socialement les modèles comme modèles désirables par tous – posséder le monopole de la morale passe par la possession du monopole de la violence physique légitime, pour reprendre la définition de l’État par le sociologue allemand Max Weber. Il est d'ailleurs évident à l'observateur que le monopole de la définition du légitime permet de rendre n'importe quel acte légitime, et que le monopole de la violence et le monopole de l'édiction publique de la morale sont étroitement liés en politique.

Pour autant, le monopole de l'édiction de la morale ne peut pas plus être assuré que celui de la violence légitime : dans la réalité, il existe une lutte permanente, une contestation permanente de la représentation dominante de « l'homme bon ». L'édiction de la morale en effet, l'édiction de ce qui est désirable, bon et juste, est une hiérarchisation de la société, entre les excellents qui doivent régner, les normaux, et les mauvais à qui l'enfer de la répression est ouvert. Et il n'est pas d'enjeux plus importants dans la vie humaine que la reconnaissance.

De manière générale, traduisent les penseurs modernes, les hommes sont en quête de reconnaissance par la société, et tâchent d'imposer les valeurs qui leurs sont, individuellement ou par groupes sociaux, les plus favorables. Les classes manuelles par exemple, respectent plus la force physique que les classes tertiaires, qui y perdraient, et sont donc plus favorables au refus de la violence. Un effet comique habituel est de faire dénigrer la beauté physique par une personne très laide, par exemple. La sincérité du dénigrement passe en hypocrisie du déni de l'humiliation déjà vécue.

Pour que cette contestation porte sur les idées et les valeurs plutôt que sur la violence – ce qui est la porte ouverte à la guerre civile – l'homme bon moderne permet la constitution d'un espace de discussion, où vont sans cesse se nouer des compromis entre individus et entre groupes : c'est toute la tolérance moderne. En théorie donc, « l'homme bon » des modernes accepte la discussion. De ce fait il existe de très nombreux spectacles de débats parmi toutes les représentations du monde moderne par lui-même – pour autant, il semble que jamais rien de décisif n'y vienne à jour, tant l'homogénéité idéologique de notre époque est frappante.

Cette homogénéité idéologique libérale si sensible en Europe pourrait être due à la raison humaine, tellement bien partagée selon Descartes, et à la liberté de discussion ; mais pour croire cette heureuse fable – tout allant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles - il faudrait aussi s'aveugler sur la réalité de l'existence d'une propagande et d'une idéologie officielle des organes politiques dominants, qui sont tout autant l’État et l'Université, ou encore les Écoles, que les entreprises dominantes, particulièrement dans la communication. En réalité, le caractère rationnel de l'idéologie moderne se base sur la force d'une domination générale d'un monde, comme le caractère global et rationnel de la Somme théologique de Thomas d'Aquin se basait sur une domination du monde. Il n'est pas étonnant qu'un monde organisé par l'homme soit largement rationnel – mais la raison est plastique et plurielle, puissance de mille pensée, et non autorité rigide de la pensée unique.

Dans le monde moderne en effet « les bons » se représentent avec les qualités essentielles de leur représentation de l'homme moderne : tolérant, démocrate, généreux, partisan et artisan de libertés et de libération, courageux contre les tyrannies, etc. Ajoutons à cela jeune et d'un physique avantageux si possible, avec une belle chemise, mieux encore issu d'une minorité opprimée, comme les femmes ; et nous aurons le portrait d'une Femen idéale. Si nous prenions les anciens Zoulous, nous aurions la vélocité et le courage parmi les qualités essentielles, et un jeune guerrier comme modèle : le monde moderne n'offre structurellement rien de nouveau à l'humanité.

Ce qui est ironique pour ce qui concerne les modernes, c'est que le maintien de cette image d'eux-même comme les « bons », rationnels et prêts à discuter à l'infini, passe comme le maintien de toute représentation dominante par l'exercice régulier et appuyé de l'argument d'autorité et du catéchisme bêtifiant, voire par une bonne dose d'hypocrisie et de mensonge. Le modèle le plus abouti et le plus intégré d'une civilisation ne peut être réalisé sans un solide fond de bêtise et de narcissisme – le doute et l'ironie envers soi-même signant une subtilité supérieure et une imperfection totalitaire.

***

Il en est de même de la construction culturelle, universelle, de « l'homme mauvais. »

Pour la « bonté » des modernes comme pour tous les autres hommes, toute constitution culturelle d'un modèle des bons appelle un modèle des méchants. C'est une propriété de la sémantique, ou science du sens, la plus universelle : si l'homme tolérant, démocrate, généreux est bon, l'homme opposé, intolérant, partisan d'une tyrannie, et hostile aux autres est mauvais. Cet homme mauvais construit par l'acte de construire le profil de l'homme bon est aussi mauvais pour les apôtres de la tolérance que pour l'Inquisition, même si le profil est différent. L'homme mauvais de l'inquisition est l'hérétique, le marrane, le sorcier ; on lui prête toute sortes de traits inquiétants, nocturnes, pervers, on le soupçonne de s'en prendre au enfants, une sorte de saleté générale, quoique l'hérétique soit lâche et prêt à trahir. L'homme mauvais du monde moderne est dénommé le fasciste, ou encore l'intégriste : on lui prête de même toute sortes de traits inquiétants : stupide, fanatique, violent, alcoolique, raciste, lâche, il se plaît à assassiner en bande des innocents à cause de leur aspect qui, bien entendu, ne lui reviennent pas – il ne s'est pas regardé. Et l'inquisiteur moderne qui travaille en libéral est l'antifa : c'est un bon qui chasse les méchants, jusqu'au jour où le monde sera parfait, puisqu'il n'existera plus un seul méchant.

Comme toute civilisation, le monde moderne propose donc une place à ceux qui, comme Hannah Arendt, peuvent dire : I don't feet, je ne conviens pas. Cette place est celle du méchant. Tous les êtres faibles qui cherchent leur identité par opposition, tous les provocateurs vont se saisir des signes de la méchanceté. Ainsi Sid Vicious ou les motards arborant la croix gammée et la crasse, voire la stupidité. Les plus intelligents et les plus naïfs vont découvrir que la méchanceté et la bonté ne sont pas seulement des natures, mais aussi des constructions sociales, comme des féministes qui croient découvrir la lune en découvrant la construction sociale des rôles sexués. Et comme les féministes ou les antispécistes qui passent de la découverte de la construction sociale des rôles sexués ou animaux à leur condamnation morale – au motif immature que si une différence n'est pas naturelle comme il étaient assez naïfs pour le croire au début, elle doit être condamnée – ces opposants qui commencent à se reconnaître dans le portrait social du méchant vont vouloir réhabiliter des méchants historiques.

Ceux là proclament que Staline, Hitler, et j'en passe, ne furent pas aussi méchants qu'on le dit. L'inquisition a tué moins qu'on le dit. L'Allemagne nazie était organisée humainement et n'a pas voulu la guerre. Et toute sorte d'autres bourdes. On va toujours trouver quelque chose, une exagération, un témoignage enjolivé par le temps, et invoquer la Vérité. C'est le mécanisme du révisionnisme. Mais c'est complètement stérile : si tuer volontairement un enfant est un crime qui est inacceptable – si nous partageons l'interdiction antique de l'homicide sans motif – il est absolument vain de discuter du nombre de tués, ou de la manière dont on les a tués. Un était trop ; et il y en a eu tellement qu'on ne peut pas les compter, vous comprenez ? De telles discussions soit isolent ceux qui veulent les mener, soit divisent le corps social sur des discussions sans fin – mais jamais elles n'offrent de voies positives d'opposition politique ou éthique.

Il est également possible de poser que le portrait du méchant a été construit volontairement, et même est manœuvré par les « bons » pour détruire toute opposition. Mais l'essentiel consiste à comprendre que tout se passe dans la représentation, et que la réalité a peu d'importance. Si la réalité a peu d'importance, pourquoi faire des plans complexes, coûteux et risqués pour la créer de toute pièces ? Augmenter la probabilité qu'un drame arrive est suffisant, à la rigueur fermer les yeux sur des informations, sans pour autant organiser soi-même le drame.

Vouloir déconstruire le portrait du méchant en assumant la place du méchant est accepter la place assignée par le Système. Les marchands de sécurité ont besoin de voyous à cagoule, les antifas ont besoin de bons gros fas bien méchants. Bien sûr, prendre la place du méchant peut être courageux. Mais cela ne peut menacer un système de valeurs en place, à moins de prêcher le renversement de toutes les valeurs, comme firent les premiers chrétiens en proclamant modèle absolu de l'homme bon un criminel mort sur l'échafaud. Et cela n'aura pas lieu rapidement dans le monde moderne.

***
Sun Tzu, stratège chinois, dit : tout l'art de la guerre est fondé sur la duperie.

Accepter le rôle du méchant de service, pour un opposant au monde moderne, est une duperie. Accepter de parler d'abord de sujets qui ne sont pas immédiats est une duperie. Je ne m'oppose pas au dérives du monde moderne pour demander une dictature éternelle, mais parce qu'il est une tyrannie qui avance masquée. Je ne m'oppose pas au capitalisme au nom d'une soif de sang, mais parce que je pense que l'homme est un animal politique, que la liberté démocratique est garantie par l'ordre politique, et donc que le politique doit reprendre la main sur les puissances d'argent, dans la fidélité aux Droits de l'Homme de 1789 et à la déclaration du Conseil National de la Résistance en 1944. Je ne m'oppose pas à la diffusion de l'idéologie du Genre parce que je hais les femmes, mais parce que cette idéologie voile massivement la réalité des rapports de propriété et d'argent, qui sont l'essence de l'exploitation moderne, bien avant toute fiction de genre ou de race – et que la principale fonction politique de l'idéologie du genre est justement ce divertissement de la réalité massive. .

C'est pourquoi je me désolidarise par avance de toute complaisance révisionniste, raciste, antisémite, complotiste ; de toute nostalgie assumée ou non pour les totalitarismes. C'est pourquoi je considère que la situation actuelle de la population française doit être tenue pour irréversible, et donc que la communauté politique doit être inclusive et en capacité d'intégrer les populations dans une patrie solidaire. C'est pourquoi je considère que le problème israëlo-palestinien ne peut être tenu pour central dans une restauration d'une pensée politique d'opposition réelle au capitaliste et à la destruction de la Nation et de l’État. La question relève des relations extérieures, et doit être traitée en tant que question de politique étrangère, avec raison et distance, et sans l'ambition utopique de créer définitivement un monde juste – et avec quelle définition de la justice ? C'est pourquoi enfin je considère qu'il faut dissocier la loyauté au régime, en fin de course, de celle due à l’État national, construit par l'histoire, et qui ne peut être discutée. La loyauté à l’État et à la Nation doit dépasser toute loyauté communautaire.

Tous les racismes n'ont jamais eu pour effet, comme l'antisionisme fanatique de certains modernes, de solidariser les peuples avec les dirigeants les plus corrompus, et d'empêcher les éléments intègres des communautés de s'exprimer sans paraître manquer de solidarité à leur nation.

C'est pourquoi aussi la condamnation de l'ordre capitaliste du travail ne peut devenir une apologie d'une vie immature, loin de la dureté d'assurer sa propre survie matérielle, assisté par les aides sociales, l'expression d'une compréhension pour le vol des fruits du travail, et un mépris des travailleurs.

Le seul effet de toutes ces complaisances est de se garantir une clientèle fidèle née de l'exclusion sociale et du ressentiment pour une part. C'est à la fois très important et mortel. Cela peut permettre de transformer un mouvement politique en entreprise rentable, assurant la vie de ses dirigeants ; mais cela exclut toute capacité à devenir comme furent les Lumières, une contre-idéologie dominante sapant réellement les bases symboliques du pouvoir en place, pouvoir à bout de souffle et sans grandeur. Il est remarquable de noter qu'aucun personnage de grande envergure des Lumières n'a accepté le rôle d'ennemi de l’État ou de la Nation.

Le monde qui s'oppose à nous est un monde marqué par un capitalisme à la fois triomphant, écrasant et en difficultés : impérialisme et néocolonialisme détruisent les sociétés humaines au plus profond d'elles-mêmes, et nient le droit des hommes à vivre et à travailler au pays. L'argent est un vecteur de dissolution des liens entre les hommes, de dissolution de la mémoire et de la langue, comme de la culture. La société des individus déracinés et incultes est celle produite par l'état présent du capitalisme, et pas le modèle désirable que l'idéologie fonctionnelle veut vendre. La tolérance et le pluralisme dont elle martèle la propagande en armant des fanatiques ailleurs sont le voile d'un principe d'ordre unique, qui est l'acharnement du Capital à se reproduire.

Les réprouvés doivent rejoindre les poètes pour défendre les mots de la tribu, et le droit de la tribu d'ordonner des mondes vivables, sanctuarisant par la loi la solidarité communautaire et les libertés humaines au delà de toute récupération et de toute morale. La liberté du Citoyen doit à nouveau être garantie absolument, car elle n'est fondée sur rien. L'enserrement actuel du monde par le Capital, de plus en plus dérivant, doit trouver une fin dans la reconquête de la Cité comme maison commune des humains, garantissant et surplombant leurs droits individuels.

Ainsi la liberté ne peut être atteinte par la volonté de garantir la sécurité, car la seule limite absolue de la sécurité est l'immobilité et la mort. Il n'y a aucune légitimité morale à créer des exceptions à la loi. La morale est l'expression de l'arbitraire des dominants, la loi est dépositaire de la volonté générale de la Nation.

Nés après la mort des Lumières, nous devons chercher à nouveau un modèle politique de l'homme. Nés dans la misère symbolique de la société post-culturelle, nous devons chercher une renaissance du pouvoir de poser des mondes beaux et grands. Nés sous le talon de fer du Capitalisme, nous devons trouver la voie d'un socialisme authentique, dévoilant la sociale-démocratie moderne comme pure gestion du modèle libéral. C'est l'avenir qui importe – nous laissons définitivement la nostalgie et la révision indéfinie du passé aux morts. Ce que nous savons de notre pays nous suffit pour avancer – il est vital désormais de savoir avancer.

mercredi 12 juin 2013

Le bloom comme producteur et comme consommateur idéologique.

(Tiens, c'est nouveau, cela. Marina Abramovic)

Marx, idéologie Allemande : 
« (...)

« Jusqu'à présent les hommes se sont toujours fait des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu'ils sont ou devraient être. Ils ont organisé leurs rapports en fonction des représentations qu'ils se faisaient de Dieu, de l'homme normal, etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu'à les dominer de toute leur hauteur. Créateurs, ils se sont inclinés devant leurs propres créations. Libérons-les donc des chimères, des idées, des dogmes, des êtres imaginaires sous le joug desquels ils s'étiolent. Révoltons-nous contre la domination de ces idées. Apprenons aux hommes à échanger ces illusions contre des pensées correspondant à l'essence de l'homme, dit l'un, à avoir envers elles une attitude critique, dit l'autre, à se les sortir du crâne, dit le troisième et — la réalité actuelle s'effondrera. »

Ces rêves innocents et puérils forment le noyau de la philosophie actuelle des Jeunes-Hégéliens, qui, en Allemagne, n'est pas seulement accueillie par le public avec un respect mêlé d'effroi, mais est présentée par les héros philosophiques eux-mêmes avec la conviction solennelle que ces idées d'une virulence criminelle constituent pour le monde un danger révolutionnaire. Le premier tome de cet ouvrage se propose de démasquer ces moutons qui se prennent et qu'on prend pour des loups, de montrer que leurs bêlements ne font que répéter dans un langage philosophique les représentations des bourgeois allemands et que les fanfaronnades de ces commentateurs philosophiques ne font que refléter la dérisoire pauvreté de la réalité allemande. Il se propose de ridiculiser ce combat philosophique contre l'ombre de la réalité, qui convient à la somnolence habitée de rêves où se complaît le peuple allemand, et de lui ôter tout crédit.

Naguère un brave homme s'imaginait que, si les hommes se noyaient, c'est uniquement parce qu'ils étaient possédés par l'idée de la pesanteur. Qu'ils s'ôtent de la tête cette représentation, par exemple, en déclarant que c'était là une représentation religieuse, superstitieuse, et les voilà désormais à l'abri de tout risque de noyade. Sa vie durant il lutta contre cette illusion de la pesanteur dont toutes les statistiques lui montraient, par des preuves nombreuses et répétées, les conséquences pernicieuses. Ce brave homme, c'était le type même des philosophes révolutionnaires allemands modernes . »

***

Ces premières lignes de l'idéologie allemande de Marx semblent parler de notre monde, par exemple des Gender Studies, sans parler de toutes les autres conneries de professeurs et de curés laïques diffusées en vrac sur les réseaux :

Jusqu'à présent les hommes se sont toujours fait des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu'ils sont ou devraient être. Ils ont organisé leurs rapports de genre en fonction des représentations qu'ils se faisaient de Dieu, de l'homme normal, des genres, etc. Ces produits de leur cerveau ont grandi jusqu'à les dominer de toute leur hauteur. Créateurs, ils se sont inclinés devant leurs propres créations. Libérons-les donc des chimères, des idées, des dogmes, des êtres imaginaires sous le joug desquels ils s'étiolent. Révoltons-nous contre la domination de ces idées, révoltons nous contre le patriarcat. Apprenons aux hommes à échanger ces illusions contre des pensées correspondant à l'essence de l'homme, dit l'un, à avoir envers elles une attitude critique, dit l'autre, à se les sortir du crâne, dit le troisième et — la réalité actuelle patriarcale s'effondrera.(...)

Naguère une brave femen fort riche s'imaginait que, si les hommes et les femmes ne se comportaient pas identiquement, c'est uniquement parce qu'ils étaient possédés par l'idée de genre inculquée par le patriarcat. Qu'ils s'ôtent de la tête cette représentation, par exemple, en déclarant que c'était là une représentation religieuse, superstitieuse, et les voilà désormais à l'abri de tout risque de différence de genre et promis éternellement à une égalité des sexes sans conflit. Sa vie durant elle lutta seins nus contre cette illusion des genres dont toutes les statistiques lui montraient, par des preuves nombreuses et répétées, les conséquences pernicieuses. Cette brave femme, c'était le type même des philosophes révolutionnaires européens modernes .

Ce qui est bien à noter : Marx reste intemporel à l'intérieur du présent cycle du règne capitaliste.

Ce qui fait de la peine : l'idéologie de base de la société capitaliste moderne est identique en 1850 et 2013 ; il est très probable qu'elle le soit encore en 2050.

***

La nouveauté...C'est un texte très ancien qui en a parlé autrefois :

Paroles de Kohélet, fils de David, roi à Jérusalem. 2 Vanité des vanités, a dit Kohélet, vanité des vanités; tout est vanité! 3 Quel profit tire l'homme de tout le mal qu'il se donne sous le soleil? 4 Une génération s'en va, une autre génération lui succède, et la terre subsiste perpétuellement. 5 Le soleil se lève, le soleil se couche: il se hâte vers son point de départ, où il se lèvera encore, 6 pour s'avancer vers le sud et décrire sa courbe vers le nord; le vent progresse en évoluant toujours et repasse par les mêmes circuits. 7 Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n'en est pas remplie; vers l'endroit qui est assigné aux fleuves, ils dirigent invariablement leur cours. 8 Toutes choses sont toujours en mouvement; personne n'est capable d'en rendre compte. L'œil n'en a jamais assez de voir, ni l'oreille ne se lasse pas d'entendre. 9 Ce qui a été c'est ce qui sera; ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera: il n'y a rien de nouveau sous le soleil! 10 Il est telle chose dont on dirait volontiers: "Voyez, ceci est nouveau" Eh bien! Cette chose a déjà existé dans les temps qui nous ont précédés. 11 Nul souvenir ne subsiste des anciens, de même de leurs plus récents successeurs il ne demeurera aucun souvenir chez ceux qui viendront plus tard. 12 

Moi, Kohélet, je suis devenu roi d'Israël, à Jérusalem. 13 Et j'ai pris à cœur d'étudier, d'examiner avec sagacité tout ce qui se passe sous le soleil: c'est une triste besogne que Dieu a offerte aux fils d'Adam pour s'en tracasser. 14 J'ai donc observé toutes les œuvres qui s'accomplissent sous le soleil: eh bien! Tout est vanité et pâture de vent. 15 Ce qui est tordu ne peut être redressé, et ce qui manque ne peut entrer en compte. 16 Je me suis dit en moi-même: "Voilà que j'ai, moi, accumulé et amassé plus de sagesse que tous ceux qui m'ont précédé à Jérusalem; mon cœur a acquis un grand fonds de discernement et d'expérience." 17 J'avais en effet appliqué mon attention à connaître la sagesse et à discerner la folie et la sottise, et je me suis aperçu que cela aussi était pâture de vent; 18 car, abondance de sagesse, abondance de chagrin, et accroître sa science, c'est accroître sa peine.

***
L'idéologie des militants blooms est vide - est vanité en son essence.

Le fond le plus radical de l'idéologie est la vanité, le narcissisme et les mécanismes psychiques de protection de l'image de soi. Le récit héroïque du monde et de soi que véhicule l'idéologie est le produit d'un narcissisme qui dénie le réel pour exister selon un conte enchanté, où le petit-bourgeois misérable peut à son gré devenir un membre de l'Internationale qui fera le genre humain, un végétarien antifasciste qui libérera le peuple, ou un exemplaire du peuple Aryen ou Noir ou Grand Serbe ou peut importe mais de toute façon supérieur à tous les autres au nom d'une histoire évoquée, et décidant de qui a droit à la parole et à l'existence, et maître du bien et du mal. Cette prétention folle signe une farce de morale, un pécheur justifié. L'impuissance de l'homme à connaître le bien et le mal parmi les illusions du monde est reconnu du sage :

Voici encore ce que j'ai vu sous le soleil: dans l'enceinte de la justice domine l'iniquité; au siège du droit triomphe l'injustice. 17 Aussi me suis-je dit à moi-même: "Le juste et le méchant, c'est Dieu qui les jugera; car il a fixé un temps pour chaque chose et pour chaque action."

Le choix des idées est radicalement accidentel et indifférent. L'Islam radical a ses blooms comme le féminisme radical, le néofascisme comme tous les autres sectes idéologiques modernes. L'essentiel est la structure individuelle de forme partiellement schizophrénique, clivée du réel, qui se nourrit du récit idéologique pour poser un réel factice permettant la vie d'un ego grandiose également factice.

Exemple sur le site des Femen :

Des centaines de féministes se sont uni-e-s pour soutenir nos héroïnes: Amina, Pauline, Josephine et Marguerite, qui sont en prison pour avoir lutté en faveur des droits des femmes.
Le rassemblement a également vu s'exprimer l'oncle d'Amina, qui a prononcé un discours de soutien à sa nièce et aux interventions de FEMEN en Tunisie.
Aujourd'hui, jour du procès pour nos héroïnes, nous appelons tout le monde à s'unir pour nos droits, pour le féminisme, pour la liberté ; soyez prêt-e-s à vous battre. Pas de prison pour les féministes !

L'ego des héroïnes gonfle au monde entier, et permet de se battre pour la liberté, quand la première salariée venue ne se bat que pour une survie assez minable et sommaire, fort triste à regarder en face en vérité.

De tels profils psychologiques, au fond assez masochistes – travaillant à provoquer sur soi la violence comme l'avait noté Kaczynski – cherchent justement le martyre qui confirme leur construction égotique pseudo-héroïque. Ils peuvent tuer, ou chercher un mode spectaculaire, histrionique, comme les Pussy Riot, particulièrement à travers la prison et les tribunaux qui offrent des tribunes sublimes pour leurs fantasmes de sublime.

L'indigence politique flagrante de leurs actions, leur narcissisme évident – par exemple la photo et la vidéo comme mode de propagande privilégiés - leurs poses et leurs mines, s'ajoutant à leur absence de pensée effective, sont par contre des critères sur d'utilisation de la révolution comme thérapie pour une structure psychique profondément névrosée, née dans la toute puissance infantile nourrie par l'école – idéologues intégrés, délirants scolairement reconnus – ou dressée contre l'école – idéologues en rupture sociale comme les jeunes hommes islamistes ou fascistes.

La négation de la réalité est un critère essentiel. Ce déni est la racine de l'agressivité destructrice et de la haine de tous ces blooms, puisque la négation puritaine du réel oblige, pour être défendue, à aspirer à détruire tout ce qui s'oppose à la fausse réalité idéologique posée comme toute puissante, en miroir de la toute puissance fantasmée et immature de l'ego infantile. Cet ego infantile et jamais transformé est le fond de ce profil psychologique – et politique de fait - produit par la civilisation moderne.

Le déni comme la haine qu'il fonde peuvent prendre des formes très variées. Le déni peut amener à faire des faux : fausses accusations des antisémites et des chasseurs de sorcières, des Jacobins pendant la Terreur, des grands procès de l'URSS, des militants antifascistes vis à vis de leurs objets cristallisants, toutes issues du même principe. La haine peut aller d'une simple malveillance fondamentale à l'agression. Certains hurlent avec une haine spectaculaire, frappent et cassent, et d'autres tuent des enfants d'une balle à bout portant. Il y a là des degrés sur un continuum psychologique.

Plus les hommes sont éloignés de toute réalité, par la division du travail social et par l’immaturité qui les protège indéfiniment de tout ce qui est salissant, plus ils peuvent s'imaginer eux-même en des rêveries grandioses, et choisir leur genre, choisir leur vie, ou leur mort, choisir d'être – ce qui en réalité échappe résolument à l'être humain. La vie de tel jeune terroriste islamiste, ayant toujours eu de l'argent par ses proches et jamais travaillé, rejoint la vie de petites filles de la haute bourgeoisie pouvant sans travailler ouvrir un local dans le centre de Paris et voyager de part le monde en Barbie héroïne, un modèle qui dépasse l'attractivité du mannequinat sur le plan de l'auto-promotion et de la valorisation morale.

Ensuite j'ai réfléchi à cette prétention des hommes d'être l'objet des préférences de Dieu, et j'ai vu que, considérés en eux-mêmes, ils sont comme les animaux. (…) Car tout est vanité.

La Bhagavad-Gîtâ fait dire de même à son héros, un héros véritable, parlant à Dieu après avoir pris conscience de sa vacuité :

« J'ai cru que tu étais un ami et je t'ai appelé... ». J'ai cru, et c'était une erreur, une illusion née de l'ego. L'homme n'est pas Dieu, pas ami de Dieu, ni objet de sa préférence de cette manière.

Un révolutionnaire ne peut prétendre être un héros se vivant de pulsions issues de son cœur comme le premier bloom venu. Il sait qu'il a besoin de science, de réflexion, de recul. Plus que jamais, la lecture de Marx nous est salubre, ami. Salubre face à l'énorme obésité du discours spectaculaire de l'indignation et de la morale bourgeoise qui joue le spectacle de la pensée révolutionnaire depuis si longtemps.

Depuis maintenant deux siècle se joue la réalité de expropriation massive et répétée des hommes à leur langue, à leurs communautés, à leur sol, à leur richesse et au profit de leur travail. C'est le Capitalisme et l'Impérialisme qui plus que jamais dominent le monde, et l'idéologie – et même l'idéologie de gauche - plus que jamais qui domine le spectacle. On porte le drapeau rouge pour se solidariser in fine – de facto - avec le FMI ; on chante le chant des partisans pour défendre l'Union Européenne.

Marx l'avait annoncé : la Révolution revient comme Farce...la chute de la société de consommation apparaît de plus en plus comme analogue à un sévère lendemain de cuite – et les idéologies modernes sont les hallucinogènes de synthèse qui protègent les esprits faibles du réveil.

Vive Marx ! Vive la mort !